JEHANNE I, REYNE DE NAPLES
chreslienté , du costé de France et du costé d'Austrie, et si discourait de ces races aussy joliment que docteur légiste de France , tant elle avoit esté curieuse de rapprendre, nommant ses pères, ayeuls, bisayeuls, ancestres , et racontant aucuns de leurs plus mémorables faicts.
Un fois, elle estant malade , le roy son oncle demeura trois jours sans l'aller voir ; au troisiesme il y alla. Lorsqu'elle le sentit à la porte elle fit semblant de dormir , et se tourna de l'autre costé ; et , encor que le roy l'appelast par trois fois, elle 6t de la sourde, jusqu'à ce que madame de Crissé, ma tante et sa gouvernante, la fit tourner vers le roy , envers lequel elle fit delà froide, et neluy dit pas deux mots : et s'en estant desparti d'avecques elle, sa gouvernante se courrouçant contre elle, luy demanda pourquoy elle avoit faict ce traict et ceste mine. Elle respondit : allé quoy! ma mere, comment me» «fust-il esté possible de faire cas de luy , et luy «faire bonne chère, que, despuis (rois jours que € je suis malade , il ne m'a pas veue uue fois , «non pas seulement envoyer visiter , moy qui «suis sa niepee, et fille de son aisné , et qui ne «luy fais point de déshonneur?»
Elle, toute jeune qu'elle estoit , sçavoit aussy bien garder sa grandeur que si elle fust esté plus aagée. Quand quelques-uns l'alloient voir en sa chambre et luy faire la révérence , elle sçavoit aussy gentiment présenter la main pour la faire baiser comme eust faict la rcyne sa mere, et tenir sa gravité dans sa chaire , et s'enqueroit fort de ceux qui estoient serviteurs du roy son pere, et qu'il favorisoit autant; et elle leur en faisoit de mesmes, en leur faisant bonne cherc, jusqu'à leur dire que, quand elle seroit plus grande, et auroit des moyens, clic leur en départirait.
Bref, c'estoit le plus grand cœur et le plus grand esprit qu'on vit jamais en jeune petite créature que celle-là. Que dis-je, jeune petite ? Elle faisoit honte aux plus aagées, si bien qu'on disoit qu'elle en avoit trop, et qu'elle ne vivrait pas long- temps; comme de vray elle mourut n'ayant pas atteint huict ans. On la pouvoit dire que c'estoit un beau et bon fruict , avancé et assaisonné avant le temps; aussy ne dura guières : sur la mort de laquelle aucuns ont douté et disputé qu'elle avoit esté advancée pour
MARTOMB. U.
beaucoup de raisons que je ne dis point ; mais la plus saine voix de la cour ne porte pas cela.
Or, ce m'est assez pour maintenant d'avoir parlé de ces nobles filles de France, auxquelles dès ceste heure je dis adieu , et prends congé d'elles jusqu'à la première rencontre , que j'espere encor en dire quelques mots de leurs belles vertus.
LES DEUX JEHANNES,
MXflB* DE H1BRCSALEU, StCUXE , ET lUPLES
hiivvm: I.
Pour ne me vouloir point encor distraire des discours du noble sang de France , il m'a pris fantaisie d'escrire des deux reynes Jchannc de Naples, desquelles, pour estre sorties de ce noble sang françois, je veux parler; si que le discours qu'on en pourrait faire d'elles , s'il passoit par une bonne plume et bien disante, en seroit fort beau et agréable; car le subject est tel.
Je commenceray donc par la reyne Jehannc première, fille du roy Robert, extraictdece brave roy Charles premier , duc d'Anjou , roy de Naples, et frère au bon roy sainct Louis, dont je m'estonne que tant de bons et sçavans escrivains qui estoient de ce temps là, et mesmes un Boccace et un Pétrarque, ne se sont mis à en escrirc. Il est bien vray que celuy qui a escrit \ Histoire de Naples 1 en a assez dict, voire trop; car il ne s'est amusé qu'en dire mal d'elle, selon la coustu me des historiographes italiens, qui ont esté grands larrons de la gloire et louanges de nos François. Voicy donc ce qu'en dit cest historien , qu'elie fust fort adonnée à l'amour.
« Elle eut pour son premier mary Andreassc, c son cousin en second degré ; et , après avoir « tenu le royaume ensemble, elle s'en fascha ; et «estans tous deux en la ville d'Aversà, elle l'en- «voya quérir une nuict, soubs couleur de luy « vouloir parler d'affaire nouveau advenu ; et , en «allant à elle, se rencontrant soubs un poteau «qui estoit là, fut pris et estranglé, par la vo-
1 Pandolfb Collenucio, livre vd« son Sommaire de
V Histoire de Kaples
VIES DES DAMES ILLUSTRES
«Ion ié et charge de la reyne, audict poteau; « plusieurs disent, parce qu'il ne fournissoit u pas beaucoup au gré de la reyne , à ses beson- « gnes de DUÎCt , encor qu'il fust jeune , gaillard « et en bon poinct , ainsy que l'appétit desor- « donné de la dame l'eust voulu. Et se conte « encor , et à Naples et ailleurs, que ladictedame, « faisant un cordon d'or un jour assez gros, Ansdreasse lui demanda pourquoy elle faisoit ce o cordon. Elle luy respondit en souriant qu'elle « le faisoit pour le pendre. Elle en tenoit si peu de «compte, qu'elle ne craignoit de luy tenir telles « parolles , auxquelles Andreasse, comme simple a et bon hummenas qu'il estoit, n'y print point «garde: mais en fin leffect s'en ensuivit; dc- «quoy pourtant elle en fit ses excuses au roy «Louys d'Hongrie, frère d'Andreasse; néant - « moins ledict roy ne les print en payement, «mais avec une simple lettre luyescrit ces mots:
« Ta vie desordonnée précédente , la seiugneurie du royaume que tu t'es tousjours u retenue entre les mains, la vengeance de «ceux qui avoient tué ton mary non pournsiuvie, l'autre mary qu'incontinent tu as «espousé, et l excuse que tu mas des puis * envoyée, sont pleines preuves que tu as testé participante et complice à la mort de « ton mary.
«Elle espousa après, et aussy tost, un de ses «cousins, rils du prince de Tarante, qu'elle uavoit fort aymé durant son mary, qu'elle a traicta bien : et demeura avec elle trois ans «en fort grande amitié; mais il mourut tout «exténué de s'est re excessivement et trop soute vent employé au service de la reyne, en faveur ode la dame Venus.
«Elle espousa après , pour son tiers mary, un «nommé Jacques de Tarancon, infant de Ma- « jorque , qui estoit pour lors tenu le plus deliuberé, dispost el beau personnage qui se trou* «vast en la place, qu'elle ne voulust pourtant «qu'il portast titre de roy, ains de simple duc «deCaiabrc; car ellevouloit seule dominer et « régner, et ne vouloit plus avoir de compagnon, «aiusy qu'elle faisoit bien; et luy monstra bien «aussy; car, ayant sceu qu'il s estoit donné à « une autre femme, maLbeureuz qu'il estoit, car «de plus belle n'en pouvoit-il choisir que la «sienne , loi fit trancher la teste, et ainsy « mourut.
«Pour son quatriesme mary, elle print Othon ad3 Brunsvik, de la race de Saxe, lequel estoit « un grand ca pitaine, et pour lors aux appoincte- « mens de 1 Eglise; et c'est pourquoy l'empereur «Charles, comme j'ay ouy dire, luy ne s'en «estant advisé plus tost, ayant faict amas de « forces en Allemagne, soubs le duc de Brunsvik, «pour aller secourir Naples contre M. de Lau- «treq, se ravisa à my chemin, et ne voulut «qu'il passast outre, ains qu'il s'en retournast, «craignant qu'estant là, prétendant quelque «droict sur ce royaume, à cause de cest Othon, «son ancestre, estant là ne fist quelque révolte, «et luy nuysist là grandement.
«Or, advint qu'au bout de quelque temps le «roy Louys de Hongrie, poussé, et de luy, et «d'autres du royaume de Naples, qui l'appele- «rent pour vanger la mort de son frère, en- «voya une fort grosse armée contre ceste belle «reyne, en laquelle Charles de Durazzo fut gé- «neral; cl, s'estant assignée et livrée bataille, «Othon, mary de la reyne, faisant ce jour mer- «veiileux faicts d'armes, monté sur un grand o et fort coursier, fut blessé et cheut dessoubs «luy, fut pris et mené à Charles, auquel il se «rendit.
«La reyne, voyant le changement de la «guerre, et que d'ailleurs ne pouvoit avoir se- « cours, et que l'espérance luy en failloit, obtint «de Charles de pouvoir parler à luy; pourquoy «faire Charles alla au jardin du chasteau de la «reyne, où elle luy fit la révérence fort bas, «comme il est requis que le vaincu la fasse «au vainqueur, (quel creve-cœur pourtant) et «luy dit telles paroles '.Je vous ay jusqu'à « ceste heure tenu pour mon fils; mais , « maintenant, puisqu'il plais t à Dieu, je « vous recognois et tiens pour mon seigneur. «Par quoyje vous recommande mon hon- « neur, et celuyde mon mary. » A quoy Charles luy respondit : a Je vous ay tousjours aymée a comme mere, et ainsy l'entends. Je feray «à Y advenir quej'auray vostre Itonnenr, et « celuy de vostre mary, pour recommandé. « Et alors la reyne se rendit à luy. Cependant fiit a envoyée lors, bonnorablement accompagnée, «en autre lieu , soubs bonne garde, et puis la «nouvelle de la prise de la reyne envoyée au' «roy , de la conqueste du royaume : estant de- « mandé au roy , pour avoir de l'advis ce qu'on