QUATORZIESME OPUSCULE
Attire tombeau en prose , pour
Passant, je (evoy tout pensif, comme un qui veut scavoir de qui est ce sepulchre, et quet noble corps il peut enclorr e. Je te le vais dire pour t'en oster d'esmoy.
Je suis icy gissante, en mon temps reste belle Renée de Bourdeille, issue, du costé du pere , de ceste noble et ancienne maison de Bourdeille, et de celle de Montbron touchée de mesme marque noble du costé de la mere.
Je rus femme de messire David de Bouchard, chevallier fort renommé, à moy pourtant peu esgal. Je luy fus très-loyalle en maryage: je le fus en cor en vefvage; car, luy mort, je ne voulus le survivre sans sa fille, qu'il me laissa en bas aage ; et, pour l'amour d'elle, je voulus maugré moy encor vivre trois ans , après lesquels je fus contente que la tristesse m'achevast et m'ostat de ceste vie, bien que j'eusse assez de quoy pour la désirer si j'eusse voulu , car on me douna le los en mon vivant d'estre l'une des plus accomplies dames de la France , fust pour la beauté du corps, fust pour la beauté de l'ame , qui me firent fort désirer de plusieurs honnestes gens d'une recherche de second maryage. Je n'y voulus jamais entendre, pour reporter au ciel à mon mary la foy à luy donnée, et si bien gardée en terre.
Adieu, passant. Dis, eu te retirant, à ceux
qui t'enquerront de moy, que toutes les plus grandes beautés et les belles grâces, et toutes les perfections qui ont estées avecques moy autresfois, ne me sont rien au prix de la félicité dont maintenant je jouys. Je mourus en ma trenliesme année, le buitiesme de septembre l'an 1593.
Je romps icy ma plume , et à jamais je ne trace plus de vers , que j'avois quitté despuis vingt ans , comme il paroist à ma grossière rime , et qui sent son antiquité à pleine gorge. Mais, pour honnorer la mémoire de ces honnestes dames , je me suis adventuré d'escrire cecy tellement quellement. Aussy dès-lors je prends coogé des muses, et leur dis adieu pour jamais. Qui aura bien cognu ces dames , des belles et des honnestes du monde (il faut que la vérité m'en fasse ainsy parler) , pourra dire me sçavoir bon gré si pour elle j'ay faict tels regrets.