‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 106 sur 161 · INTERPRETATION · texte numérisé non relu

INTERPRETATION

Nos prédécesseurs s'estant plustost advisés de bien foire que de bien escrire, nous ont laissé de tout temps perdre la mémoire de plusieurs battailles et combats divers, desquels les vktorieux , si eussent eslés autant fortunés à

IOURDEILLE.

| rencontrer historiographes qui les eussent Simplement descrits comme ils s'estoient passés, et l'heur, d'autre eosté , les eust voulu acoompaigner de tout poinct , je ne veux faire aucun doubte qu'ils ne fissent, non rougir, mais aller cacher ces fiers-à-bras imaginaires, qui, combattans et ayans donné seulement un coup d'espée sur les oreilles de leur ennemy, se trouvent leur avoir avalé un bras, une espaule, une jambe, voire leur avoir fendu la teste jusques aux dents.

Or, tels personnages sotit grandement redebvablea à leurs parrains, qui leur ont ainsy tenu le menton de peur qu'ils ne se noyassent dans la mer d'éternelle oubliance. Car, pardessus toutes les nations du monde, le François est celuy qui a tousjours le mieux faict. A ce propos , il m'eschappe de raconter une histoire remarquable, qui mérite d'eslre escoutée.

Le seigneur de Gondras , de Loude et de Mngny, grand et riche seigneur au pays de Borbonnois , qui a espousé la fille de feu M. le capitaine Sainct-Giran , frère du grand maistre de l'artillerie , M. de La Guyche, est maistre d'une belle et forte maison, qui s'appelle Veuvre, aux frontières du Charolois, de laquelle estoil sortie sa mere, portant ce nom de Veuvre. En la grande sale de ceste maison seigneuriale se voit une belle et grande peinture à huyle, remplissant toute une muraille , d'un brave chien de chasse qui appartenoit a son grand-pere maternel, gentilhomme grand veneur : lequel chien se montra si brave et courageux en un jour, qu'ayant attaqué une matinée un fort grand loup cervier, et l'avoir estranglé, et au sortir de ce combat sortant du bois tout ensanglanté , après avoir receu plusieurs lardasses des deffenses d'un sanglier qui estoit poursuivy par quelques autres veneurs qui n'estoient de la meute de son maistre, sur lequel il sejetta, et duquel il vint à bout avecques l'ayde qu'il eut, et duquel il eut la curée : l'aprèsdisnée, Se trouvant plus frais , plus gaillard , plus plein de cœur, voire plus animé qu'il n'estoit le matin, retournî pour la troisiesme fois à la chasse avecques son maistre , qui s'y aheurtoit quasy plus qu'il ne debvoit. Or, la fortune voulut qu'un grand cerf fust élancé du fort, qui fut tellement couru

OPUSCULES DIVERS

par ce chien , qui l'ayant Bnalement forcé de se jetter dans une grande eau et luy avoir sauté au col, après plusieurs et diverses morsures l'aterra finalement, comme il avoilfaict la sauvagine du matin : tellement que ce chien tfeschaufra de telle façon toute ccste journée là, n'ayant Faict autre chose que courir et combattre, que, s'estant rendu dans la maison de son maistre plein de gloire et despouilles, estant tout en feu , et aussy qu'il estoit percé rame un crible des dagades que le cerf luy oit données, que haletant et tirant un pied e langue entre les jambes de son maistre, jouxte que c'estoit en esté, il mourut à la veue deceluy qui fut extresmement marry de ne i*avoir pu secourir. Tellement que, pour avoir recognu la bonté et grandeur du courage de son chien, il ne voulut jamais permettre que la charogne en fust portée à la voyerie, pour estre déchirée des chiens charoppiers , ou bien des corbeaux, ains la fit enterrer en la sale où il couchoit, dessoubs son lict; et, non content décela, fit bravement peindre et portraire son chien, selon sa grandeur , retournant de la chasse de ces trois bestes faulves, à la paroy d'une des quatre murailles regardant son lict, ensemble quelque escriture au pied : histoire qui se voit et lit encor par tous ceux qui fréquentent leans. Ce récit m'a esté faict en ceste année i593, estant en fbrest , en la maison du capitaine Cozeau, oncle du susdict de tiendras ; et me fut nommé le nom du chien par plusieurs fois, qui, pour s'estre monsiré si brave, fae debvroit jamais périr, non plus que de celuyqui, aux Indes occidentales, du temps des Pizarres, alloità la chasse des Indiens et tiroit paye de soldat hesdaignol , qui estoit tousjours le premier qui commençait la charge.

Je veux doneques dire que , sans ceste peinture la mémoire de chose si remarquable serait perie, qui, sans faute, merileroit d'estre rédigée bien au long par escrit avecques ses circonstances; comme aussy la gratitude du maistre, qui vivoit encor l'an 1658, doit estre célébrée.

Il en a esté de mesmes de ceste belle histoire qui est peinte sur le manteau de la cheminée delà grande sale du chasieau de Moutargis; car, sans la peinture, elle seroit ensepvelie j

lemands sont si fort curieux des peintures par toutes leurs villes. J'ay demeuré dans le canton de Soleurre, et ay veu les parois, murailles et frontispices de plusieurs maisons peintes, regardant sur les grandes rues, comme est entre autres la maison du colonel Tocquenet, qui a faict peindre toutes les batiailles où il s'est trouvé, tant avecques le roy François au grand nez, que contre luy, et Henry second son fils , où sont représentées des particularités que les historiens ne pourroient jamais spécifier ou particulariser en telles journées. Et de faict , rarement la peinture se peut falsifier. Le marquis de Marignan a faict aussy peindre en une belle sale de son chasteau toutes les battailles où il s'est trouvé , vivant Charles le Quint. Cela a esté grandement louable -en luy. La peinture et les chansons sont les gardeurs , tant de la mémoire comme de l'histoire. Et sans la peinture qui est dans la maison de Veuvre , il y a pieça qu'il ne se parleroit plus d'une chose si remarquable, qui merileroit, non un fouilloux pour la descrirc , ains un autre roy Charles neufviesme , qui mourut trop tost de par Dieu, que, si luy vivant eust eu notice de ceste histoire, allègrement en eust voulu prendre la peine et le plaisir, pour la mettre en beaux vers françois, tant il aymoit la noblesse de ce mestier; jouxte qu'il estoit bon gendarme et bon poète, qui avoit composé un livre de la chasse en fort beaux vers de sa langue.

J'ay dict tout cecy à cause de l'histoire qui représente un combat qui est peint sur verre aux vitres de la salle du chasteau de Branthome, qui fut esdifié par le cardinal de Périgord, archevesque de Pampclune, qui vivoit environ le prinse de Rhodes, qui nous font veoyr un combat furieux de deux gentilshommes qui, armés de toutes pièces, combattent a cheval avecques l'espéeet le bouclier; Fondes combattans portant le nom de Franc-Cccnr; l'autre, asscavoir du vaincu, portant le nom de Nécessité, qui de faict fatalement fut tué, et le voit-on tomber de cheval blessé à mort , son cheval donnant du museau en terre, la leste posée entre les deux jambes de devant. Et voit on ce gentilhomme, baptisé du nom de Nécessité, tomber de cheval à la renverse, levant les

pour jamais. Voyla pourquoy les Suisses et Al- 1 pieds et les jambes contremont.

De l'autre vitre de la fcnestrc qui regarde « bois il se vouloit chauffer, desfie et despile

sur la rivière de Drone, on voit un gentilhom- nécessité, et toute autre personne, de luy pou-

me portant la barbe longue, armé aussy de voir dire pis que son nom , s'il ne veut mentyr

toutes pièces, avecques l'espéc et l'escu, por- I cent pieds dedans sa gorge; qu'il est homme

tant mine d'un mauvais garçon, qui sçavoit bien chastier les foux , pour leur apprendre à parler sagement, soit des dames, desquelles il ne faut jamais parler que bien à poinct , moins jamais les blasonner, soit de l'honneur d'autury duquel nous ne devons estre larrons.

Et fut faict ce combat près la ville de Fontarabie sur le bord de la mer, se voyant peinte la ville joyant le champ du combat : le tout en présence des juges et presidens des combats, accompaignés des trompettes de tous les deux costés, qui sonnent les fanfares deues au vainqueur. -

En chaque vitre il y a un escriteau de quatre vers qui ne nous mettent point à deviner, mais bien au contraire nous font cognoistre la vérité du succès de l'histoire.

L'escrileau tiu vieux routier parle ainsy , disant :

Franc Cœur, jetui* Pour ruer jui de Par ma Tertu ; nul ne Qui bien nie

L'escrileau du défendant dit :

me faut 41 orgueil je cuydoit etlre le m'a mit en la balance ,

La quinte-essence de ces vers, icy exiraicle et pressurée, nous fait entendre que ce gentilhomme, qui s'attilre du nom de nécessité, pouvoit avoir intéressé l'honneur de ce brave cavallier, vieux soldat et vieux guerrier, appellé franc-cœur, et que ne se pouvant rétracter, ne l'osant, oupeut-eslre ne le voulant, il fut forcé de venir au combat pour maintenir ce qu'il avoit malicieusement inventé : tellement que franc-cœur, homme généreux et

de bien et d'honneur, qui ne fit jamais acte que gallant homme de son calibre ne doive faire ; et qui le voudroit braver, ou dire de luy le contraire en façon qui fust , qu'il est presl de luy rompre la teste ; exprimant ses conceptions par ces mots portés par le second vers, pour le ruer jus ; c'est-à-dire pour le rendre corps sans ame , pour l'envoyer au royaume des taupes, pour l'estendrc ei joncher sur le carreau froid et roide.

Et, pour en venir là, il dit qu'il n'eut jamais les mains engourdies quand il a esté question de les mener à bon escient; qu'il fait largesse de taloches et chiufreneaux ; qu'il n'est point apprentif découper telles escharpes et telles livrées pour qui en voudroit porter ; exprimant ce qu'il a dans le ventre parle commancement du troisiesmevers, qui est tel : par ma vertu; et, à cause du sens, il faudroit mettre et poincter là deux poincts que le peintre a oubliés.

Par ainsy, il veut bien que Ton sçache que qui dira du coutraire, assçavoir qu'il ne soit gentilhommecomme le roy, chrestien et catholique comme le pape , de bon lieu et de bonne part , ou bien qu'il ayt parlé de madame de Sauve, de madame Raveire, de La Pressin, de madame d'Estrée, qu'avecques tout honneur et respect, ou bien qu'il ayt proféré quelques semblables parolles injurieuses, et traversures qui offensassent les oreilles de personne du monde, qu'il est presl avecques l'espée et le bouclier, l'espée et la cappe, l'espée et le poignard , avecques le seul sponton , à pied ou à cheval, armé, non armé, en chemise, de le faire mentyr par la gorge, au veu de tout le

Au partir de là, qu'il veut bien que l'on scache qu'il a la teste si près du bonnet, qu'il ne

vaillant , cicatrisé en sa réputation, qui à tout pourroit jamais endurer qu'on luy fîst la part ,

gentilhomme doit estre plus chère que la vie mesrae (car le premier vers monstre qu'il est monté sur un bon renom , qui vaut mieux que ne fait ceinture faicte en broderie) , luy es-

qu'on luy passast la main devant le visage, qu'on luy menast le festu par la bouche, qu'on le lamponnast par trop , qu'on luy chiquenaudast le bout du nez, qu'on ouvris! la bouche

tant grief et amer d'avaler ceste griotte, en la sur luy pour luy dire bc, ce, ee, et que par le façon qu'il n'eust monslré à ce diseur de quel I cap de Dious, pour estre Gascon , ne voulant

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plus outre jurer, qu'il est si chatouilleux , que, plustost qu'il beust telles vieillaqueries, il ne se pourrait jamais tenir, que , despartant subitement de la main, sautant au collet de son homme, il ne iuy baillast cinquante poignaçades dans le cœur; que le seigneur d'Albert, duquel il est vassal, n'ayme point les poltrons; et que luy ne tenaut rien du fief de coyonnerie, il luy avoit permis de porter ses armes en son escu au jour du duel , pour espousetter à plaisyr son hermanos ou autre pèlerin qui le voudrait attaquer; bref, qu'il ne pourrait jamais endurer d'estre superché en son honneur tant qu'il pourrait porter espée, tant s'en faut qu'il voulust endurer une demçntie , qui est une paille en l'œil et une épine au pied de tout gentilhomme qui vit soubs les règles du poinct d'honneur, qui ne se peut arracher qu'avecques le gantelet. A cestc occasion il adjouste : nul ne die de non; comme s'il vouloit dire: a Quant à moy, je n'ay pas appris de tant mar- «chander: le faict m'est aussy prest que le dire. «Jettant mon gage, j'empaulme aussy tost qu'on «le sçauroit avoir veu. Et qui ne se contentera «de cesic monnoyc, je luy donneray tousjours ■ le passe temps de luy descoudre son harnois , «luy mettre les trippes au soleil, voyre loysir «de conter, à la clarté de si belle chandelle, tou- « les les pièces de sa fripperie, une par une.» S'ensuit par après :

Qui bien me garde met jus outrecuydance. Cest-à-dire, qui voudra prendre garde de près à la justice de ma querelle , pour laquelle je suis entré en estaquade pour me couper la gorge avecques mon ennemy; qui voudra considérer comment le tout s'est passé; qui y voudra regarder de près et esplucher toutes choses par le menu, il treuvera que Dieu a favorisé ma cause, estant allé desmesler ceste fusée armée d'innocence, y estant allé à la franche marguerite et non de gayeté de cœur, ou que les cirons nie démangeassent aux mains , ains seulement pour la conservation de mon bon droict, qui doit lyer tout homme pour avoir tousjours l'cspée au poing. Mettant doneques cuyresur la bonté de ma cause, ayant faict provision d'un cœur autant masle que lyonnois, Dieu m'a faict ceste grâce d'avoir battu à dos et à ventre mon ennemy, cest outrecuydé , ce çoquin,ce roguart, ce bavard, qui sicautu-

leusement à son dam a glosé mes parolles. Je l'ay faict desdire , comme chelme qu'il est , devant chascun ; luy ayant appris , s'il a voulu retenir sa leçon , qu'il ne faut parler si gaucherement d'un tel homme et si homme de bien que je suis. Je fusse crevé cent fois plustost que j'y eusse layssé rien du mien. J'eusse plustost espanché tout mon sang, voyre eusse veu la dernière goutte, que je n'en eusse eu ma raison. L'honneur est chose trop frétillante à ceux principalement qui veulent vivre en honneur aux cours des princes et y porter la carre levée. Et , partant , ayant faict perdre la vie à ceste cane, qui m'en avoit presté d'une, j apprens à mes semblables comme ils debvront faire parcy-après, quand ils se trouveront invités à de semblables nopees comme moy.

S'ensuit l'explication des quatre vers proférés pour In manus , lorsque Nécessité voulut verser les quatre vers.

Dan*er me fant par nia masle metchance. Par mon orguel je cuydois etlre le maitlre. Necetsilé m'a mit en ta balance , Dont devant Dieu me faudra comparoUtre,

Ce pauvre malheureux dit qu'il a trouvé chaussure à son pied. Voicy que ce paillard se retracte et se repent de ce qu'il a dict. Estant prest de rendre les derniers abboys, il se confesse, et crye mercy à sa partie. Il dit qu'il meurt justement pour avoir blessé l'honneur d'un sihommede bien, qui l'a payé sur-le-champ de son démérite. Il regrette grandement que la trahison de son cœur soit cause qu'il meure si laschement qu'il fait. Il eust volontiers dict : SeiXor Juliano, no te quiero 1 , mais qu'il a esté forcé de combattre, le dénotant par ce vers qui dit: Nécessité m'a mis en la balance, attendu quequitte ta partie la perd.

Estant près de rendre l'ame à Dieu , il se repend de bon cœur de ce que faussement il a dict de son ennemy, qu'il tient pour homme de bien et d'honneur. Il confesse avoir mal parlé. II recognoist la justice de Dieu qui luy a osté le cœur, deffendant une mauvaise querelle. Il recognoit que Dieu est juste en toutes ses œuvres, qu'il n'a voulu que telle sienne meschanceté demeurast impunie devant les hommes , comme de faict il en porte la paste au four à

1 Seigneur Juliano , je ne tous en veux point

spn dam , et au grand déshonneur et infamie , tant de luy comme de tous ses pareils; perdant pauvrement la vie pour avoir esté si outrccuydé maintenir ce qu'il sçavoit en conscience estre aussy faux que le diable est faux. Il lamente la petitesse de sa fortune, et rccognoist que l'orgueil qui l'a lousjours accompaigné tonte sa vie, a esiécause de son honnissemcnt, de sa ruyne et confusion. Finalement, qu'il luy est advenu ne plus ne moins qu'au chien de ce veneur appellé Meraudet, qui vouloit mander le loup, et le loup le mangea; dénotant cecy par le texte du second verset de son (n mçwus, qui dit : Je cuydois estre \e maistre.

1593, en novembre, j'eicrlvoi» c* discours a Boureille en faveur de monseigneur de Brauthome , n?on

PIERRE DE BQURDfiILLE.

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