‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 41 sur 161 · JEHANNE I, REYNE DR NAPLES · texte numérisé non relu

JEHANNE I, REYNE DR NAPLES

uauroît affaire de la personne de la reyne, «envoya à Charles deux de ses barons, pour luy « congratuler de sa victoire , et fil rcsponse qu'il «debvoit mener la reyne au lieu propre auquel «elle avoit faict estrangler Andreasse, et qu'en «ce mesme lieu, et en mesme manière, il la «fit pendre et estrangler : ce qui fut faict, et «le corps fut porté à Saincte-Claire de Naples; « et , après avoir esté trois jours morte sur terre , • fut enterrée, et les deux baron», en ayant veu «l'exécution , en portèrent les nouvelles en Hon- «grîe.

a Après , fut couppée la teste à madame Marie , «seconde soeur de la reyne, femme mal pudi- «que, et diffamée d'avoir esté participante a la «mort ri' Andreasse.

«Geste Marie fut celle dame qui fut femme «Je Robert d'Artois, et aymée de Boccace, ■qui pour lors florissoit, pour laquelle il escrivit «en sa langue vulgaire ces deux livres tant ex- «cellens : La Flammette, et le PfUloccope.»

Voylà ce qu'en dit l'historien de Naples. Encor, après avoir faict ce qu'il a peu pour la rietrac ter, il ne se peut garder de dire: «Telle «fut, et telle prit fin la reyne Jehan i ic pre- «miere du nom, arrière fille du roy Robert, «fort estimée en prudence et va Heur par bcau- «coup ri a ut li eu rs , et haut louée de Baldus et «Angélus, frères, docteurs en droict très-fa- «meux, en aucuns de leurs traités et conseils.»

Or sur ce discours passé j'ay ouy à Naples , et ailleurs, louer fort ceste reyne , et n'en dire le mal que fait cest autheur manieur, mais l'excuser fort , à de gallans hommes discoureurs , autant que l'autre Ta blasmée. Car quant à luy reprocher ses quatre marys , et pour ce la tenir impudique, on ne sçauroit, puisque le maryage est si bon et si sainct , estant ordonné de Dieu , et aussy qu'il val loi t bien mieux qu'elle se maryast qu'elle se bruslast , ou , qui pis est , qu'elle se prostituast et abandonnas! à l'un et à l'autre d'aucuns amoureux, comme l'on a veu et veoiton de nostre temps plusieurs reynes, princesses et grandes dames, soit estans filles, soit vefves , faire l'amour à outrance, et paillarder avecques qui bon leur sembloit et semble de ceux de leur royaume , plustost que de se maryer, fuyant ce maryage sainct et permis, plustost que la paillardise def fendue; ce que la reyne Jehanne n'a ensuivy j car pour le moins , ai elle brusloit du

chaud désir de la chair, elle le ment avecques ses marys.

Quant à Audreasse qu'elle fit mourir, on dit que c'estoil un Hongre, ivrogne très-dangereux et malicieux, en faisant son simple et son nyais, comme volontiers telles gens le font , plus que les habilles et honnestes, et qui la vouloit faire mourir pour es ire seul roy; mais elle gaigna les devans, et joua à la prime, ainsy que le droict de nature le permect, qu'il vaut mieux prévenir que d'estre prévenu, et mesmesen matière de vie.

Touchant à son cousin, le fils du prince de Tarante . qui mourut par trop exténué , elle n'eu peut mais, puis qu'on ne sçauroit engarder aucun qui ne s'eny vre de son vin propre : et après , qu'en peut mais le vin , s'il a donné la venue à son maistre et beuveur ? 11 ne l'en faut blasnier, sinon le maistre qui le boit. Je ne doute pas que la grande beauté de ceste belle reyne, sa grâce, sa majesté, ses façons, ses doux attraits et plaisans allechemens , embrassades et attouchemens, ne fissent efforcer ce jeune homme a faire plus que ne pouvoit nature; mais cest effort venoit de luy , et non d'elle ; car en cela la femme ne peut forcer de force l'homme, ny à coup de baston , par manière de dire. 11 faut que le tout vienne de l'humeur de l'homme , de la force, de son effect, et surtout de son ardente convoitise. Et quand bien tout cela ne serait, et comment pouvoit-it mieux mourir si-non en bien servant sa reyne et sa dame, et luy monstrant l'ardente affection qu'il luy portoit , puis qu'il n'espargnoil point sa peine . ses forces, sa violence, et que pour la bien contenter, et luy donner du plaisir, il mourait pour l'amour d'elle, et dans le camp amoureux de son lict, où il avoit si vaillamment combattu , et exposé pour l'amour d'elle et si liberallement sa vie ?

On lit que Mcdor et Claridan, lorsqu'ils assaillirent si furieusement le camp de Gliarlemagne, tuèrent un seigneur d'Aibret dans sa tante , entre les bras de son amye, qu'il tenoil ceste nuict là couchée avec luy et embrassée ; dont un chacun l'en estima très-heureux de mourir si délicieusement.

Que pouvoit donc estre ce prince, pour mourir si heureusement , en bien servant sa reyne, sa femme et sa cousine?

Pour le regard de son tiers mary, l'iufent <fe

VIKS DES DAMES ILLUSTRES

Majorque, auquel elle fit trancher la teste pour avoir violé son lict, et l'avoir quittée, pour avoir esté surpris sur une îuitre, encor qu'on die qu'il mourut de sa mort naturelle pourtant , ce dit l'histoire; mais passe, je veux qu'elle luy aye faict ceste justice : N'avoit-elle pas raison d'en punir l'adultère, puisqu'il n'avoit pas plus de loy ny de puissance de la commettre en son endroict, qu'elle à luy? Car selon Dieu, ceste loy est commune et rigoureuse aussy bien au mary qu'à la femme. D'avantage, s'il l'eust trouvée en cas pareil, qu'en eust-il faict? Je m'en rapporte aux gens jaloux et chatouilleux en cela : encor qu'il ne fust point roy absolu , ny ayant grade ny authorité, si-non pour l'amour d'elle, il ne faut point doubler qu'il ne l'eust faict mourir. Et voylà pourquoy elle fit bien de luy faire pâlir la loy que, par advanlure , sans double infaillible, il luy eust faict pâlir, qu'est la cause qu'elle usa de son pouvoir royal , estant rcyne de soy, et bien absolue.

Et quand bien toutes ces raisons ne seroient , et qui est le juge, tant doux soit-il , qui n'eusl condamné ce malheureux d'avoir violé sa foy à la plus belle reyne, princesse et dame du monde de ce temps là , et luy avoir faussé compaignic , et s'estre desrobé pour aller habiter avec une autre qui ne la vailoit pas en la moindre partie de sou corps? Misérable qu'il estoit ! c'estoit toutainsy qu'un, qui, pour estandre sa soif , délaisse la nelle et claire fontaine, pour aller boire dans une marc sale, boueuse et toute vilaine. Je dis donc, avecques tous ces honnestes discoureurs: que ce malheureux mourut justement , et selon son ingratitude ; car ingrat esloit-il , puisque de simple prince elle l'avoit faict roy et son mary, dont les plus grands de la chrestienté s'en fussent alors contentés. Eu quoy beaucoup de daines doibvent prendre bon exemple, qui eslevent beaucoup de petits compaiguons, et leur font cest honneur de les ; rendre pour marys,et les obligent de la vie, de leurs biens et leurs honneurs, que, quand ils viennent à leur faire un faux bon, à les vouloir maistriser comme leurs marys, et à leur user de leurs prérogatives , et bien souvent les gourmandent . les mesprisent et attentent sur leur vie, elles les doibvent prévenir et s'en deffaire en quelque façon que ce soit, comme disoit uu gallant homme que je sçay ; car il n'y a rien si

insupportable qu'un joug donné et imposé de

ecluy que l'on a faict et eslevé. Mais je ne veux p is que tout cela soit de ceste infant de Majorque, car il n'en est rien. Il en faut accuser l'escrivain de l' Histoire de Naples, qui se nomme Pandolpho Collenuccio, qui en a parlé par trop desavantageusement pour ladicte reyne; et- pour ce , ne le faut croire : nous croirons plustost Froissard , encor qu'il fust Anglois; mais pourtant , en ses escrils il ne Malte point tant les Anglois qu'il ne die beaucoup de bien des François, ce que n'ont faict volontiers les historiens italiens.

Voicy donc ce qu'en dit Froissard , qui estoit de ce temps là que : «Ce James, ou Jacques, de «Majorque, le roy d'Arragon luy ayant envahy a son royaume de Majorque, et faict mourir «son pere en prison à Barcelonne, en voulut « avoir raison ; et pour ce la guerre s'estaut es- « meue contre le roy d'Arragon et Caslille, il s'y a en alla avecques le prince de Galles, et le vint a trouver à Bourdeaux ; mais la fortune luy fut a si contraire, qu'il fut pris dans la ville de Vala ledolit , aux reconquests que le roy Henry de uCastille fit en Espaigne;et fut faict prisonnier «dudicl roy Henry, auquel il se rendit, le priant a de luy donner sa foy et ne permettre qu'il lum- «basl ès mains du roy d'Arragon, son ennemy a mortel, qui estoit là assistant audict roy de «Castille; ce qu'il luy promit; et luy tint trèso sainctemeut sa foy el sa parolle, et luy demeura «son prisonnier. Quand sa femme, la reyne de aMaples, et la marquise deMonlferrat sa sœur, «le sceurent , en furent fort désolées , et firent a tant par allées et menées d'habillés gens devers «le roy Henry, qu'il fut mis à rançon de trois «cens mil florins, desquels lesdictes deux dames « payèrent si courtoisement, que ledict roy Henry «leur en sceut gré.» Ainsy en parle Froissard, usant de ces mots sans que je les aye changés: «Et par ainsy, en fut content , el puis s'eu re- « tourna à Naples ; et, désireux encor de venger «Ja mort de son pere el la détention de son «royaume, il alla trouver le pape Grégoire en « Avignon ; et fit tant qu'il amassa gens de toutes « nations, qui luy cousterenl bon , comme François, Anglois, Allemauds et Bretons; et, pas- «sanl par Navarre, allant en bonne opinion et « volonté de faire la guerre , il tuniba malade à «Val-de-Sorie, où il mourut. »

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