LA SECONDE REYNE JEHANNE
Il faut parler maintenant de ceste reyne Jehanne la seconde, laquelle, au bout de quelque temps de ceste belle reyne première, succéda au royaume, après la mort de son frère Lidislaus , dont j'espere de parler. Aucuns disent qu'elle fut petite niepeede la reyne Jehanne première. Cela est bien aysé à supputer dans sa généalogie, mise dans l'Histoire de Naples; mais, pour ce que cela ne faict rien à mon discours, passe. Tant y a qu'elle fut du noble sang de France; et, entrant au royaume, elle y demeura paisible en possession après la mort de son frère, pour le grand et beau nombre de gens de guerre qu'il luy avoit laissé, montant, de compte faict, à seize mille chevaux , tous conduicts par des bons , sages et vaillans capitaines.
Elle estoit duchesse de Sterlich et vefve quand elle s'en alla en Hongrie; elle amena un gentil-
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homme napolitain , qui s'appelloit Pandolfo Allopo, et le retourna l'ayant faict de sa main , et nourry et créé son chambellan. Chambellan estoil-il de vray ; car il la servoit bien, et ordinairement en sa chambre jour et nuict, non sans graud rumeur du peuple sien et des courtisans. Donc, pour les appaiser, et par l'advis d'aucuns de ses estais, elle se résolut de se remaryer, et espousa Jacques de Narbonne,ce dit l'historien de Naplcs. MessireOllivier de La Marche, grand seigneur, historiographe vray, le nomme Jacques de Bourbon, que je croy plus vray , car il estoit de ce temps ; mais, en maryage faisant, fut dict et contracté qu'il ne porteroit point litre et nom de roy, ainsy seulement de prince de Tarante, ou duc, ou comte; mais il ne voulut rien porter que son titre accoustumé. Sur ce, les capitaines de la reyne, qui portoient hayue et envye à ce Pandolfo, son mignon, et à Sforcc, luy mirent en teste de prendre le nom de roy cl le porter : parquoy , eslans allés au devant de luy , le saluèrent tous pour roy, fors ce brave Sforcc qui ne le nomma que comte; ù raison de quoy , par l'advis des autres, fit prendre prisonnier Sforce, et luy fit donner quelques traits de corde, et trancher la teste au pauvre Pandolfo. 11 en eust faict faire de mesmes à Sforce sans sa sœur, qui estoit une femme brave et courageuse, qui, assemblant une trouppe de gens, prit aucuns seigneurs et gentilshommes du party du roy, par le moyen desquels elle rachepta son frère. Voylà une bonne el brave sœur.
Quant à la reyne, il la mit à part, ne luy laissant manier aucunes affaires, cl la tenant comme enfermée et confinée en une chambre, el la menant fort peu souvent en son lict et en sa compaignie, la repoussant loing de soy, jusqu'à luy dire force vilannies : ce que la reyne di>simula finement et fort malicieusement , comme femme, mais pourtant très-habille, encor que plusieurs des siens en murmurassent, en disant et faisant semblant que telle vie la délivrait de beaucoup de travaux et fascheries du monde; et, s'amusant à voir dancer, à quoy les François s'amusoient fort et sont fort adonnés, dit l'histoire, passoit joyeusement le temps, bien qu'elle monstrast à ses amys plus privés, par signes et parolles à demy, quelque douleur au dedans, et desyrd'y remédier. Si bien joua-elle son jeu, qu'un Julio Ca-sa r c de Capua , qui avoit paravant
IES ILLUSTRES
offensé la reyne, pour foire son accord s'offrit à elle de tuer son mary Jacques. Elle, malicieuse el fine, prit ceste occasion au poil , tant j pour se venger de ce Julio que pour gaigner j les bonnes grâces de son mary, et pour recouvrer sa liberté première , fit semblant de luy prester l'oreille en ce qu'il songeast bien à son faict et le faire seurement ; et le remit au bout de huict jours.
Elle, en ayant adverty le roy du tout, le fist cacher en son cabinet avecques d'autres des siens plus fidelles, tous armés : et finis lesdicts huict jours, elle faict venir en sa chambre à cachelte ledict Julio, à qui elle fit discourir assez haut toute sa menée et la façon pour l'exécuter. Ce qu'ayant ouy, Jacques sortit et luy fit trancher la leste publiquement; ce qui luy donna occasion d'avoir la reyne en bonne opinion et estime d'amitié, et de femme qui portast grande loyauté à son mary : et cosi si piglîano lo volpi 1 , dit le proverbe italien.
Donc, bien tost après la mit au large, et luy donna liberté d'aller à la mode accoustumée au chasteau , et s'esbat I re et gouverner partout à son plaisir. Au moyen de quoy, estant un jour à un banquet faicl à poste, espianl le temps à propos, joua si bien son jeu, et par le moyen de ses amis el complices se rendit plus forte enCapouane; et avec grand rumeur du peuple et d'aucuns grands, prindrent, tuèrent et saccagèrent les officiers françois, et fit mettre le roy son mary prisonnier dans le castel de l'Ovo, où estant, il trouva moyen de s'embarquer sur une nef genevoise qui , d'avanture, estoit là au port, et ayant accordé du prix, fut mené à Tarente, où estant, la reyne l'envoya assiéger : mais, pourec qu'il ne la pouvoit tenir longuement, la rendit et la quilla, et s'en alla en France, où, s'adonnant à la religion, acheva de passer le reste du monde.
Par tel exemple on peut cognoistre que peut une femme habille el de bon esprit, quand elle couve une vengeance, et aussy comme il en prend et en doibt-il prendre à ces petits compaîgnons de marys que aucunes dames leur font cest honneur, comme j'ay dict cy devant, de les espouser, les eslever, et les obliger de biens, de vies et d'honneurs, et puis sonl si ingrats qu'ils
1 Aiasi se prennent les renards