SE DE NAPLES
« frère, fit guerre à mon mary, messire Charles «deTarante, et luy vint tollir Puille et Calabre, a et le prit par battaille et le mena prisonnier «en Hongrie; et là mourut.
«Et puis, par l'accord des nobles de Sezille et «de Naples , je me remaryay au roy James de « Maillorque, et manday en France messire Louys «de Navarre, pour espouser ma fille; mais il «mourut sur le chemin.
■ Le roy de Maillorque , mon mary, se despar* « tit de moy , en intention et volonté de recon- « quérir son héritage de Maillorque que le roy «d'Arragon luy tenoit à force; car il enavoit «déshérité et faict mourir son pere en prison. «Bien disois-je au roy mon mary que j'estois «dame ayant assez puissance et richesse pour «le tenir en tel estât qu'il voudrait ; mais tant «me prescha et me monstra de belles raisons, «en désirant de recouvrer son héritage, que je «m'assenlis ainsy que par donner volonté qu'il «fist son plaisir; et à son parlement je luy en- « joignis et exhortay especialement qu'il allast «devers le roy Charles de France, et luy mons- «trast ses besognes, et s'ordonnast du tout par «luy. De tout ce n'a-il rien faict; dont il luy en «est mal advenu; car il s'en alla rendre au prince «de Galles, qui luy promit de luy ayder, et «eut graigneur fiance au prince de Galles qu'au «roy de France à qui je suis de lignage.
a En tandis qu'il estoit sur son voyage ,j'es- « crivois devers le roy de France , et luy cn- «voyay grands messages, en luy priant qu'il «me voulsist envoyer un noble homme de son g sang, auquel je puisse ma fille maryer, paraquoy nos héritages ne demourassent ouoqucs «sans hoirs.
«Leroy de France entendit mes parolles, «dont luy en sceus bon gré. Et m'envoya son cou- «sin , messire Robert d'Artois , lequel a ma fille «espousée, Pere sainct.
« Au voyage que le roy de Maillorque mon «mary fit, il mourut. Je me suis remaryée à raes- «sircOthon deBrunsvik. Et, pourtant que mes- «sire Charles de La Paix aveu que j'ai voulu re- «vestir, en son vivant messire Othon de mon a héritage, il nous a faict guerre; et nous prit au «chastel de TOEuf par enchantement, car il nous «sembloit, nous qui estions au chastel, que la mer cestoitsi haute, qu'elle nous debvoit adonc cou- « vrir. Si fusnies à ceste heure là-dessus sieffrayés,
VIES DES DAMES ILLUSTRES
«que nous nous réndismcs à mesaire Charles de i aperlement a voulu déclarer ainsy sa vie. Je ne
•La Paix, tous quatre, sauves nos vies. Il nous a •tenus en prisou, raoy et mon mary, ma fille •et son mary; et tant e*t advenu que madicte fille «et son mary y sont morts. Et despuis, par «traicté, nous nous sommes délivrés par moyen «quePouille et Calabre luy demeurent. Et tend «à venir à l'héritage de Naples, de Sezille et de «Provence; et quiert partout ailliances; et ef- « forcera le droict de l'Eglise si tost comme je aseray morte, et ainsy devant il en a faict son «plain pouvoir. Par quoy, Pere sainct, je me «veux acquitter envers Dieu, et vous rapporte et «mets en vostre main dès maintenant tous les «héritages qui me sont deubs de Sezille, Naples, «Puille, Calabre et Provence, et les vous donne
■ à en faire vostre volonté, pour donner et heri- « ter qui vous voudrez et qui bon vous semblera ,
■ qui obtenir les pourra contre nostre adversaire «Charles de La Paix.»
«Le pape Clément receut ces parolles en très- « grand bien , et le don en très-grand révérence , (H fust esté bien chaud s'il ne l'eust pris, le «gallant 1 ! ) et luy dict:
«Ma fille, de Naples nous en ordonnerons «lemprement, et tellement que les héritages «auront héritier de vostre sang, noble, puissant, «et fort assez pour résister contre tous ceux qui « luy voudraient nuire. » De toutes ces parolles, ces «dons et ces delaissemens , on en fit instrumens «publics et authentiques , pour demeurer les «choses au temps advenir en droict, et pour ■estre plus authentiques et patentes a tous ceux «qui en oyroient parler *.»
Voylà ce qu'en dit Froissard en son second volume, qu'il faut plustost croire que cest historien de Naples, qui a voulu faire comme les autres historiens estrangers, qui ne parlent jamais à l'ad vantarje des François ; mesmesctstuy là , qui a dict pis que pendre de ceste belle princesse, d'autant qu'elle estoit françoise et du noble sang de France, lequel jamais, ny à Naples ny en Italie, n'a esté bien venu ny receu. Croys donc Froissard, qui a faict ceste reyne parler en confession au pape , et a esté curieux de recueillir ses propres mots prononcés de sa bouche , qui
» Parenthèse de Brantôme.
• Ce morceau, qui manquait dan» toute» le» ancienne» édition», a élé pour la première foi» inséré ici d'après 1rs
dis pas qu'il ne taise quelques traicts de sa vie, comme de la mort d'André et autres petits traicts, comme d'amour et d'autres; mais tant y a que jamais elle ne fut si meschante ny desbordée comme le dict ce bel et sot historien napolitain.
Pour le quart mary de ladicte reyne, qui fut Othon, elle ne se fit nullement tort de l'espouser, le cognoissant d'une des grands maisons de la chrestienté et grand capitaine. Elle avoit besoing d'un tel homme pour ses affaires, qui l'bonnorast et la servist très-bien. Ses services le monstrerent bien ; ce qu'elle recognut si bien , que sur sa fin elle implora et intercéda tellement pour luy , qu'il eut la vie sauve , et la pauvrette souffrit la mort.
Je voudrais bien sçavoir si , sur toutes ces raisons là alléguées par honnestes gens, ceste brave reyne aye mérité d'estre ainsy calomniée durant sa vie, et de l'avoir ainsy faict mourir. Aussy Dieu , juste vengeur des morts innocentes, vengea la sienne, et sur le Hongre, et tur Charles Durazzo , à qui Marguerite , maisnée sœur de la reyne Jehanne, arrière fille du roy Robert, luy estant allé à Bude, et illec invité par la reyne à un banquet, en fainctes caresses, pendant qu'il bon voit, luy fut donné un coup de hache sur le chinon du col par ordonnance da la reyne, et fut ainsy tué.
Voylà un juste jugement de Dieu, et une noble princesse vengeresse de son sang innocent.
Voylà aussy la fin de ceste brave reyne qu'on a calumniée bien legierement.
Possible aussy que, par permission divine , les successeurs de cest Hongre, et les Hongres aussy ses subjects, ont souffert les maux des Turcs qui leur sont arrivés despuis. Il se peut croire, et que ce beau sang espandu n'aye là haut crié vengeance.
J'ay veu sa sépulture dans Saincte-Clalre i Naples, que les dames et sainctes religieuses du monastère révèrent et honnorentfort, et en font de belles et sainctes prières pour son ame, la louant fort, et la mettant au rang des sages , bonnes et vertueuses princesses de la chrestienté, ainsy qu'on lit dans Y Histoire d'Anjou, où il est dict qu'estant ce grand schisme de l'Eglise nuisible pour toute la chrestienté, entre autres princes qui lindrent pour Clément estoit
JEHAN NE I, REYJ
le roy de France , ses frères, et la bonne reyne i Jehanne de Sezille et de Naples , la nommant 1 ainsy, laquelle vint voirie pape Clément, duquel, et de tous les cardinaux, fut hounorabkment receue (ce dit le livre), et qu'elle estoit tenue de saine te vie.
Et après qu'elle eut séjourné quelque temps, elle requit au Sainct Pere qu'il la ouyst en confession et l'absolust de ses péchés : ce que le pape volontiers et benignement luv accorda, comme certes elle ne debvoit estre esconduicte d'une si douce et agréable requeste ; car telle beauté meritoit bien une confession secrette et auriculaire et oculaire, et une absolution et pénitence legiere et aysée à porter.
Après ceste confession faicte en présence de Sa Saincteté et du sainct collège des cardinaux, ladicte reyne déclara publiquement qu'elle tenoit plusieurs terres et possessions de l'Eglise , lesquelles son seigneur et pere dtsoit avoir eues et usurpées, et que, travaillant à la mort, l'avoit priée et enjoincte que, si elle decedoitsans enfans, qu'elle resignast tous et chascuns ses biens 6s mains du pape qui pour lors seroit , car ainsy a voit eslabli le roy Robert son ayeul par ordonnance testamentaire : puis luy remooslra les mauvais tours et ingratitude que luy avoit raict son nepveu Charles de Durazzo, et comme par plusieurs fois il l'avoit voulue faire mourir pour avoir son bien ; et pourtant elle, désirant observer la dernière volonté de ses pere et ayeul , en la présence de toute la noble assemblée , resigna et céda tout ès mains du pape, tant les royaumes de Sezille , Naples , les duchés de Puîlle et Calabre , et la comté de Provence (tout cecy se rapporte aux parolles de Froissard ); ce que le pape accepta, mais bien gasté', et par son conseil, elle adopta Louys, duc d'Anjou, pour fils. Et de tout furent faictes cartes et lettres en formes authentiques; mais pourtant le pape eut ' en lettre de vendition la comté d'Avignon d'elle, ; qui estoit son vray patrimoine, déduisant la valleur des deniers de ceux du royaume non payé despuis le jour qu'elle fut couronnée : et , despuis ce tcmpsjusques à st'heore, Avignon a tousjours esté et est encor à l'Eglise.
Je m'en rapporte aux grands légistes si ceste donation peut encor tenir. Cela faict , la reyne print congé du pape , et s'en retourna en son royaume, où Charles de Durazzo, au bout de
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quelque temps la print prisonnière, et secret te. ■ ment la fit estouffer entre deux coyttes , ayant se eu l'adoption qu'elle avoit faicte.
Voylà le genre de mort raconté par ceste histoire angevine , tout autre qu'elle n'est en ï Histoire de Naples, laquelle pourtant est la plus vraye que l'angevine, touchant ceste mort.
Or, voyci ce qu'en dit Boccace, en son livre des Dames illustres , d'elle sur ses louanges. «Ceste reyne a si bien nettoyé son pays des vol- « leurs et bandolicrs, que non seulement les «pauvres, mais les riches, peuvent aller parti tout asseurcment; car, où elle les sçavoit sau- «vés dans quelques forteresses à seureté, elle y «envoyoit une armée soudain, que jamais elle «ne s'en est levée qu'elle ne les eust pris et faict «punir rigoureusement.
« Au reste , elle a tellement rangé en bride les «princes et barons du pays, et par telle mo «destie corrigé leurs couslumes dissolues, que «ceux qui paravant tenoient peu de compte de «leurs roys, aujourd'huy, ayant mis bas leur «antique braveté, redoutent chascun des plus a petits signes de son courroux en la regardant. «Au surplus, elle est tant sage, advisée et pru- «dente , qu'elle pourroit plustost eslre trompée «partrayson que par subtilité d'esprit, et est «aussy tant constante et arrestée, que mal ayse- «ment la pourroit-on esbranler de sa saincte « délibération. De toutes lesquelles choses jà long- «temps a faict apparoir clairement les assaults «que fortune luy a livrés, et desquels a esté «plusieurs fois environnée et molestée et diver- « sèment affligée; car elle a esté tourmentée de «la querelle domestique des frères du roy, et «quelquesfois a senty les guerres estrangercs au «milieu de son royaume, essayé par la faute «d'autruy; la fuite, l'exil, les cruelles mœurs « de quelques marys , la hayne de ses nobles , le «mauvais Iraict non mérité, les menaces des «papes et autres infinies adversités, que neant- « moins elle a finalement surmontées avec un «ferme et invincible courage, les supportant «cependant d'une merveilleuse constance : choses «qu'on estimeroit très grandes à un fort et puis- «sant roy, bon pas seulement en une reyne.
« Au demeurant , elle est de fort belle présence «et de face agréable et joyeuse, avecques un « parler gracieux et bening; et tout ainsy qu'elle «se monstre au besoing p'eiue d'une grandeur
VIES DES DAMES ILLUSTRES
cet majesté toute royale, ainsy par mesme «moyen se fait cognoisire toute humaine, familière, piteuse, débonnaire et douce, tellement «qu'on ne l'estimeroit point qu'elle fust reyne, «mais compagne à ses subjects. De vouloir ex- « primer plus à plain l'intégrité de son ame , cela oseroit trop longaussy.
u Enfin, je l'estime non seulement dame fort «excellente , mais encor la repute pour le singu- «lier enriebissememt de toute l'Italie, et tel que «nulle autre nation n'a point jamais veu la sem- «blable.»
Voylà certes de belles parolles , et qui sont fort à poiser toutes , que Boccace a dict de ceste grand reyne : mais, pour en parler franchement, il n'eu a pas assez dict, car volontiers un grand et digne subject comme celuy là, ne requiert point un abrégé de courts mots, mais une bien grande et longue histoire. Enquoy ledict Boccaceestgrandemcntàblasmer d'ingratitude:
car, s'il est vray ce qui est escrit de luy , qu'il aymoit Marie sa sœur, comtesse d'Artois !, et qu'il en ail faict ces deux livres de la Flammelte ■ et P/iiloccope, pour l'amour d'elle, il a voit obligation d'escrire plus hautement et amplement de toutes les deux sœurs qu'il n'a faict; car il l'eusl sceu mieux faire qu'homme du monde , pour le grand sçavoir qui estoit en luy. Mais je croy, et comme je tiens de grands discoureurs, il n'a jamais eu tant de faveurs de cestc grande dame comme il en a escrit, et qu'il s'est forgé en sa cervelle et fantasie ce beau subject , pour enescrire mieux, ainsy que volontiers font les poètes et autres composeurs, qui se plaisent à supposer de grands objects et les faire accroire au monde, afin qu'ils en escrivent mieux, et que le peuple lise leurs œuvres en plus grande admiration et plaisir, et en croye leur fortune telle.
D'avantage , il est bien mal aisé à croire que ceste belle et grande princesse se fust allée enflammer de telles flammes qu'il les escrit dans la Flammetle ; car vous diriez que ceste princesse est ravie de luy, qu'elle meurt pour luy, et qu'elle le court à force. Vrayment ouy! car il estoit bien un si bel oiseau , selon son pourtraict que j'ay veu à Flcurance, à Naples et en une >«jfinité d'endroicts, qui le monstre nullement <iymable ny agréable; et aussy que son mary le
comte estoit bien plus désirable cent fois, et qu'il estoit plus vraysemblable qu'elle rie l'eust voulu aymer cent fois plus que l'autre.
Il est bien vray qu'elle pouvoit bien non aymer son corps, mais sa belle ame, ainsy que j'ay veir beaucoup de grandes dames aymer plusieurssçavans personnages; comme nous lisons 1 de ceste reyne de France , extraicle de la maison? d'Escosse, aucuns la disent madame la Dauphine, et puis reyne; laquelle, passant un jour par sa salle, et voyant maislrc Alain Charctier tout endormy sur un banc, elle le vint baiser et d'afieclion : surquoy sa dame d'honneur luy remonstrant celuy qu'elle baisoit estre le plus laid1 homme de sou royaume, et comme voullanl dire: s'il estoilbeau, passe! et plusavant encor. (Quelle correction et quelle instruction de dame d'honneur! ha! que de cestc dragée il s'en trouve de bonnes vesses et macqucrelles ! ) Elle luy respondit : Je ne le baise pas autrement; mais je baise la bouche, d'où soitent si beaux mots et sentences dorées, desquelles je me vow drois ressentir s'il se pouvoit.
Quasi de mesmes en dit ceste dame romaine à Sylla, laquelle, ainsy qu'ils estoient en des jeux publics , possible amoureuse de luy, fit semblant de choper de pied, en passant près de luy, et soudain s'appuya sur son espaule de peur de tuinber. Sylla luy demande cequ'elle luy vouloit. Non pas autre cliose , respondit-elle , sinon que je me veux un peu ressentir de vostre bonne fortune envous touchant. Quelle finesse de rusée, pour attraper cauteraent l'amour du grand! U est possible ainsy que ceste princesse Marie aymast de mesmes Boccace, pour son beau dire et sa bonne plume pour la rendre excellente et immortelle par son rapport à tout le monde de ses belles vertus; mais le gallant n'en fit rien, et la trompa, et s'en alla escrire ces deux livres manteurs, qui Tout plus escandalUée qu'édifiée, combien qu'il n'en jouist oneques: mais escri vains, poêles et courtisans, volontiers publient leurs valleursetleurs jouissances, soient faucesou vrayes, encor que j'aye cognu aucun» poètes qui aient eu de bonnes faveurs, dont j'espered'en parler quelquefois.
Pour retourner a nostre reyne Jehanne, BOO-
• Dans les Annales d'Aquitaine , de Jean 1 t\ dam U 13e de ses étires familières.