‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 44 sur 161 · JEHAISNE I, REYNE DE NAPLES · texte numérisé non relu

JEHAISNE I, REYNE DE NAPLES

i eust acquis un renom cent fuis plus qu'il n'a faict s'il eust faict une belle histoire délie ; et Pétrarque de mesmes, qui estoit de ce temps, s'il eust converty tous ses beaux vers, qu'il a faicts pour sa Laure, à la louange de ceste revue, laquelle meritoit cent fois plus estre exaltée que celle de Laure.

Son pourlraict que l'on void encor, fait tesmoigner à tout le monde qu'elle estoit plus angelique qu'humaine. Je l'ay veu à Naples, en force endroicts, qui se monstre et se garde par especiaulé grande. Je l'ay veu en France aux cabinets de nos roys , de nos reynes, et de plusieurs dames. Certes, c'estoit une très-belle princesse, et qui monstroit en son visage une grande douceur, avecques une belle majesté. Elle y paroist veslue fort pompeuse d'une robbe qui monstre eslrc de vellours cramoisy, avecques passemens d'or et d'argent. Elle estoit quasy de la propre façon que nos daines d'au jourd'huy portent le jour d'une grand magnificence, qu'on appelle à la boullonnoise, âvecques force grandes pointes d'aiguillettes d'or. Elle porte en sa teste un bonnet sus son escoffion. Éref , ce* beau pourlraict ne représente en rien ceste dame, sinon que toute belle, douce et vraye majesté; si bien qu'à la voir peinte le monde s'en rend ravy et amoureux de sa painturc, comme j'en ay veu aucuns, et comme aussy autrefois ont eslé aucuns de son nayf.

J'ay veu une dame de France, qui la ressembloit en son pourtraict bien fort et au nayf. Ce beau visage ne meritoit point les adversités ny la mort que fortune luy envoya. J'ay leu dans un livre en espaignol ce mot de louange d'elle.

Vino me al peiisamiento aqueltan ilustre resplendor de Italia, que no solo de las damas reaies, mas aun de los reyes esgloriay arreo especial, la muy excelenfe seïiora duefla Juana , serenisima reyna de Hierusalem y Sicilia , cuyos tan esclarecidos rayos, asi de su altay generosa prosaplay excelentes abuelos , como de las tantas y tan magnificas glorias por su real y magnanimo corazon, son ganados; de mariera que lodos y todas grandes adelante ella parecen como una quasi muerta centella defuego, delante una hoguera grande y en demasia lumbrada. C'est à dire :

«Il me vient en pensement ceste illustre et

« grande lumière et resplendcur de l'Italie , qui

« non seulement est la gloire et l'appareil spécial « des dames royales, mais encor des roys mesmes , t qu'est ceste excellente dame Jehanne de Jeru- «salem et de Sicille, de laquelle les rayons si t clairs de sa race généreuse et de ses braves aanceslres, comme de ses belles, grandes et « magnifiques gloires, sont gaignées par son «brave et généreux courage; de façon que tous «et toutes, soit grands ou grandes, soient-ils «aujourd'huy , paressent auprès d'elle comme «une petite eslincelle, centilieou fiammesche, «devant une grande fournaise de feu toute réduisante de flammes, et de grande et claire « lueur. »

C'est loué cela, et à l'espaignolle. Or, avant qu'achever encor d'elle, je ne veux oublier un conte que j'ay veu et leu dans un vieux livre îta lien , en assez mauvais et gros langage pourtant, qui traicte du duel faict par Paris de Puleo, docteur eu loix. 11 dit donc que ceste belle reyne, tenant un jour entre ses plus beaux jours le bal ouvert et solemncl, dans sa ville de Gayette, pour quelques magnificences de nopees, ou bien pour quelque autre festc honnorable , se trouva, parmy les seigneurs et gentilshommes de sa cour, le seigneur Galeasso de Mantoue, qui estoit pour lors un des accomplis gentilshommes de l'Italie. La reyne le vient choisir et prendre pour dancer avecques elle. La dance finie , et luy s'en estant bien acquiclé, luy vient faire une grande révérence devant son siège royal , le genouil en terre, la remercia très-humblement de l'honneur qu'elle luy avoit faict, et d'une telle humanité et courtoisie, laquelle ne sçachant enquoy recompenser par quelque service coudigne , luy fil vœu d'aller errant qui çà qui là parmi le monde, et esprouver les faicts cheval ci i in i x à tous hasards , à toutes heurtes et à toutes rencontres, jusqu'à ce qu'il au roi t vaincu el conquis deux vaillants chevalliers, pour luy en faire présent, et d'en disposer comme bon luy scmbleroit.

Voyez comme le temps passé se rendoient les pareilles en recompense et rémunération à leurs supérieurs. Pour le moins, parce traict elle cougnut qu'elle n'avoit honnoré un chevallier, sinon approchant rien moins de sa grandeur incomparable, pour le moins méritant quelque chose. La reyne, qui estoit non moins spirituelle

VIES DES DAMES ILLUSTRES

et gentille, luy respondit seulement qu'à la bonne heure, et avec la grâce de Dieu il accomplist •on vœu, puisque telle estoit sa volonté et la coustume de ce temps là.

1^ chevallier donc part et vient en France , Bourgongne , Angleterre, Italie, Espaigne, Allemaigne, Hongrie et autres régions, provinces et pays , où il y avoit pour lors une grand fleur de chevallerie. Il se hasarde, il se rencontre, il se bat, il se combat; enfin, il conquiert et vainct, moictiéparsa vaillanti.se, raoictié par sa fortune, le couple des deux chevalliers compromis, et les •mené au royaume de Naples, et au bout de l'an arrive devant sa reyne, et, en luy présentant ces deui chevalliers le genouil en terre, luy accomplit son vœu en tres-grande solemniié,et la supplie de l'avoir trës-agreable. La reyne , encor avecques une belle grâce et grande majesté dont elle n'estoit aucunement despourveue, receut le vœu et le tint pour très-bien accomply , en offrant toutes les honnestetés du monde au cavallier,et le resputaut pour très-digne, et acceptant les prisonniers. Puis elle leur dit : c Messieurs, vous estes mes prisonniers, comme ■ vous voyez. Par les droicts des combats je me «puis servir de vous autres en telle et vilecondit tion serviable qu'il me plaira ; mais je crois que «vous jugez bien à mon visage que la cruauté «n'y habite point, pour en disposer de telle «façon. Je vous use donc de ma douceur et hu- « manité, et vous donne dès à st'heure toute liberté «et franchise de faire tout ce qu'il vous plaira, « soit de vous en tourner libres en vos pays, soit , «avant que tourner, vous esbattre par mon «royaume, et en veoir les singularités, que vous «trouverez assez belles; et, après en avoir faict «la visite, venez me trouver avant que vous «parliez, que je seraybien ayse de vous dire «adieu.» Qui furent ayses?ce furent ces deux chevalliers , lesquels , après leur douce sentence donnée, ne faillirent de l'exécuter très-bien, et se donner tout le bon temps qu'ils purent parmy les délicatesses de ce plaisant royaume, qui, pour lors, y abondoient , et mesmes y régnant nne si noble reyne en toutes choses que celle-là : et puis, en ayant bien contemplé le tout à leur beau loisir, s'envindrent un jour prendre congé de leur reyne et maistresse puisqu'ils estoient •es prisonniers et esclaves, laquelle le leur octroya fort librement, comme elle avoit faict

auparavant ; et , après avoir receu d'elle et argent pour leur voyage , et présent de grosses chaisnes d'or, s'en retournèrent et se mirent en chemin , se recommandant à la bonne adventure , non sans publier par tout leur passage les vertus, humanités et courtoisies de la reyne, comme ils avoient raison : aussy nul de son temps n'en fut tant remplie.

Sur quel exemple ce docteur que j'ay allégué, le vénérable docteur Paris de Puteo, fort digne homme, et qui a bien escrit de ce duel, loue grandement ceste reyne, et dit en ce cas qu'elle mérite bien plus de louange que ne firent lors messieurs les chanoines de Sainct Pierre de Rome, à l'église desquels et à leur sainct autel un chevallier vainqueur, ayant voué et faict présent d'un autre chevallier qu'il avoit vaincu , et ainsy reduict par duel (avec son cheval, ses armes et toute sa dcspouille ) dans la terre du patrimoine de Sainct Pierre de Rome, pour eux en disposer, comme ils voudraient , selon les lois des Lombards en combats singuliers ordonnés, dont j'espère en faire un discours , lesdicts chanoines furent si inhumains, qu'au lieu d'user de ceste miséricorde, semblable à celle de ceste reyne bonne et miséricordieuse, retindrent ce pauvre diable de chevallier soubs espèce de «servitude dans l'église, sans qu'il en osast jamais sortir; et setenoit leans comme esclave ou lutin, n'ayant autre exercice que s'y pourmener, et aucunes fois adviser par la porte les passans , et sur la vie ne passer outre; ainsy que j'ay veu en Espaigne autresfois ceux qui s'estoient réfugiés aux églises, et les avoient prises pour leur sauvegarde, comme de faict elle leur servoit , quelque crime qu'ils eussent faict.

Voylà comment ce docteur Paris blasme ces religieux en ce faict, et exalte ceste reyne Jehanne , laquelle certes ne sçauroit avoir tant de louanges comme elle en mérite par ses innumerables vertus. J'ay veu un livre faict en Angleterre, qui s'intitule l'Jpollogie ou DeffensX de l'honnorable sentence et très-juste exécution de deffuncte Marie Stuard, dernière reyne d'Escosse. En ce livre , il se voit plusieurs comparaisons de la reyne Jehanne de Naples et la reyne d'Escosse, tant de sa vie, ses mœurs, ses amours et genre de mort; et les y voit-on paintes d'un mesme creon, qu'il n'y a rien si semblable qu'elles deux,àl'ouyr parler. Je diray

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