AU MEME
Paris , ce sGjïovembre 1774»
Monsieur ,
Je ne puis trop me liater de vous supplier de me mettre aux pieds du roi , et de m'excuser auprès de sa majesté de l'ëlourderie que j'ai faite diins le compte que je vous ai envoyé hier. En le vérifiant ce matin, j'ai vu que je m'y étais trompé de deux cents louis à mon avantage. Le roi ne s'en fut peut-élre pas aperçu; mais il est moins honteux pour moi d'avouer que je suis un étourdi , que de rester usurpateur de ces deux cents louis qui ne me sont pas dus.
En comptant mes courses , j'ai calculé , pour l'argent , des lieues comme si c'étaient des postes, ce qui m'a donné à l'arlicle jG»-' du mémoire 5oo louis au lieu de 3oo qu'il faut seulement; ce que je vous supplie de vouloir bien rétablir , en
LETTRES. 5o9
retranchant 200 g'uinéesde la somme additionnée au bas du mémoire, et de ne Ivtire établir mon paiement que sur le pied de ceiie soustraction. Le roi est trop volé de toute part pour que je veuille aug-menter le nombre de ses serviteurs infidèles.
Votre très-dévoué Beaumarchais.
LETTRE XIIL
AU MÈMS.
Ce dimanche matin, ii décembre i774' Monsieur ,
Vous vous êtes bien attendu que, recueilianl tout ce qu'on pensait et disait à Paris sur l'assemblée des princes et pairs au parlement, je vous en ferais part aussitôt. Quoique ma porte soit fermée depuis df^ux jours, parce que je réponds à un g-ros mémoire du comte de La Blache qui vient de paraître contre moi , la curiosité de savoir ce que j'écris m'a amené bien du monde.
Je vois qu'en général on est étonné , afflig"é ^, et même effrayé de l'avis que Monsieur a ouvert au palais , contenant l'obéissance implicite ,. la
pins servile et la plus silencieuse aux édils, sans qu'il y ail lieu , selon lui , de délibérer même sur ces édils , quoique les édits en laissent la liberlé.
Mais l'affliction générale porte moins sur Tavis en lui-même , que sur l'inquiélude de savoir si cet avis tranchant vient de Monsieur, ou des ministres, ou, ce qui serait plus afflig-eant encore, du Roi lui-même, qui, jusqu'à présent, s'est l'ail connaître par tant debienfesances et de bontés.
L'avis de M. le duc d'Orléans a, dit-on, été mou , inutile , et comme nul.
Celui qui a prévalu , motivé fortement, plein de respect pour le roi, d'amour pour le bien public , fort sage et tendant à la paix , à la conciliation des esprits, a fait d'autant plus de plaisir, qu'il a été ouvert par M. le prince de Conti, dont beaucoup de gens affectaient de craindre la chaleur , la franchise et la fermeté gauloises.
En mon particulier, je suis fort aise que l'affaire se traite devant les princes , irères du roi. D'aussi grands intérêts ne peuvent avoir des opinants trop illustres; elles petites cabales qui prévalent souvent dans des comités particuliers, dans des examens de commissaires , s'évanouissent toujours dans une assemblée auguste , où chacun , forcé de se respecter, respecte au moins l'opinion publique.
LETTRES. 5ii
L'archevêque a été hué en enlranl et en sortant du palais. Je n'en suis pas surpris : il court des bruits de refus d'absohitions , de sacrements, qui semblent dévoiler l'intention de fomenter de nouveaux troubles. Mais le parlement est résolu de ne donner dans aucuns de ces pièges , et de toujours recourir au roi pour savoir ses volontés , à chaque nouvelle qu'il recevra d'une hostilité ecclésiastique ou jésuitique.
Un barnabite, avant-hier, vit arrivera son confessionnal une femme inconnue qui lui dit : Je viens à vous, parce que mon confesseur , vicaire de telle paroisse, en m'ouvrant sa grille ce malin , m'a demandé pour première question : Vous êtesvous bien réjouie, madame, du retour du parlement? — Oui , mon père , comme tous les bons Français. — Je ne puis pas vous entendre , a été la réponse du prêtre qui m'a refermé sa grille au nez.
Toutes ces choses montrent une fermentation excessive et dangereuse dans le corps du clergé relativement à la besogne actuelle.
Votre dévoué Beaumarchais.
A M. DE MlROMÈNlLy Garde-âes'S%eaux.
De la loge de votre suisse, ce i5 novembre 1775. Monseigneur ,
Je me suis échappé de mon lit malgré la fièvre et le médecin , pour venir vous dire me voilà. Peu de temps après que je fus tombé de l'état de citoyen, vous êtes monté à celui de Gardedes-sceaux. Mais la même justice qui vous a tiré de l'inforlune , doit être employée aujourd'hui dans vos mains à me rendre au droit quej'avais de revenir contre un arrêt si ridicule , qu'on ne sait quel nom lui donner.
J'ignore , Monseigneur , vu les ajffiiires , les procès et la fièvre , si je partirai pour Londres, pour Aix , ou pour l'autre monde : tout ce que je sais , c'est que j'ai bien peu de temps à rester à Paris. Le roi , louché du tort moral que fait à mon existence le relard de ces terribles lettres de relief, après lesquelles je cours depuis si longtemps , a bien vouhi que vous sussiez enfin que, si j'ai perdu le lemj)s de me pourvoir dans les six
LETTRES. 3i3
mois prescrits par la loi, c'est que jetais hors de France par les ordres exprès de S. M.
Mon affaire n'étant point d'audience, et ne devant vous occuper que l'instant de raisonner avec M. Dablois , mon rapporteur, sur les moyens d'arranger la justice du fond avec ce que les formes ont d'épineux, je vous supplie , Monseigneur , de vouloir bien me donner un ordre précis pour me rendre chez vous. Je sortirai une autre fois de mon lit et je viendrai , avec une reconnaissance anticipée , vous assurer du trèsprofond respect avec lequel je suis ,
Monseigneur , Votre , etc. •
3j4 lettres.
JU MINISTRE DE LA MARINE
M. DE SaRTI W E S.
Pour vous seul.
Londres , ce i4 janvier 1776.
Je profite du courrier que j'envoie à M. de Verg-ennes , pour vous prévenir que si mes lumières acquises ne me trompent pas aujourd'hui, tout cela a des branches qui vont si haut , qu'il y a peut-être autant de danger d'agir d'un côté qu'il y a d'inconvénients à laisser faire de l'autre.
Cette réflexion de profonde politique est pour vous seul. Je prendrai de telles précautions, que toute idée relative à vous sera écartée à mille lieues , et même , s'il est possible , toutes celles relatives à moi et aux soins que je me donne. Au reste , si vous n'aviez pas fait approuver farrangemcnt de précaution que je viens d'établir pour l'avenir, je ne voudrais pour rien au monde me mêler davantage de cette besogne : ceci me paraît être l'arbre et l'écorce de Platon , entre lesquels l'homme prudent ne doit pas mettre le doigt. Allez dans vos idées aussi loin que vous voudrez,
LETTRES. 5i5
sans craindre d'aller trop loin , et vous approcherez du but.
Au fait , en vérité l'on ne veut que brouiller et profiler de la division pour s'emparer du roi ; alors vous seriez certainement perdu. Voilà ce qui a rapport à vous et me touche infiniment. Quant à moi , je ne suis rien ; mais je m'arrange pour que l'avenir ne soit plus sur mon compte aux yeux des mécontents. Pour le passé , il n'est pas en mon pouvoir d'empêcher les ressentiments qu'oR me garde , ce sera au roi à m'en garantir; et, en vérité , c'est la moindre chose qui me soit due.
En voilà assez pour cet objet ; ne faites pasperdre un instant à mon courrier. M. de Vergennes vous communiquera sans doute ma grande dépêche ministérielle.
5i6 LETTRES.
Envoyée le 19 septembre 1777.
JU MINISTRE DE LA MARINE
Monsieur ,
En vous répondant sur le trisle désarmement projeté de mon vaisseau de Rochefort, je ne veux ni ne dois rien vous dissimuler , puisque dans cette affaire il s'agit autant des intérêts de l'Etat que des miens.
Lord Stormont s'est plaint, dit-on, qu'un vaisseau que le roi vient de vendre est destiné pour les Américains. D'où le sait-il? Quelques rappro- » bemenls hasardés le lui font seulement présumer. Mais le comble de l'audace n'est-il pas d'oser l'aCiîrmer aux ministres du roi , qui savent tous, par mon aveu secret, que jamais ce vaisseau ne fut destiné pour les Américains; qu'il est plutôt armé contre eux, puisque je le destine à m'aller chercher promptement et d'autorité des retours que lindolence ou la pénurie de mes débiteurs me
LETTRES. 5i7
reliennent trop long-temps ? Voici le fait , Monsieur , el comment j'ai raisonné.
L'Amérique aujourd'hui me doit cinq millions. Par mes derniers essais , je vois que les seuls retours qui puissent me convenir en ce moment sont le tabac. Or, im navire ordinaire ne peut m'en rapporter au plus que trois cents boucauts, lesquels, tous frais d'armement et désarmement prélevés, me rendraient à peine, en France, cent cinquante mille livres. D'après ce calcul exact, pour parvenir à recouvrer ici la somme de cinq millions en tabac , je devrais armer trente-deux vaisseaux, courir trente-deux fois le danger d êli e pris en allant, autant en revenant, et perdre au moins trois ans d'attente, sans compter les mille et une contradictions que j'éprouverais en lésant ces trente-deux périlleux armements.
Il m'a donc fallu chercher un autre moyen de remplir honorablement mes vues. Trop d'ennemis, Monsieur , vous le savez, sont conjurés à ma ruine poiJU" que je n'épuise pas tous les moyens permis d'en sortir à mon honneur; car si le succès attire l'envie, le succ^^ seul peut aussi l'attérer : c'est ce que je tente aujourd hui en armant un vaisseau de mille tonneaux, avec lequel je dois, en un voyage, aller chercher et rapporter le cinquième et peut-être le tiers de ce qui m'est dû, sans craindre qu'il soit pris en route, car ce navire est un
3i8 LETTRES,
bon porle-respect. Or , s'il convient aux vues pacifiques du g-ouvernement qu'aucun vaisseau français ne cherche noise à personne, ce même inlérêt n'exige-t-il pas aussi que les plus importants vaisseaux de son commerce aient si bonne mine, que tout brutal Anglais y regarde à quatre fois avant d'oser les insulter?
Quant à mes travaux, à mes précautions, les voici. Déjà mon subrécargue est parti pour aller acheter et faire amonceler au port de PFilliamsbourg ou A'AimapoUs , dans la baie de Chezapeach , autant de tabac que mes vaisseaux en pourront contenir ; déjà l'ordre est donné au Cap-Français de ne laisser partir aucun de mes navires qui y sont ou y arriveront , mais d'y attendre mon vaisseau de Rocliefort pour charger ensemble et en être convoyés au retour; car , depuis la perte de la Seine , ils m'ont encore pris \ Anna y parti de Saint-Domingue , et l'ont conduit à la Jamaïque. Si je ne m'en suis pas plaint, c'est que j'ai trouvé tout le monde ici peu consolant sur mes chagrins.
, Déjà le rendez-vous de tous mes vaisseaux , notamment du dernier parti de Marseille , et le point de ralliement de ceux qui sont à Charles-Town ou dans le nord-est, est fixé à cette même baie de Chezapcach. A l'instant où la mer cessera d'être lenable aux croiseurs anglais, mon vaisseau de
Rochefort y entrera pour convoyer tous mes navires et m'en rapporter les cargaisons. Or, me laisser suivre un plan aussi savamment combiné depuis six mois , ou le déranger d'un coup de plume, est la différence de ma ruine entière à mon succès le plus brillant.
Simon vaisseau reste au port, où trouverai-je des secours pour en équiper d'autres ? Qui me rendra dix mille louis que celui-ci me coûte ? Qui me remboursera de l'achat et des transports des ballots que j'y ai ramenés de tous les pays pour faire son chargement? Qui me rendra les quinze mille louis que je paye aujourd'hui pour quinze mille fusils que je viens d'envoyer? et les frais de mon dernier armement? et mes achats de P irginie , qui s'y gâteront sur les ports faute de les avoir enlevés à temps? et mes faibles vaisseaux , qui seront pris au retour, parce que, comptant leur, donner un formidable convoyeur, j'ai néghgé de les mettre en état de défense ? Un million , Monsieur , oui , un million ne pourrait pas réparer un tel désordre , comme je vous l'écrivis la semaine passée. Est-ce le lord Stormont qui me payera ce dédommagement ?
Vous voyez bien qu'en tout ceci les Américains ne sont pour rien ; mais moi, qui ne puis envoyer de contre-ordre nulle part, j'y suis tellement pour tout, que si vous arrêtez mon vaisseau,, je me
vois sur-le-champ ruiné, déshonore, bon seulement à pendre ou à noyer : je donne le choix pour une épingle.
Après vous avoir parlé sans déguisement , comme chargé d'affaires secrètes , je dois , en ma qualité de négociant français , assurer les ministres du roi qu'avant de faire sortir mon vaisseau de Rochefort y ses armateurs connus feront leur soumission, si on l'exige , de rentrer sous six mois dans les ports de France, avec des marchandises bien et dûment expédiées de Saint-Domingue , auquel endroit ce vaisseau va porter les troupes qu'on leur a promises. Les rapports secrets de cette opération de haut commerce avec la politique sont si masqués, Monsieur, qu'on peut bien les regarder ^omme nuls, et n'avoir aucun égard aux fausses alarmes du plus indiscret des ambassadeurs. De plus, les armateurs s'engageront à se tenir tellement sur la réserve, que si dans les traversées ce navire était obligé d'en venir à bien rosser ceux qui voudraient l'insulter, il le fera si légalement , que ses armateurs se croiront encore le droit de vous demander vengeance, en arrivant, de l'insulte qu'ils auront reçue.
Pareille promesse, un pareil engagement suffît , je crois , pour rassurer le ministère de France , et surtout pour bâillonner l'ambassadeur d'Anfflelerre.
Maintenant, si les ministres du roi voulaient bien réfléchir qu'il est (tranchons le mot) honteux pour la France que la ferme rojale du tabac soit obligée de le pajer jusqu'à j 20 liv. le quintal, d'en manquer même, pendant que l'Amérique en regorge; et que si la guerre anglaise dure encore deux ans, le roi, pour avoir eu l'honnêteté d'y rester neutre, est dans le cas de voir les Irenledeux millions du revenu de sa Terme du tabac compromis, parce qu'il plaît aux Anglais , qui ne peuvent plus fournir cette denrée , de nous en interdire insolemment l'achat dans le seul pays du monde où sa culture est en vigueur; si , dis-je , les ministres du roi veulent bien y réfléchir, ils conviendront que cette insolente tutelle anglaise nous rejette à mille lieues des privilèges de la neutralité que nous alTectons ; et cela paraît si bizarre à tout le monde, qu'à Londres même, à Londres on plaisante hautement de notre mollesse à cet égard.
Peut-être serait-il à propos ici de mieux poser les droits de la neutralité qu'on ne l'a fait jusqu'à ce jour. Permettez-moi, Monsieur, celte courîe digression; je la crois d'une importance extrême.
Milord Abington , l'un des hommes les plus éclairés d'Angleterre, vient de pubher un ouvrage qu'il signe de son nom, et qu'il scellerait, dit-il, de son sang avec la même alacrité. Dans cet ouvrage^ il établit fort bien que les Anglais, et non
les Américains, sont les seuls vrais rebelles à la conslilulion commune ; et c'est ce que je crois avoir prouvé moi-même sans réplique, il y a dix mois, à Paris, aux deux orateurs anglais Fox et Litleton, comme j'eus l'honneur de vous le dire alors.
Milord Abington , plus hardi que moi, finit son travail par proposer ouvertement à toute l'opposition de se retirer du parlement, en écrivant sur les registres , pour cause de leur sécession ( mot nouveau qu'il a fait exprès pour exprimer cette insurrection nationale) , que le parlement et le prince ont de beaucoup passé leur pouvoir en cette guerre ; que le parlement, uniquement composé des représentants du peuple anglais, n'a pas dû jouer la farce des valetsmaîtres, et sacrifier les intérêts de ceux qui les emploient à l'ambition du prince ou de ses ministres; que dans le cas d'un pareil abus , le peuple a droit de retirer un pouvoir aussi mal administré ; qu'à lui seul appartient la décision de la guerre d'Amérique , comme législateur suprême et premier fondateur de la constitution anglaise. En cet écrit, lord Ahington ne ménage personne; mais venons à l'application qu'on en doit faire à noire état actuel.
Si , même en Angleterre , il n'est pas décidé lequel est rebelle à la constitution, de l'Anglais
ou de l'Américain, à plus forte raison un prince étranger, comme le roi de France, indillërent et neutre en tout cela , peut-il bien ne pas se donner le soin de juger la queslion entre ces deux peuples , pas même de Texaminer. C'est aussi le terme auquel il se lient.
D'après ce principe d'indifférence et de neutralité , le roi de France a dû faire écrire aux chambres de son commerce, ainsi qu'il l'a fait par vous-même , Monsieur , (jue ses ports étant ouverts a toutes les nations pour le commerce , les vaisseaux marchands de VAméricjue septentrionale continueront d'j être admis avec leurs cargaisons y et qu'ils pourront charger en retour des denrées dont la sortie est permise.
Ainsi , par indifférence pour des querelles étrangères , vous avez justement ouvert vos ports aux vaisseaux américains comme h ceux de toutes les nations. Mais en s'attachant à ce principe incontestable, on ne peut s'empêcher de raisonner ainsi:
De même qu'il j aurait contradiction , quand la France ouvre ses ports aux vaisseaux anglais , danois , hollandais , suédois , etc. , d'interdire aux négociants français la liberté d'aller commercera Londres , à la Baltique, au Zuiderzée, etc.; de même , en recevant les vaisseaux marchands américains sur le pied de toutes ces nations dans
SCS ports, la France iie peut, sans contradiclion , refuser aux armateurs iVancais la liberté d'aller commercer à Boston ^ Chaj'les-TowTiyTVilliamshour^ ou Philadelphie. Car tout ici doit être égal.
Tel est, Monsieur, le principe de la neutralité delà France , et telles sont les conséquences qu'elle en doit tirer relativement à son commerce ; tout c€ qui s'en écarte est hors de discussion , et ne présenterait qu'un tissu de contradictions et d'absurdités.
Si, par respect pour vos traités, ou par égard pour vos voisins en guerre , vous voulez bien prohiber les armes et munitions des vaisseaux qui vont de vos ports en Amérique ; si vous faites plus, si vous permettez même aux Anglais d'être les précepteurs des négociants qu'ils prendront en faute à cet égard , il ne me convient point d'entrer dans les motifs de cette condescendance inimitable; mais le riz, le tabac et l'indigo no sont point des munitions ni des armes. Par quelle étrange subversion de principes ose-t-on vous forcer de les confondre en une même prohibition avec elles? Et comment votre état de puissance libre et neutre , le besoin que vous avez de ces denrées , et le droit reconnu de les acheter pailoul où vous les trouvez à vendre, ne sont-ils pas l'unique réponse à toutes les objections de l'Angklcrre contre les armcmculs de vos négociants?
Je n'ose , en vérité , répéler ici tout ce qu'on débile à ce sujet à Londres ; ce qu'on y dit des prétendues dernières négociations de l'honnèle Parkerforth en France , et ce qu'il en publie luimême. Il faudrait rougir seulement d'y penser , si tout cela était vrai. Mais ces vains discours n'en existent pas moins , et leur misérable succès de Ticondérago qu'ils font sonner bien haut , les a tellement rendus insolents, qu'ils dédaignent aujourd'hui de mettre aucun mystère à leurs menaces, à leurs mépris pour nous. Le moindre pas ^ disent-ils, que les Français feront vers les Amé" vicains y nous saurons bien les en punir par une guerre subite j mais ils n'oseront plus s'y jouer ^ ajoutent-ils , car nous le leur avons bel et bien fait signifier. Voilà ce qu'on m'écrit de Londres ; aussi je me mange les bras quand on me parle de désarmer un vaisseau marchand qui n'a nulle munition de guerre, aucun rapport avec la politique, uniquement parce que les Anglais présument qu'il pourra bien aller chercher du labae en Amérique. O France! où est ta dignité!
Que conclure de tout cela , Monsieur? Que le roi de France a le droit incontestable , en qualité de puissance neutre , de commercer librement d'Amérique en France et de France eu Amérique ; que recevoir les Américains dans nos ports, en renonçant au droit d'aller dans les leurs, se-
rait tomber dans une contradiction puérile et ruineuse ; que si le roi se relacbail du droit d'acheter du tabac en Amérique , il courrait bientôt le risque de perdre sa meilleure ferme par une condescendance pour les Anglais, d'aulanl plus blâmable, qu'ils ne lui en sauront jamais nul gré; que, pour éviler toute agitation future à l'égard de mon vaisseau marcliand , ses armateurs connus se soumettront <à rentrer dans six mois en France, avec des retours dûment expédiés du Cap-Francais ; qu'enfin je serais ruiné de fond en comble , si , malgré mes raisons , on forçait le désarmement de ce vaisseau, lequel n'a jamais été destiné pour les Américains , qiioiqu'en ait pensé l'ambassadeur anglais. Je n'ai plus rien à dire ; car je sais bien que le roi reste maître de tout, même de me réduire au désespoir , si ce que j'ai plaidé ne paraît à son conseil aussi élémentaire , aussi fortement posé , aussi bien prouvé qu'il me le semble ; et si malheureusement on n'aperçoit pas la connexion immédiate et secrète entre ce navire et les plus grands événements dont la politique actuelle puisse être occupée.
Je suis avec le plus profond respect , Monsieur , Votre très-humble et très-obéissant serviteur Carow de Beaumarchais.
LETTRE XVir.
A M. Paulze.
Paris, ce 17 janvier 1779.
Une foule de leltres, Monsieur, que j'ai reçues de difFérenls porls de l'Océan , m'engagent à faire encore une démarche auprès de vous , à répondre à votre dernière , qui n'exiq'eait point d'autre imporLunilé de ma pari. Mais les armateurs français, qui me font la justice et fhonneur de me regarder comme un de leurs plus zélés défenseurs auprès des ministres , s'adressent tous à moi , pour savoir s'ils doivent abandonner absolument le commerce de l'Amérique , ou si l'on peut espérer que la ferme générale , seul acheteur des tabacs pour le rojaimie , cessera d'opposer à ce que vous nommez dans votre lettre la ruse mercantile ^ ce qu'ils appellent, eux, la J'use fiscale j et qui ne devrait exister de part ni d'autre en ce moment.
De toutes ces ruses , la plus étrange el la plus funeste , sans doute , est celle par laquelle les fermiers généraux achèteraient sourdement les tabacs que les Anglais nous enlèvent sur mer.
J eus rhonnenr de vous mander qu'on me l'avait; écrit de Londres. Vous m'avez répondu que c'était un faux avis, que ce marché n'existait pas; qu'il était même impossible , puisque les Anglais n'avaient pas chez eux de quoi suffire à leur consommation. A la rigueur , cela se peut ; mais au témoignage d'un Anglais , rejeté par M. Paulze , je pouvais en ajouter un que M. Paulze n'eut pas récusé : c'est une lettre de la main de M. Paulze lui-même , écrite à l'un des préposés de la ferme pour les achats du tabac ; et , cette lettre , je l'ai vue à Bordeaux , et j'y ai lu en substance : Ne payez pas les tabacs plus de 80 lU'. , parce que j'en attends quatre mille boucauts d' Angleterre y 'venant de New-Yorck y avec le premier convoi j et que les Anglais m'en font offrir (ou espérer) dix mille boucauts d'ici à un an y a meilleur prix que les Français ne le peuvent donner. D'un pareil fait à la possibilité du contrat , vous savez , Monsieur , si la conséquence est bonne ou vicieuse.
Quoi qu'il en soit, et que ce contrat de la ferme avec l'ennemi de l'Etat existe ou n'existe pas , qu'on le nie d'un côté en l'annonçant de l'autre , la conséquence est la même pour le commerce ; et l'incertitude, en pareil cas, n'est qu'un malheur de plus. Si le contrat existe, et que les Français ne puissent pas soutenir la concurrence anglaise ^
ils doivent resler chez eux; ne plus aller chercher, à grands frais, en Amérique, du labac , qu'on ne peut vendre en France au seul acheteur qui s'en pourvoit ailleurs : alors le système politique, absolument fondé sur l'agrandissement et la prospérité du commerce , est détruit. Si le marché n'existe pas , l'espoir et le but de son annonce élant d'alarmer le commerçant pour le forcer , dans sa détresse , à baisser ses prix , à perdre gros sur une denrée qui lui coûte aussi cher , il en résultera le même découragement , le même abandon du commerce , et la destruction aussi certaine du système politique.
Or , est-il raisonnable qu'une compagnie puissante, et qui, de temps immémorial, a le bonheur de décimer en paix , au sein de l'Etat , sur tous les trésors qu'on y amène , écrase et sacrifie à l'intérêt d'un moment les utiles citoyens qui vont chercher au loin ces trésors , avec des périls sans nombre? Est-il juste que ce fermier qui, sans aucun danger, remet au roi, d'une main, portion de ce qu'il exige de l'autre , avec des bénéfices immenses , accroisse encore ses gains aux dépens du négociant, qui seul est chargé de rendre à ses périls la vigueur à ce corps d'où le fisc a toujours pompé la substance de ses richesses? Laissons donc de côté , Monsieur , les ruses mercankles ou fiscales y pour traiter simplement la plus
ODo LETTRES.
imporlanle question qu'on puisse agiter devant les ministres.
Vous avez bien voulu , dans votre lettre , entrer en discussion , et me dire que si les fermiers du roi ont le patriotisme de faire des sacrifices à TElat sur le tabac, le commerce, à son tour, peut bien se contenter d'un bénéfice de vingt-cinq pour cent sur ses spéculations d'Amérique.
Que parlez-vous. Monsieur , de bénéfices et de vingt-cinq pour cent? Ehl que vous êtes loin de la question : l'objet de la justice que je demande à la ferme , au nom du commerce , n'est pas d'oblenir plus de gain sur les tabacs qu'il importe ; mais de ne pas supporter des perles énormes sur les capitaux qu'il exporte.
Avant que d'agiter la question des sacrifices mutuels, j'ai voulu m'instruire à Fond de tout ce qui pouvait me mettre en état de la traiter avec fruit. Ce qui regardait le commerce ne m'embarrassait déjà plus. J'ai eu , depuis quatre ans, de trop grands motifs de l'étudier, pour me tromper aujourd hui sur son étal en plaidant sa cause. Mais, n'ayant pas eu le même intérêt à défricher les sentiers épineux de la ferme générale, il m'a fallu beaucoup travailler. Monsieur, depuis votre lettre, pour parvenir à connaître à fond les vraies dépenses des fermiers du roi pour le tabac , les frais d'achat , de transport , de fabrication , de
LETTRES. o5i
régie , de manutenlion , de surveillance , etc. , que celle denrée exige.
J'ai dû savoir quelle était avant la guerre la différence du prix d'achat entre les tabacs étrangers et ceux du crû du royaume hors la ferme ; ce qui résultait pour les uns et les autres d'un impôt de trente sous par livre , assis (aux termes de l'édit de 1749) sur les tabacs étrangers seulement , puis étendu bientôt , par convenance tacite , sur la totalité de la vente au public , sous prétexte qu'il n'y avait plus de tabacs intérieurs, quoiqu'on eût eu grand soin d'en augmenter la culture.
J'ai dû m'instruire à quoi s'élevait la consommation totale de cette denrée en France ; le prix du bail au roi, celui de la vente au public, le produit net des tabacs du Brésil ; celui des taxes sur les tabacs et sons d'Espagne , et de la différence de leur poids; celui du double emploi sur les ficelages ( aux termes de l'arrêt du conseil de ijSo); celui du fort-denier abandonné aux débitants ; ce qu'il sortait de tout cela en perles ou bénéfices pour la ferme avant l'augmentation du prix du tabac continenlal, causé par la guerre; enfin , la comparaison des anciens bénéfices avec le gain actuel , en fesant entrer dans celui-ci la diminution des contrebandes , occasionnée par la rareté de la denrée ; les bénéfices des nou-
veaux marchés des côtes de feuilles qu'on brûlait et qu'on ne brûle plus ; la livraison du tabac aux distributeurs , faite en poudre , au lieu de la faire en carottes; les différences données par l'analyse chimique de ces tabacs altérés , avec les excellents tabacs du Maryland et de \irginie que nous vous proposons; les plaintes qui s'en élèvent de toutes parts dans le royaume, etc., etc. , etc.
En vain dirait-on que la ferme ayant un marché fait avec le roi , nul ne peut y porter atteinte aussi long-temps qu'il subsiste. Ce n'est point à ce marché que je réponds , c'est à voire lettre , Monsieur, où vous voulez bien me dire que tout le poids du sacrifice de l'encouragement ne doit pas tomber sur le fermier acheteur , et que si le patriotisme veut qu il paye plus cher , il n'exige pas c|ue le négociant vendeur fasse des bénéfices trop considérables.
D'après votre lettre et mes travaux, Monsieur, tenant comme vous pour principe certain que celui des deux qui gagne le plus entre le ncgol'ian! cl le fermier , doit en effet offrir un sacrifice honorable à son pays, je me crois en étal d'éclaircir la question au gré des eonnaisseurs.
Nous n'épuiserons point les lieux communs de ces reproches éternels, qui, toujours trop généralises, ne portent gur aucun objet fixe, et sont facilement éludés par les défenseurs de chaque
ordre. Réduisant la question à des faits trèsexacts , nous prendrons , si vous voulez , pour exemple , des gains excessifs du commerce , l'expédition du Fier-Roderigue y dont la cargaison a été vendue à quatre cent pour cent de bénéfice en Virginie , ou celle de la Pallas qui a été vendue en Norlh-Caroline de huit à neuf pour un; mais dont les tabacs, en retour , ont été achetés à un prix beaucoup plus fort que ceux du Fier-Kode* rigue. Et pour le plus haut terme des perles du fermier, nous choisirons le bail courant de David y et le temps actuel de la guerre ; c'est traiter la ferme assez favorablement. Mais au tableau que vous m'avez fait des prétendus gains du commerce, j'aperçois d'avance que vous êtes moins instruit de nos affaires que nous ne voyons clair dans les vôtres, et que vous connaissez bien moins nos pertes que nous ne pouvons prouver vos bénéfices.
Je n'approuve pas plus que vous les petites ruses par lesquelles certains vendeurs américains vous ont frustré des labacs que vous leur avez payés d'avance. Mais comme aucun Français, que je sache, n'a obtenu de vous cette faveur, aucun aussi ne doit partager le reproche de ces tours de gibecière , ni d'avoir abusé de vos avances j or, c'est des Français seulement que je parle , et pour les Français que je plaiderai.
Je vous demande encore pardon , Monsieur , si je ne pense pas comme vous , que ce soil le haut prix des denrées d'Europe qui ait fait monter excessivement celles d'Amérique. Selon moi, l'abondance ou la rareté met seule, en tout pays, de la différence dans le prix des denrées; or , l'excessive rareté des envois d'Europe en Virginie ïïj a pas rendu le tabac moins commun ; au contraire. Ce n'est donc point le prix des marchandises européennes qui a lait monter le tabac à plus de loo livres le quintal ; avouons , Monsieur^ que c'est le discrédit où est tombé le papiermonnaie, seul représentatif des denrées au continent, et l'intermédiaire de tous les marchés de ce pays-là.
Si ce papier-monnaie éprouve un tel discrédit d'opinion , s'il est tellement déprécié par sa vicieuse abondance, que l'on redoute d'en acquérir, ou d'en conserver, alors il en faut beaucoup pour représenter peu de denrées; elles paraissent vendues plus chères, non qu'elles soient montées de prix, mais parce que le signe de la vente ou la matière du paiement a baissé de valeur.
Voilà, Monsieur , ce qui est arrivé dans le con- tjnent, où ion doit regarder aujourd'hui le papier comme un signe idéal , variable et trompeur, et s'en tenir uniquement, pour compter avec soimême, à ce que produisent en Europe les denrées
crAmériqne apportées en retour d'une cargaison d'Europe, en y comprenant les frais d'armement, mises-hors , assurances, voyages, relâches, désarmements, frais de vente, etc. C'est le seul moyen de connaître le résultat net d'une telle opération ; tout autre compte est chimérique , un rêve de gens abusés, à qui le réveil est toujours funeste. Or, à cette manière exacte et sévère de régler les comptes de retours, il s'en faut de beaucoup. Monsieur , que les négociants français aient du bénéfice au prix même où ils vous abandonnent leurs tabacs en France; et cela est si certain, que les propriétaires du tabac arrivé par la Pallas , quoiqu'ils aient vendu en Amérique à près de dix pour un , vous ont offert de vous remettre toute leur cargaison de retour pour rien, si vous vouliez les rembourser des frais de celle qu'ils ont portée d'Europe. Il n'y a peut-être pas un négociant français qui n'en fît autant. Si vous ne l'avez pas accepté , c'est que vous savez aussi bien qu'eux qu'ils sont loin de bénéficier sur les retours. On peut espérer des temps moins orageux , mais c'est de celui-ci qu'il s'agit. Dans ces premiers moments d'une alliance aussi disputée , où la guerre et le commerce doivent réunir leurs plus grands efforts et semer laborieusement pour recueillir en des temps plus heureux, il faut le dire haulement, et lîion devoir est de le répéter : tous les capitaux
sont tellement compromis dans les spéculations du continent, et le dégoût devient si général en tous nos ports, que personne ne doit plus, ne peut plus, n'ira plus chercher à sa perle du tabac en Amérique, s'il faut encore le tenir en France à la disposition arbitraire et ruineuse du fermier, seul acheteur, seulvendeur, et seul maître en celle partie.
Alors, par une contradiction exclusivement propre à ce royaume, on pourra voir la sage administration soutenir au loin une guerre dispendieuse, encourager ses armaleurs à chercher les porls d'Amérique , employer tous les moyens possibles pour augmenter l'émulalion el Ja prospérité de son commerce ; et , dans le même temps, le monopole et la gêne s'établir, arrêter, garrotler les nésTOciants français au retour, et s'armer inlérieurement contre la faveur et la liberlé que le gouvernement leur avait promises.
C'est ainsi que du tabac arrivé d'Amérique à Bordeaux, n'osant en sorlir par mer pour aller à Gênes et Livourne, à cause de l'exliême danger des corsaires , ne peul obtenir aujourd'hui de la ferme une permission de traverser le royaume par le canal de Languedoc pour se rendre à Marseille et passer en Italie, sous prétexte du Irès-pelit danger des versements intérieurs, qu'il lui est si aisé d'empêcher; mais en eiïet pour forcer le pro-
priétaire d'abandonner son tabac à perte aux fermiers du roi , par l'impossibilité reconnue de l'exportation.
C'est ainsi que, dans tous les ports de France, on a soin de prescrire aux possesseurs des tabacs qu'ils aient à prévenir la ferme des offres que les étrangers leur en feront, sous prétexte qu'elle a le droit de préférence à ces mêmes prix; mais en effet pour dégoûter l'étranger de faire aucune offre à nos négociants, certain qu'ils établiraient un prix pour la ferme, et nullement pour eux.
C'est ainsi qu'en tous ces mêmes ports les permissions de sortie se font tellement attendre, et sont chargées de tant d'obstacles, que toujours les instants favorables se perdent, et qu'il faut en venir à céder le tabac au fermier au prix qu'il en veut donner, faute d'avoir pu l'exporter à temps
avec avantage.
C'est ainsi qu'au Havre les fermiers ont ordonné le dépôt, dans leurs magasins, de tabacs arrivant d'Amérique; et que, voyant enfin qu'on ne voulait pas les céder à leur offre, ils ont signifié à l'armateur de les sortir sous quinze jours, sous prétexte qu'ils avaient besoin de leurs magasins; mais en effet pour forcer le possesseur à les livrer à leur prix, par les difficultés, la gêne et le coût d'un pareil déplacement.
Surtout on ne peut lire tranquillement les obr
d58 lettres.
jections de la ferme contre le transport du labac demandé par MM. Baignoux et compagnie, de Bordeaux, pour Marseille, par le canal; et j'en suis d'autant plus affecté, que ces objections ont arraché, contre le commerce, un refus net à M. le directeur-général des finances, qui avait consulté les fermiers du roi.
Je les ai sous les yeux, Monsieur, vos objections. Comment une ordonnance faite il y a cent ans et couverte cent fois ; comment un dispositif établi sur un commerce tranquille , en temps de paix, en 1681 , peuvent-ils être cités en 1779, et servir de réponse à des facilités demandées quand la mer est couverte de corsaires, en pleine guerre , et lorsque les vaisseaux neutres n'offrent euxmêmes aucune sûreté pour les transports ; quand enlin les tabacs encombrés dans les magasins de Nantes et de Bordeaux n'en peuvent sortir par aucune voie extérieure? N'est-il pas clair que le fermier n'obstrue ainsi tous les débouchés internes que pour forcer le négociant de lui hvrer le tabac à bas prix , par l'impossibilité de le porter ailleurs ?
Et la ferme générale ose avancer , dans son mémoire à M. Neker , que le transport de Bordeaujc à Marseille par le canal de Languedoc ^ n'est d'aucun avantage au commerce , quand toutes les autres voies sont fermées! Est-il rien de plus insidieux, de plus dérisoire que d'inv©-
qiier le prétendu système de la balance générale de l'avanlage de chacun des ports de la France, à l'instanl où la guerre et ses effets accumulent vicieusement les tabacs dans les ports de l'Océan , sans qu'ils en puissent sortir; et où ceux de la Bléditerranée, qui, par leur position , en sont absolument privés, n'en peuvent envoyer aucuns en Italie ? N'est-ce pas ajouter Tironie à la ruine , que d'accabler d'empêchements réels le port surchargé de tabacs , sous le prétexte vain de favoriser celui qui n'en a point et ne peut s'en procurer en ce moment? Et n'est-ce pas surtout se jouer de la confiance que le directeur-général des finances montre à la ferme en la consultant, que d'abuser d'une déclaration du roi du siècle passé, faite sur un commerce paisible, et en vigueur ; de la rapporter à ces temps difficiles , aux commencements d'un commerce ruineux, d'ui.e guerre écrasante, et d'étouffer ainsi dans sa naissance l'émulation des négociants français, cjue le gouvernement a tant d'intérêt et de désir d'augmenter?
Qui ne connaîtrait pas les précautions multipliées du code fermier contre la fraude, et l'armée de commis que la ferme soudoie , pourrait croire, en effet, qu'il est difficile à cette compagnie d'empêcher des versements dans les passages intérieurs d'un port à l'autre. Mais , je
B4o LETTRES.
l'avoue avec douleur, à la leclure du mémoire envoyé à M. Neker par la ferme générale , sur la demande des sieurs Baignoux de Bordeaux, pour le Iransporl des tabacs parle canal; à ces insinualions d'un contrat avec l'ennemi , semées sourdement dans un lieu, désavouées dans un autre; à ce plan constamment suivi de détruire le labac en France et d'en aller acheter en Amérique , quand notre sol en pourrait fournir abondamment; puis, de préférer le tabac d'Europe à l'mstant où l'intérêt de l'Etat commence à exiger fiiveur pour celui d'Amérique; à toutes les ruses que je vois employer dans nos ports pour décourager le commerce et nuire à la vente , aux transports de ces tabacs , seul retour qu'on puisse apporter du continent ; à l'examen de celte foule d'avantages secrets , si savamment combinés par la ferme , et qu'elle a su tirer des édils ou déclaralions de 1681 , de 1721 , de 1700,. de 17/19 ' ^^^-y dans la seule partie du tabac, en les rapprochant surtout de ses procédés actuels avec les négociants, il est démontré pour moi qu'un bail de six ans est le plus dévorant ennemi d'un règne de cent ans dans ce royaume; et qu'à moins d'un nouvel ordre, ou dansla ferme, ou dans les spéculations d'outre-mer , la France , après avoir fait une guerre ruineuse, ne recueillera nul fruit de son rsyslême actuel , perdra l'Amérique que son corn-
merce pouvait seul conquérir , et verra l'Angleterre, son éternelle ennemie, se relever bientôt de ses pertes , et reprendre sur nous tous ses avantages, par cela seul que l'intérêt de la ferme générale en France est toujours contraire à celui de l'État,
Il est temps de me résumer.
J'ai donc l'honneur , Monsieur ou Messieurs ( car je désire que ma lettre soit lue au comité de la ferme générale) ; j'ai donc l'honneur de vous réitérer ma demande , au nom de tous lesarmaleurs, ou de nous traiter honorablement sur le prix des tabacs, et fraternellement sur les facilités du transport , que l'intérêt de l'Etat et le nôtre exigent; ou de soumettre au jugement des sages qui gouvernent l'Etat , nos différentes assertions appuyées de preuves : moi, sur les gains et procédés de la ferme ; et vous , sur les gains et prétentions du commerce.
Ceci n'étant point une querelle de particuliers seulement individuelle , mais une question devenue nationale et d'une importance extrême à cause des suites, j'ai cru devoir travailler sans relâche à composer un mémoire instructif en forme de requête , que je me propose de présenter au roi, sur cette matière intéressante, au nom du commerce , et dont cette lettre sera l'introduction.
Et j'ai riionneur de vous en prévenir, afin que si nulle voie de conciliation ne peut ramener la ferme générale à tendre une main équitable au commerce de France écrasé par celle guerre , et prêt à succomber entre les Anglais et les fermiers^ vous sojiez instruit qu'un négociant français , qu'un citoyen , s'est chargé du triste emploi de montrer au gouvernement, à la nation, à sa pairie enfin , d'où vient et à qui l'on doit imputer tout le mal qui va résulter de cet étrange ordre de choses. Et puisse encore , après mes preuves données , ma prédiction n'avoir aucun effet î C'est le vœu le plus ardent de celui qui a l'honneur d'être avec une grande considération,
Monsieur ,
Votre très-humble et très-obéissant serviteur. Signé Caron de Beaumarchais.
P. S. Depuis ma lettre écrite , j'apprends qu'un navire à moi, le Ferragus, a été pris et conduit à Glascow ; qu'une frégate aussi à moi de 22 canons, le Duc du Châtelct , a sauté mallieureusèment à sa sortie de Nantes; enfin, j'apprends que le Ljon , venant de Virginie , et sur lequel je crois avoir à fret 000 boucauts de tabac , a été pris et conduit à New-Yorck. Jejlaisse à part les réflexions comparalives des gains du fermier
et du commerçant, que tout ceci suggère. Mais tant de pertes connues , et dont chaque armateur citerait à peu près les pareilles , pouvant donnera ma lettre un ton d'humeur personnelle qui lui ôterait de sa force , je me crois obligé de vous assurer , Monsieur , qu'en aucune alFaire qui me fût propre, je n'aurais mis la fermeté dont cette lettre est remplie. Mais je parle au nom du commerce qui souffre , et à qui ses pertes accumulées rendent le système et les procédés de la ferme encore plus insupportables. C'est pour lui , non pour moi que j'écris , que je veille , que je voyage ; que j'étudie , que je travaille enfin depuis quatre ans , bien assuré que la France ayant en elle tous les autres genres de supériorité , celle du commerce maritime , que la fortune lui offrait aujourd'hui de si bonne grâce, allait achever de lui donner sur tous les intérêts du monde ^ une prépondérance universelle , si nul obstacle intérieur n'avait enchaîné l'essor de ses armateurs.
Le prix des tabacs en Hollande est coté , du
i^f janvier , de 120 à i3o liv. Il y a bien loin de
ià à 80 liv. , et quinze livres p. 0/0. de tare. C'est
le prix mitoyen que le commerce demande ,„
100 livres.