‹ OEuvres complètes de Pierre Augustin Caron de BeaumarchaisChapitre 21 sur 34 · LETTRE XVIII · texte numérisé non relu

LETTRE XVIII

JU MINISTRE DE LA MARINE

Ce 12 février 1779.

Monsieur de Sarlines est supplié de vouloir bien donner des ordres pour que l'on cherche parmi les prisonniers anglais un nommé Néhémiah Hollond ^ qui a élé pris sur le Saint-Peter ou Saint-Pierre , el d'accorder sa liberté à Beaumarchais , qui désire de tout son cœur acquitter l'engagement pris par M. Mulliers , officier de la brigade irlandaise, envers un capitaine corsaire anglais, qui non seulement l'a remis en liberté sur un navire neutre, après l'avoir pris dans son passage du continent en Europe, mais lui a généreusement offert sa bourse , en lui demandant pour toute reconnaissance de tâcher d'obtenir l'élargissement de son ami Néhcmiah Hollond , prisonnier en France»

Dans l'horrible métier de la guerre , il semble qu'on ne peut trop encourager tout ce q»i tient à la générosité et s'écarte un peu de la férocité

Le trait du capitaine anglais et la récompense qu'y attachera le minisire français , seront tous deux consignés dans le Courrier de VEurope,

A M. Sw....

Ce 1 1 avril 177g.

Puisque vous me faites l'honneur, mon cher Sw.... , de me consulter sur le grand objet qui vous attire en France, je dois, à l'estime que je fais de vous, de penser tout haut avec vous sur cette affaire : écoulez-moi donc.

Laissez-là , mon ami, toute espèce d'intrigue et de dépenses qui ne vous mèneraient à rien , et pourraient vous nuire, et retenez bien ce que je vous communique.

L'Angleterre , accablée sous le poids de la faute qu'elle a faite en s'aliénant l'Amérique , doit extrêmement redouter d'aggraver son mal , en continuant une guerre avec la France qui ne lui rendra point l'Amérique , et qui , par la réu7 nion prochaine des forces de la maison de Bourbon, et la tournure que prennent les choses en Hollande, peut la jeter dans des embarras dont rien ne pourrait plus la tirer.

La France , absolument sans ambition sur i'accroissement de sa puissance , n'a aucun intérêt à faire la guerre. Le seul qu'elle eût d'abord à la querelle entre l'Angleterre et l'Amérique , était de voir son ennemie tellement occupée par le soulèvement de ses colonies, qu'elle n'eût rien à redouter de celte rivale, toujours injuste envers nous, comme on sait, quand elle peut l'être impunément.

L'Angleterre n'a pas même le droit de nous reprocher notre traité avec l'Amérique , quoiqu'il soit l'unique prétexte de ses hostilités :

1^ Parce que ce traité n'a été conclu qu'à l'instant même où l'Angleterre en allait proposer un semblable à l'Amérique , et nous exposer au ressentiment de cette république qui ^ depuis trois ans , ne cessait de solliciter notre alliance. Forcés de traiter avec les Anglais, dont les Américains avaient tapi à se plaindre, notre refus obstiné les aurait enfin réunis avec l'Angleterre pour tomber sur nous, et nous punir, s'ils avaient pu, d'avoir refusé leur alliance.

2« Parce que ce trailé , le plus modéré de tous, /l'est pas exclusif et n'empêche pas même que l'Anglelerre n'en fasse un pareil avec les Américains, en faveur de son commerce , le jour qu'elle reconnaîtra les treize Élals-Unis pour une puissance indépendante.

Voilà, si je ne me trompe, le véritable état des choses. Maintenant vous désirez savoir à quel prix vous pouvez espérer la paix. Voici ce que j'en pense ; et, sans être dans le secret de l'administration , j'en connais assez le bon esprit pour croire ne pas me tromper dans mes conjectures.

Si l'Angleterre exige pour base de la paix, que la France abandonne les intérêts de l'Amérique, je ne connais aucun avantag-e qui pût balancer daYis tous les esprits, en commençant par notre jeune roi , l'horreur d'une pareille lâcheté.

Mais si l'Angleterre , désirant sincèrement la paix, met à part celle condition à jamais inacceptable, je ne crois pas qu'elle rencontre beaucoup d'obstacles sur les autres conditions ; car ce n'est ni par ambition , ni par amour de la g-uerre ou des conquêtes que nous g"uerroyons, mais par le juste ressentiment des procédés aiïreux des Anglais à noire égard.

En deux mots , le traité avec l'Amérique , qui ne portait d'abord que sur un intérêt de convenance, est devenu pour nous une affaire d'honneur au premier chef. Respectez ce traité ; vous nous trouverez beaucoup plus accommodants que vous n'osez l'espérer.

Que si vous croyez que vos offres puissent recevoir des modifications, n'oubliez pas que l'Espagne s'est rendue en quelque façon uiédi^trice

enlre nous; qu'en cette qualité, elle a droit aux égards que sa bonne volonté mérite , et que c'est peut-être la seule voie décente aujourd'hui par laquelle on doive nous faire des ouvertures de paix.

Votre mission , mon cher ami, me paraît donc ou tout à fait impossible ou d'une extrême facilité : impossible , si les droits des Américains ne sont pas à couvert; très-facile , si le ministère peut trouver un milieu pour sauver l'honnelir de la couronne d'Ano-leterre , en laissant à l'Amérique la liberté qu'elle a si bien o-ao-née ;

Et surtout si elle nous fait passer des propositions honorables par la cour de Madrid , dont les procédés nous engag-ent à ne rien écouter ni recevoir que par son canal.

Je crois franchement, mon bon ami, que tout le succès, que toute la politique de votre affaire est renfermée dans celte courte instruction que je vous consacre de bon cœur :

1° Parce que je la crois juste ;

2<* Parce que l'opinion d'un particulier comme moi ne tire pas à conséquence.

Partez avec cela , pour qu'on ne vous accuse pas de faire ici des choses que je sais aussi éloignées de vos principes que contraires au bien même que vous voulez procurer aux deux puissances.

A M. le Comte DE P^ERGENNES.

Paris, ce 8 juin 1779.

Monsieur le Comte ,

Personne ne sait mieux que vous combien la méchancelé est ingénieuse pour nuire. Je ne vous écris pas pour vous demander justice d'une horreur qu'on me fait, parce que cela est impossible ; mais pour me garantir du mal que cette horreur me ferait, si elle allait jusqu'au roi sans que sa majesté fut prévenue , ainsi que M. le comte de Maurepas et vous-même.

A mon arrivée de Bordeaux , j'ai trouvé deux lettres chez moi. Elles sont sans signatures ; mais le motif qui les a fait écrire m'ajant paru louable, sans autre examen , j'ai répondu sur-le-champ , selon que mon esprit et mon cœur étaient affectés, comme je fais toujours. Un article sur les prisonniers français, que j'ai mis dans le Courrier de l'Europe avant mon départ de Paris , était le premier texte sur lequel l'anonjme avait exercé

o5o LETTRES.

sa plume : il paraissait indigné contre les Anglais; il énumérait ensuite nos désavantages, et semblait attendre mon avis pour fixer le sien.

Tout rempli que j'étais des cris odieux que j'ai entendu faire par-tout, et contre notre marine et contre les ministres , je broche une réponse rapide et je l'envoie à l'adresse indiquée. Pardonnez, M. le Comte , et que le roi me pardonne s'il désapprouve ma chaleur et ma vraie lettre dont je vous adresse une copie littérale, en vous envoyant l'original de celle qui y a donné lieu. Il court aujourd'hui une lettre de moi défigurée , dénaturée , et pleine de libertés ciniques.

Je vois bien qu'on m'a tendu un piège; je vois qu'on veut encore une fois me nuire , en fesant parvenir au roi cette prétendue lettre , comoie on l'a déjà fait une fois sur de prétendus propos tenus , disait-on , à ma table.

Le profond mépris que j'ai pour les méchants, ne doit pas m'empêcher de me prémunir contre eux. J'ose donc vous supplier de mettre sous les yeux de M. le comte de Maurepas et du roi, ma véritable lettre , dont , heureusement , j'ai gardé minute. Je la certifie véritable, et je défie les méchants d'oser en montrer une dift'erente , armée de ma signature.

Je n'ajoute pas un mot : je connais votre équité;

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votre bonté. Les clameurs indiscrètes m'indignent, et je deviens doublement Français quajid je trouve des gens qui affectent de ne pas l'être. Voilà ce qui me fait parler quelquefois fortement, et ce qui m'a fait répondre à un anonyme qui me semblait honnête.

S'il vous est possible, M. le Comte , de m'accorder une demi-heure cette semaine , je désire mettre sous vos yeux des objets importants et relatifs aux Américains. Je recevrai votre ordre, à cet égard , avec la reconnaissance respectueuse et la foule de sentiments qui m'attachent à vous.

Je suis,

Monsieur le Comte ,

Votre, etc.

Copie de ma véritable lettre.

Paris, le 4 juin 1779.

J'ai trouvé, Monsieur^ à mon arrivée de Bordeaux et Rochefort, les deux lettres dont vous m'avez honoré , l'une de Metz et l'autre de Paris. Votre patriotisme mérite beaucoup d'éloge, mais il vous fait peindre avec trop de frayeur la situation de nos armes.

Les Anglais , Monsieur , n'ont aucun avantage militaire sur nous; ils ont pillé notre commerce, à peu près comme les voleurs attaquent les coches sur les grands chemins , en attendant la maréchaussée; peut-être eût-il fallu qu'elle arrivât plus tôt. Mais la plus grande partie de nos navires étaient assurés à Londres; et nous avons sur eux quatre mille prisonniers de plus qu'ils n'en ont à nous.

Notre escadre d'Estaing est dans le plus bel état et ne manque de rien, pendant que Biron, ayant fait la faule d'établir ses troupes de terre sur le cimetière de l'Amérique, y périt visible-

ment tous les jours, sans oser rien tenler, avec des forces supérieures aux nôtres.

La prise de Pondichéri n'est pas non plus un avantage dont les Ang-lais puissent se glorifier. Depuis un an une frégate française était partie, avec ordre de donner à M. de Bellecomije celui d'évacuer la place au premier mouvement des Anglais , et de se retirer à l'Isle de France , où le gouvernement avait depuis long-temps résolu de rassembler toutes ses forces, un peu trop dispersées dans l'Inde. La frégate n'est arrivée qu'après la belle défense de M. de Bellccombe, qui ne l'eûl pas faite inutilement, n'étant pas assez fort [>our tenir , s'il eût reçu plus tôt des ordres de retraite ; ce qui n'ôle rien au mérite de M. de Bellccombe.

Quant aux mauvais traitements que les Anglais prodiguent à nos prisonniers , rien ne pouvant les excuser de cette exécrable cruauté, j'ai cru devoir la publier en punition de leur crime; c'est tout ce qu'un particulier pouvait faire, en attendant que le gouvernement s'en ressentît lui-même ; et c'est ce qu'on doit attendre de sa sagesse.

Quoi qu'il en soit, crojez, Monsieur, que la France n'a jamais été dans une position plus avantageuse. N'a- 1- elle pas donné la paix à l'Allemagne , à la Prusse , à la Russie et à la Turquie? N'a-t-elle pas isolé l'Angleterre de toute espèce d'alliés en Europe, et ne tient-elle pas cette puisse

sance en échec dans son pays même, par les mouvemenls que nous fesonssurnos côles? Noire alliance avec les Américains n'a-t-elle pas consolidé celle indépendance qui enlève loul le continent du Nord à la couronne anglaise? Et notre cainnel politique , le plus habile cl le premier de l'Europe, n'a-l-il pas acquis une influence universelle sur les actions de toutes les puissances militantes? L'Espagne armée est prèle à tonner; la Hollande résolue à défendre et maintenir son commerce et sa liberté maritime ; la Suède , le Danemarck et la Ptussie entrent dans ce plan honorable : que reste-t-il à l'Ang-leterre? Un isolement l'uneste, un épuisement lolal d'hommes et d'argent, des déchirements intestins, la perle de l'Amérique, et la frayeur de perdre l'Irlande. Il est vrai qu'en revanche de la Dominique elle ftous a pris le rocher infect de Sainte-Lucie ; mais en feignant de menacer nos possessions du golfe, ne voyez-vous pas que les Anglais tâchent de masquer la fraveur qu'ils ont pour les leurs?

Yoilà l'état respectif de leurs avantages et des nôtres. Celui qui ne sent pas l'extrême supériorité de notre position lit mal dans le grand livre des événements du siècle.

Laissons de côté les prétendues fautes de M. d'Es tain* et les cris des envieux, et ne jugeons pa* légèrement un homme assez grand pour dédaigner

l'ontrage, en fesant imprimer tout ce qu'on lui adresse d'injures anonymes : voyons uniquement le bon élat de sa floUe après une si laborieuse campagne; sa vigilance infaligable , et le concert de louanges de tous les soldats et matelots; voyons surtout l'acharnement de ses ennemis à le dénigrer : on ne s'enroue pas à dire autant de mal d'un homme dont il n'y aurait rien à penser; une pitié méprisante est ce qu'on accorde aux gens médiocres, et la colère des rivaux d'un brave homme est un hommage peut-être plus flatteur et plus sûr que l'éloge de ses amis.

Je m'arrête court sur ce sujet, parce que mon opinion ne fait rien à la chose, et que j'ai beaucoup d'affaires qui demandent mon temps.

Si je me suis fait un plaisir de rassurer un honnête homme qui me paraît très - bon Français , c'est qu'emporté par ce torrent de critiques amers qui passent leur vie à diminuer nos avantages , pendant que nos ennemis ne perdent pas une occasion de boursouffler les leurs, il craint pour nous , et m'a demandé mon sentiment; je me suis hâté de le lui dire en deux mots, en l'assurant de tous les sentiments que sa lettre inspire à

Son très-humble, etc* ,

GaRON T)E Beaumarcha-is.

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