NE DE NAPLES
(ainsy use-il de ces mots); mais pourtant, ainsy habillé, et en telle assiette, il pouvoit plus servir de risée au monde que d'admiration, encor que telle humilité soit très-agreable à Dieu. 11 avoit à sa suite quatre cordeliersde l'Observance, que l'on disoit grands clercs et de saincte vie, et après iceux, un peu sur le coin, venoit son estât, où il pouvoit avoir deux cens chevaux, dont il y avoit litière, chariot couvert, hacquenées, mules , mulets dorés et harnachés honnorablement ; et avoit sommiers couverts de ses armes, et nobles hommes et serviteurs bien vestus et en bon poiuct. De qnoy servoit tout cela puisqu'il estoit converly? Et en ceste pompe humble et dévote ordonnance fit son entrée à Besançon connue il avoit faict en toutes les autres villes; et puis entra au couvent, où despuis, ce dit ledict historiographe, on le vit rendu cordelier; et disoit-on qu'une femme de ce temps là fort devote , et religieuse de Saincle-Claire, nommée sœur Colette, l'a voit ainsy reduict et presché comme elle avoit faict force autres.
Pour retourner à nostre reyne Jehanne, après le despart de son mary elle eut beaucoup de brouilleries et de traverses, si bien qu'elle fut conlraincte d'appel 1er à son ayde le roy Alphonced'Arragon,et l'adopter pour fils, et l'admettre à son royaume; ce qu'il accepta, quelque paction solemnelle qu'il eust faicle avecques les roys prédécesseurs de ladicte reyne : duquel elle ne fut pas mieux traictée que de l'autre ; qui fut cause qu'elle le quicta pour son ingratitude, et le desadvoua pour son fils ; et adopta Louys, duc d'Anjou , en son lieu , qui luy porta un trèsgrand honneur et respect. De sorte qu'après la mort de son grand seneschal et favory nommé le comte Avelin 1 , il eut le gouvernement absolu de tout le royaume ; et se monslra si bénin et si serviable à l'endroict de la reyne, sa mere adoptive, que jamais dame ne fut plus contente qu'elle estoit; et à toute heure remercioit Dieu de luy avoir donné un si bon fils et tel appuy, comme j'ay leu dans Y Histoire d'Anjou; et qu'un jour ledict comte Avelin son grand seneschal, ayant peur que le duc d'Anjou la deboutast, comme d'autresfbis il luy avoit esté contraire , cuidant remonstrer à la reyne, sa maistresse, qu'elle se recordast d'Alphonce d'Arragon,
* Trajan CaracctoU , dont il tera parlé ci-detsous.
VIES DES DAMES ILLUSTRES
lequel, après lu y avoir donné aucl lion lé et crédit au royaume, la traicta li t s-mal et l'en cuyda par force chasser, et que le duc d'Anjou en pourroit faire de mcsmes, parquoy n'esloil pas bon qu'elle luy donnast sur son pays et ses subjecls tant d'auetborité et pouvoir; elle luyrespondit: hu'elle se souvenoit assez du danger où elle avoit Lstépour avoir esleu Alphonce; mais qu'entre Louys d'Anjou et Alphonce d'Arragon il y avoit beaucoup de différence, car l'un estoit François et l'autre Espaignol. Elle avoit par là bonne opinion des François, qui, de ces temps, estoient encor tenus très-francs et nobles en tout. Voylà çe qu'en dict VHistoire d Anjou.
11 faut encor conter ces te histoire. Près de Sa Saincteté à Florence, Alphonce d'Arragon avoit un ambassadeur, don Garsie, Espagnol accort et subtil; la reyne Jehanne en semblable y tenoit le sien appcllé Anlhoine Caraffe Malice. Ce Malice mit en advant à l'EspaignoJ que, s'il persuadoit au roy son maisire de prendre en main la cause de la reyne, se faisoil fort qu elle l'adopteroit pour fils, et le déclarerait son successeur au royaume. Et de telle adresse conduisirent cnsemblemeut ceste trame au desecu du pape, qu'ils arresterenl d'aller à Plombin, et de là en Gorseguc vers Alphonce, auquel la matière proposée fut tenue en longue discussion, pareeque Alphonce et Louys estaus cousins au tiers degré , y avoit capitulations préparées dès le commencement des pratiques de Louys, par lesquelles Alphonce luy promeltoit de ne le molester en rien : mais c'est chose trop spécieuse qu'une couronne pour demeurer si consciencieux. Soit doue que soit, le faict est clair qu Alphonce enfin accepta le party a luy présenté.
A ce Malice fut faict cesl épitaphe qui est en l'église Sainct-Dominiquc à JNaples.
Austnce me, latias Atphonsus venit in auras, Jiex pius , ut paeem rtdderel Ausonùe.
liuloruni hoc Pie tas struxit mUu sola seputchrum, Carat in dedtt hœc munera Maliliœ.
Il y a un équivoque double et bon à ce Malice; car, s'il portoit le nom de Malice , il le portoit de faict, d'autant qu'il ne valoit guieres et estoit malremplyde malice, ce tient-on encor àNaples au moiugs aucuns.
L' Histoire de Naples dit encor : que ceste j reyne ne demeura pas guieres plus paisible pour | avoir chaste l'Arragonnois , car elle eut grandes |
guerres contre luy par le moyen de Sforee et Louys d'Anjou >on fils, qui, surpris d'une fiebvrc par les continuels mesaises , travaux, veilles, chaleurs et fatigues de la guerre, mourut en l'an 1434, au grand regret de sa mere adoptive et de tous ceux du royaume; car il estoit prince doux et bening , et du gouvernement duquel le peuple en esperoit beaucoup.
Au bout de l'an, la reyne Jehanne mourut après de fiebvre et de maladie, ayant régné vingt ans. C'estoit beaucoup pour ces temps et parmy ceste nation fort variante. Et laissa par testament son héritier René, duc de Lorraine , frerecharnel dudictduc Louys; et par ainsy finit en elle la lignée et succession du roy Charte* premier d'Anjou et de Durazzo, qui estoit une mcsmes race. C'estoiten son vivant une très-honneste princesse. Messire Ollivier de La Marche, qui estoit de ce temps là , l'a nommée Joanelle ; et dit que c'estoit une dame de très-grand esprit , et qui sçavoit et valoit beaucoup , et dont le royaume s'en tenoit fort content ; et dit les raisons pourquoy elle traicta ainsy son mary , J acques de Bourbon , d'autant qu'aucuns disoient pour lors qu'il la vouloit trop maistriser, tant sur le gouvernement du royaume que sur sa personne et plaisirs et esbals.
Autres disoient que la reyne ne prit pas bien en gré aucunes assemblées de dames ( à la mode des François, qui se sont tousjours aiusy perdus en ce pays là : je m'en rapporte aux Vespres Siciliennes), dont il n'y en a point faute de belles à Naples, par manière de festins que faisoit le roy journellement ; dont elle en conceut jalousie. Quelquefois les dames maryées n'ont pas
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vais tours à leurs marys ; car ils leur en donnent des occasions.
Or, {Histoire de Naples dict que ceste reyne laissa un bruict de femme impudique et mal arreslée, comme de qui Ion disoit quelle estoit arrestée en cela seul qu'elle n'avoit point d'arrest, et qu elle estoit tousjours amoureuse de quelqu'un, ayant, par plusieurs sortes et avecques plusieurs, faict plaisir de son corps. Mais pour cela, c'est le vice le moins blasœable à une reyne, grande princesse et belle, qui soit point; et si est le moindre si qu'elle puisse avoir; mais très-grand esi-il celuy, quand elle est mauvaise,1 j malicieuse , vindicative et tyranne, comme il y