‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 38 sur 161 · MADAME VICTOIRE DE FRANCE · texte numérisé non relu

MADAME VICTOIRE DE FRANCE

Ces trois sœurs en eurent une petite qui fut nommée Victoire. Ce nom luy fut donné par M. le légat cardinal Caraffe , qui en fut le parrain , lorsqu'il vint en France pour esmouvoir le roy & la guerre papale et italique , et pour présage que ceste guerre et ce voyage apportcroient totale victoire ; mais ceste belle Aile mourut incontinent, et ne vint aucunement en maturité, comme un beau fruict qu'on attend par la belle et blanche fleur qui le promet. Et d'autant que ledict légat, par son beau nom, en avoit présagé quelque chose de bon pour son voyage qu'il pourchassoit , aussy sa mort servit d'augure qu'il ne réussirait pour bien , et qu'il ne rapporterait grand fruict de victoire , ainsy que pour lors à la cour on en discourut la dessus.

Elle fut bessonne et d'une mesme ventrée avecques une autre qui mourut aussy tost née: et ceste Victoire la survesquit quelques mois, dont la reyne leur mere fut en grand danger de mort, ainsy que madame de Lorraine sa fille, qui mourut pour la naissance de deux bessons

MADAME DIANE DE FRANCE

Je ne veux

laquelle, bien qu'elle soit bastarde et naturelle, pourtant nous la pouvons mettre au rang des j filles de France , d'autant qu'elle a esté ad vouée | du feu roy l leur y son pere, et légitimée, et puis | 1 Ce fi

partagée et appanagée comme une fille de France: car elle eut la duché de Chastelleraut, et puis la quitta pour estre duchesse d'Angoulesme , dont elle retient à sl'heure le nom ; et a eu tous les privilèges qu'ont les filles de France, jsuqu'à entrer au cabinet et aux affaires des roys ses frères , et mesmes des roys Charles et Henry troisiesme , car je l'ay veu, comme si elle fust esté leur sœur propre, qui l'aymoient tous de mesmes; aussy avoil-elle beaucoup de la ressemblance du roy Henry son pere, tant pour les traicts du visage que pour les mœurs et actions, *t tous autres exercices qu'il aymoit, fustce des armes, de la chasse et des chevaux; car je pense qu'il n'est pas possible que jamais dame ait esté mieux à cheval qu'elle, ny de meilleure grâce.

J'ay ouy dire (et se lit) à aucuns anciens : que le petit roy Charles VIII estant en son royaume de Naples, madame la princesse de Melphe luy venant faire la révérence *, luy fit voir sa fille, belle comme un ange, montée sur un beau cour* sier du Règne, le mener et le manier aussy bien et en toutes formes d'airs et de manèges, qu'eust sceu faire le meilleur escuyerdelà; dont le roy et toute sa cour en furent en très-grande admiration et estonnement, pour faire veoir une telle beauté si adexlre à cheval, sans aucunement tort à son sexe.

Ceux qui ont veu autresfois madame d'Angoulesme à cheval , en demeurent bien plus ravis et esmerveillés; car elle y estoit si bien née et si propre, et de si belle grâce, qu'elle ressemblojt du tout à ceste belle Camille, reyne des Voslqnes ; et ceste-cy estoit très-belle de visage, de corps et de taille, qu'à grand peine y en voj oit-on à la cour plus riche que celle-là, et qui s'accommodoil fort bien àcest exercice; non qu'elle en fist autrement autre estât , ny qu'elle en excedast aucunement la modestie et douceur commune , comme ceste princesse de Melphe, car elle oulrepassoit un peu la modestie (en tout il la faut observer, et mesmes les femmes), si-non quand elle alloit par pays, en y monstrant tousjours quelque gentillesse fort agréable à ceux qui la regardoient.

Je me souviens que M. le mareschal d'Amville, son beau frère, luy avoit une fois donné

fut a Pocaio-Reale » '« 23 mars 1494

VIES DES DAMES ILLUSTRES

un fort beau cheval, qu'il avoit nomméte Dotior, d'autant qu'il se manioit de pied coy et alloit en avant à courbettes, si justement et si sagement, qu'un docteur n'rust sceu estre plus sage en son aller ; et voylà pourquoy il se nommoit ainsy : mais j'ay veu madame d'Angoulesme le faire aller plus de trois cens pas tousjours ainsy en advant , que bien souvent toute la cour s'y amusoit à la voir; de sorte qu'on ne sçauroit plus qu'estimer , ou sa bonne tenue ou sa belle grâce. Et tousjours, pour bailler plus beau lustre, estoit fort bien accoustrée d'un fort beau et riche habillement de cheval, sans oublier sur-tout le chappeau bien garny de plumes, et à la guelfe porté. Ah ! que c'est dommage , lors que la vieillesse vient à gaster ces beautés et desbaucher telles vertus; car elle a meshuy laissé tout cela , et quitté ces beaux exercices, comme elle a faict la chasse et tous les autres qui luy sieoient tant , car jamais rien ne luy fut malséant en tous ses gestes et ses mœurs, ainsy que le roy son pere, y prenant peine et plaisir. Pour le bal , pour la danse , elle y estoit fort accomplie , en quelque danse que ce fust , fust qu'elle fust grave ou fust gaye.

Elle chantoit bien , jouoit bien du luth et d'autres instrumens. Bref, elle estoit bien fille de pere en cela comme elle est en bonté , car elle est fort bonne, et qui ne fait point de desplaisir à personne, encor qu'elle aye le cœur haut et grand , et l'ame fort généreuse , sage et fort vertueuse , qui a fort houuoré et aymé messieurs ses marys.

En première nopees, elle espousa le duc de Castro, de la case Farneze, qui fut tué à l'assaut de IK dm; en secondes, M. de Montmorency , qui pour le commancement y fit difficulté , pour avoir promis à madamoiselle de Pieune , l une des filles de la reyne , belle et honnestc fille ; mais après, pourobeyr au pere, qui , fort irrité, l'en voulut déshériter, par dispense fut absous de sa parolle première et l'cspousa : dont il ne •perdit au change, encor que ladicte Picnne fust d une des grandes maisons de Fiance , et des belles, honnestes, vertueuses et sages de la cour , il que madame d'Angoulesme aymoil, et l'aayjnée tousjours, sans aucune jalousie des amours passées de son mary et d'elle. Aussy sçavoitellc se commander, car elle est fort spirituelle et de bon entendement. Les roys ses frères , et

monsieur, l'ont fort aymée, et les reynes et duchesses ses sœurs , car elle ne leur falsoit honte nullement , pour estre parfaicte en tout.

Le roy Charles Payma , parce qu'elle l'accompagnoiten ses chasses et autres exercices joyeux ordinairement, et qu'elle estoit de bonne et gaye humeur.

Le roy Henry l'aymoit, parce qu'il cognois-j soit qu elle le recherchoit fort et l'aymoit fort.' Lorsque la guerre s'esmeut cruelle après la mort de M. de Guyse, sçachant le roy son frère en nécessité , elle partit de sa maison de l'Isle-Adam en diligence, non sans courir grande fortune , estant guettée de toutes parts par le chemin, et luy porta cinquante mille escus qu'elle avoit réservés du sien, et les luy donna, qui vindrent bien à propos , et croy qu'ils luy sont deubs encor : dont le roy luy en sceut si bon gré, que s'il eust veseu il l'eust faicte grande pour avoir aiusy esprouvé son bon naturel à son extresme besoing. Aussy despuis sa mort elle n'a eu au cœur de joye, ny proffitté, tant elle l'a regretté et regrette, et couve de vengeance, si son pouvoir estoit pareil à son vouloir, contre ceux qui l'ont tué. Jamais nostre roy d'aujourd'huy ne l'a peu accorder , quelque prière à elle faicte , avecques madame de Montpensier , pour la tenir coulpable de la mort du roy son frere, l'abhorrant comme la peste, jusqu'à luy dire injure une fois devant madame, la sœur du roy , et luy dire qu'elle ny le roy n'avoient nul bonneste subjeet de l'aymer, si-non d'autant qu'elle estoit cause, par ce meurtre du feu roy , qu'ils tenoient le rang qu'ils tenoient. Quelle chasse ! Or, j'espère d'en parler ailleurs, parquoy je me tais.

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