DIX-SEPTIESME OPUSCULE
Testament et codicilles de Pierre de Bourdeille, seigneur dp Branthome.
Au nom du Pere, et du Fils , et du Sainct-Esprit , ensemble de la bénite Vierge Marie, et de madame saincte Anne, mes deux bonnes patronnes.
Je, Pierre de Bourdeille, seigneur et baron de Richemond , de Sainct-Crespin, de La Chapclle-Momrnoreau,et conseilleur de Branthome usufrucluaire, chevallier de l'Ordre du roy ,de son Sainct-Michcl, ensemble de ecloy de l'Ordre de Portugal qu'on appelle YHabito de Christo; gentilhomme ordinaire de la chambre des feus roys Charles neufviesme et Henry troisiesme , mes maistres, et pensionnaire de deux mille livres par an du susdict Charles neufviesme en «on vivant ; chambellan de monseigneur le duc d'Allançon, mon bon maistre aussy , dont toutes les lettres et tiltres en demeurent en mon trésor et titres, qui du tout en donnent foy ; et ayant commandé à deux enseignes de gens de pied aux secondes guerres civilles passées, sans reproche, la grâce à Dieu ; je recommande mon ame à Dieu , et le supplie de bon cœur la recevoir en son sainct paradis.
Je veux estre enterré comme bon chrestien et catholique , sans pourtant aucune pompe funèbre , ny cerimonie nullement somptueuse.
J'eslis ma sépulture dans la chapelle de
chasteau de Richemond , quej'ay faicteet construite exprès pourccsteffectavecquesl* voûte, espérant que le tout sera faict et parachevé , s'il piaist à Dieu , advant que je meure, pour y estre enterré. Je yeux que sur ma tombe soit gravé en grosses lettres cest epitaphe , avecques nies armoyries de Bourdeille et Yivonne , entourées de l'ordre de Sainct-Micbel :
Passant, si par cas ta curiosité s estiùko
DE SÇAVOIR QUI GIST SOCBS CESTE TOUIBE, C EST LE CORPS PE «ESSUIE PlERRE »E BOERPEJLLK ,
En son vivant clievallier, seigneur et baron de Biche mond , et Sainct-Crespin , et La Chapelle Mommoreau , et conseigneur de Brantltome ; extraict du costé du pere de la très-noble antique race de Bourdeille , renommée de l'empereur t harlemaigne , comme les /Ustoires anciennes et vieux romans françois , italiens , espaignols , titres vieux et antiques monumens de la maison le témoignent dcpereenfilsjusques aujourdhuy ; et , du costé de la mere, il fut sorty de ceste grande et illustre race aussy de Yivonne et de Bretaigne , qui en porte les /termines pour cela en ses armoiries. Il n'a dégénéré , grâce à Dieu , à ses prédécesseurs. It fut homme de bien , d'honneur et de valeur comme eux , advanturier en plusieurs guerres et voyages est rangers et luuardeux. Il fit son premier apprentissage d'armes soubs ce grand capitaine M. de Guyse, messire François de Lorraine ; et, pour tel apprentissage , il ne désire autre gloire et los : doneques cela seul suffise. Il apprit 1res • bien soubs luy de bonnes leçons qu'il practiqua , avecques beaucoup de réputation , pour le service des roys ses maistres. Il eut soubs eux charge de deux compaigtues de gens de pied. Il fut en son vivant chevallier de l Ordre du roy de France , comme j'ay dict, et de plus clievallier de l'Ordre de Portugal , qu'on appelle Hlabito de Christo, qu'il alla quérir et recepvoir là luy-mesme, et avoir du roy dom Sebastien, qui l'en honnora au retour de la conqueste de la ville de Belis et son pignon en Barbarie, çù ce grand roy d'Espaigne , dom Philippe. , avait dressé et envoyé armée de cent galleres, et douze mille hommes de pk4* U fut
OPUSCULES DIVERS
après gentilhomme ordinaire de la chambre des deux roys Charles IX et Henry III , et chambellan de M. d Allanqon , leur frère : et outre fut pensionnaire de deux miiie livres par an dudict roy Charles IX , dont en fut très-bien payé tant qu'il vesquit; car il l'aymoit fort, et teusl fort advancé s'il eust plus vescu que ledict Henry III. Bien qu'il les eust tous deux très bien servis, l'humeur du premiers addonnoit plus à luy faire du bien et des grades plus que l'autre ; aussy que la fortune ainsy le voulait. Plusieurs de ses corn pat gnon s , non esgaux à luy ,le surpassèrent en bienfaicts , estais et grades , mais non Jamais en valeur et mérite. U contentement et leplaysir ne luy en sont pas moindres. Pourtant adieu , passant, retire toi. Je ne t'en puis plus dire , si-non que tu laisses jouyr de repos celuy qui en son vivant n'en eut, nyd'ayse, ny de plaisir, ny de contentement. Dieu soit loué pourtant du tout , et de sa saincte grâce.
Je ne veux sur-tout qu'eu mon enterrement se fassent , comme j'ay dict , aucunes pompes ny magnificences funèbres, et sur-tout ny festins, ny mangeailles, ny convoy , ny assemblées de parens. et amys, si-non d une vingtaine de pauvres , avecques leurs escussons de mes armoiries , habillés en deuil de gros drap noir, et qu'on leur donne l'aumosne accoustumée , ensemble aux autres pauvres qui s'y assembleront. Je dis , non-seulement pour ce jour de l'enterrement , mais à la huictaine , et quarantaine , et bout de Tan autant.
Je donne et lègue à maistre Pierre Petit, dict le sieur Contanho , la somme de cinq cens livres avecques deux de mes meilleurs chevaux qui se trouveront en mon escurie à l'heure de mon trespas , et le meilleur de mes manteaux , avecques deux de mes meilleures harquebuses à rouet et à mesche. Plus, luy donne le moulin , «es appartenances , et rente deue sur yceluy , appellé le moulin de La Rode , situé en ma terre et paroisse de Saiuct-Crespin, sur le ruisseau de Houlou, autrement appellé de Belesme, en faire et déposer comme de sa chose propre, et ce , pour avoir esté bon commandataire de l'abbaye de Branthomepour moy, dont pourtant Il m'a baillé beaucoup de peines et de traverses, et tourmens d'esprit en ce négoce ; mais je luy
pardonne , et, s'il est habille, en pourra tirer beaucoup après ma mort , selon le brevet du roy , qu'il trouvera dans mon petit coffre d'Allemaigne , qui est sur ma table à La Tour Blanche.
Je lègue au seigneur Laurentio Splanditeur la somme de deux cens livres , pour estre mon ancien serviteur, bien qu'il n'en aye besoing, car il est riche, et a gaigné assez avecques moy, mais afin qu'il aye soubvenance de moy tant qu'il vivra.
Plus , je lègue i tous mes serviteurs et servantes, demeurant tant à La Tour Blanche, Richemond que Branthome,qui se trouveront lors de mon trespas , la somme de cinq cens cinquante livres une fois payée, pour esire desparlie entre eux , selon la qualité desdkts serviteurs et servantes comme héritiers et héritières y auront l'œil , ou bien personnes déléguées pour pela y adviser ; de sorte que je les prie les en rendre tous contens et contentes de leurs services et peines.
Outre plus , je lègue et donne à mes serviteurs principaux , qui me servent à la chambre et autres lieux honnorables , comme secrétaires* pages, tous mes manteaux, habillemens, linges, c'est-à dire des chemises , mouchoirs , chaussettes , sans toucher aux linceuls ny serviettes, ny napes aucunement ; désirant que cela, demeure parmy les meubles de la maison, pour la succession de mes héritiers.
Outre mes serviteurs susdicts, je lègue et donne à mes soldats , qui sont i ma porte , pour chaque teste, à chacun cinq escus et leurs gages payés.
Plus , je lègue et donne à messire Helie de Hautmarché , dict Monserogallard , abbé commandataire de Saiuct-Sevrin, la somme décent cinquante livres une fois payée.
J'en donne et lègue autant à Lombraud, mon recepveur de présent , qui m'a bien servy jusqu'icy , et qu'il continue, outre ses gages, dont il se paye tous les mois par ses mains, comme il paroist par ses comptes.
Je lègue et donne aussy à messire Arnaut Barb» t, vicaire de Branthome, la somme de dix escus seulement une fois payée , bien que luy aye bien payé tous ses gages, comme H paroist par mes comptes , qu'il y a beaucoup gaigné en faisant son service divin , et par ce naye pas
grand besoing de recompense, mais afin qu'il aye soubvenance de moy.
Et de tons ces sasdicts légats , je veux et ordonne estre faict aux personnes vivantes seulement lors de mon décès, et nullement à leurs héritiers.
Je veux aussy , et en charge expressément mes héritiers , héritières , de faire imprimer mes livres , que j'ay faicts et composés de mon esprit et invention , et avecques grande peine et travaux escrits de ma main , et transcrits et mis au net de celle de Mathaud , mon secrétaire a gages , lesquels on trouvera en cinq volumes couverts de velours , tant noir , verd , bleu , et un en grand volume , qui est celuy des Dames, couvert de velours vert, et un autre couvert de velin , et doré par dessus, qui est celuy des Rodomontades , qu'on trouvera tous dans une de mes malles de clisse , curieusement gardés, qui sont tous très-bien corrigés avecques une grande peine et un long temps ; lesquels j'eusse plustosl achevés et mieux rendus parfaicts , sans mes fascheux affaires domestiques , et sans mes maladies. L'on y verra de belles choses , comme contes, histoires, discours et beaux mots , qu'on ne desdaignera , s'il me semble, lire , si l'on y a mis une fois la veue ; et, pour les faire imprimer mieux à ma fantaisie , j'en donne la charge , dont je l'en prie , à madame la comtesse de Durtal*, ma chère niepee , ou autre si elle ne le veut ; et , pour ce, j'ordonne et veux qu'on prenne sur ma totale hérédité l'argent qu'en pourra valoir l'impression , et ce , advant que mes héritiers s'en puissent prévaloir de mondict bien , ny d'en user advant qu'on n'aye pourveu à ladicte impression , qui ne se pourra certes monter à beaucoup; car j'ay veu force imprimeurs , comme il y a à Paris et à Lyon , que , s'ils ont mis une fois la veue , en donneront plustost pour les imprimer , qu'ils n'en voudraient rccepvoir; car ils en impriment plusieurs gratis qui ne valent les miens. Je m'en puis bien vanter , mesmes que je les ay monstres , au moins une partie , à aucuns , qui les ont voulu imprimer sans rien, s'asseitrnnt qu'ils en tireront bien profict , veoyre encor m'en ont prié ; mais je n'ay voulu qu'ils fussent imprimés durant mon vivant. Sur-tout je veux que ' ladicte impression en soit en belle et grande lettre , et grand volume, pour mieux paroistre,
et avecques privilège du roy , qui l'oclroyera facilement , ou sans privilège s'il se peut faire. Aussy prendre garde que l'imprimeur n'entreprenne ny suppose autre nom que le mien , comme cela se fait ; autrement je serois frustré de ma peine , et de la gloire qui m'est deue. Je veux aussy que le premier livre qui sortira de la presse soit donné par présent , bien relié et couvert de velours, à la reyne Marguerite ma très-illustre maistresse , qui m'a faict cest honneur d'en avoir veu aucuns , et trouvé beaux ei faict estime.
Je veux âussy et ordonne que mes debtes soient payées , et encharge mes héritiers et héritières, lesquelles sont petites. Je recommande especialement celle de M. de LaChaslaigneraye, mon nepveu , qui est pour la somme de cinq cens escus que madame de La Ghaslaigneraye, ma bonne cousine, me presta; laquelle advant sa mort un mois l'estant allé veoyr exprès à La Ghastaigneraye, et luy parlant de ceste debte, et l'en remerciant de sa courtoisie et la priant d'attendre un peu, que je ne faudrois la payer à ma première commodité, elle m'en renvoya bien loing de la main et de la parollc , et queje ne luy en parlasse jamais, et qu'elle me la quittoit fort librement ; car elle m'aymoit plus cent fois que la debte, comme de vray , à cause de l'amytié entre nous deux jurée et entretenue tousjours dès nostre jeune aage, aussy qu'elle m'avoit de l'obligation d'ailleurs , queje ne dis. M. des Roches y estoil présent, qui l'ouyt , et me l'a ramenteu souvent, qui en pourroit servir de tesmoing : mais il est mort despuis, et la vérité est telle. Que si pourtant mesdicts héritiers et héritières en sont recherchés cl contraincts de les payer, il faut rabattre sur lesdicts cinq cens escus, deux cens que je prestay au fils aisné , M. Danvilie mon nepveu , à la cour h Paris, à sa grande nécessité, dont j'en ay cedulle en mon petit coffre d'AUemaigne , où elle s'y trouvera. Que si on en demande les interests desdicis trois cents escus rabattus, bien qu'on ne m'en aye sommé jusquesicy, faut rabattre aussy et desduirc sur les deux cens escus de M. Danville de mesmes les interests. Mais je pense qu'on ne viendra pas là ; car nous sommes trop proches et bons parens et amys.
Je veux aussy et ordonne qu'on paye à M. du Prean , gouverneur et lieutenant de roy à Chas-
tclleraud, la somme de trois cens escus qu'il m'a preste très-volontairement , et qu'on luy en paye ses interests raisonnables. Mais je crois qu'il n'yra à la rigueur, pour l'avoir nourry et eslevé de telle sorte que c'est un des honnestes et vaillans capitaines de la France , et qu'il m'en a cesle obligation.
Je dois aussy â M. de La Chambre quelques six ou sept vingt livres , que je veux et ordonne luy estre payées, bien que je suis cause en partye de tout le bien qu'il a, pour luy avoir faict espouser sa première femme, qui avoit force bien, et sur-tout force escus.
Pour mes autres debtes, elles sont fort petites, et par ainsy aysées à payer , et que je veux estre bien payées : et crois que, après ma mort, on trouvera encor dans mes coffres, s'il plaist à Dieu, argent assez pour les payer et m'en acquitter, veoyr quasy payer tous mes susdicts légats nommés : et, au défaut, faudra vendre de mes chevaux et quelques-uns de mes meubles, qui sont tous assez bastans pour me desacquitter, s'il plaist à Dieu qu'il ne m'envoye autre inconvénient.
Or, je ne double point que mes héritiers et héritières ne trouvent mes légats et debtes grands et grandes, comme je scay qu'aucuns en on faict leurs comptes, les ayant sceu par testament que j'avois faict et passé par Galopin, notaire, que possible l'avoient veu, et disoient que je les chargeois de trop de légats et debtes, et par ce que je ne leur laissois grand part de mon hérédité.
A cela je leur respond et leur dis que je suis libre et franc de disposer du mien comme il me plaist , sans en rendre compte à aucuns, aussy que je leur laisse plus de cinq fois autant , veoyr plus, que je n'ay jamais eu de légitime de ma maison, qui ne s'est pu monter à plus haut de treize mille livres , à sçavoir, du pere huict mille livres, et de la mere cinq mille livres, comme leurs lestamens portent partage : certes , fort peu pour une si grande et noble maison que la nostre; si que le moindre cadet de Perigord et de Poictou en eust eu et hérité six fois davantage.
De plus, j'ay quitté mon frère aisné, M. de Bourdeille , pour les deux légitimes de mes deux frères morts et leurs successions , pour si peu de chose qui ne valoit pas la peine d'en parler ,
MU.NTOMB. U.