JEHANNE II, REYNE DE NAPLES
en a , dont le pauvre peuple en patit beaucoup, mais peu pour ses amours, ainsy que j'ay ouy discourir à un grand de par le monde. Discourant de ce mesme propos sur une grande princesse de par le monde, et soubstenant son parly, disoit que ces belles et grandes dames et princesses, de mesme humeur en amour, dévoient ressembler le soleil , qui respand de sa lueur et de ses rayons à un chascun de tout le monde , si bien qu'un chascun s'en ressent. Tout demesmes doibvent faire ces grandes et belles, en prodigant de leurs beautés et de leurs grâces à ceux qui en bruslent ; aussy que volontiers les charités et aumosnes générales, et qui se font à plusieurs , sont plus estimables et agréables que cellesquisont particulières, et qui ne se donnent qu'à un ou à deux. Et par ainsy , telles belles et grandes dames, qui peuvent beaucoup contenter le monde, soit par leurs douceurs, soit par leurs parolles , soit par leurs beaux visages, soit par fréquentations , soit par infinies belles démonstrations et signes, ou foit par les beaux effecta,qui est plus à préférer, nesedoibvent nuirais à plusieurs; et i leur sont belles et permises, mais non aux autres dames communes, soit de cour , soit de ville et soit de pays, desquelles la douzaine n'en faict que la demie, et qui ne sont qu'à petit poids , comme ces grandes qui sont à poids de marc: et telles dames moyennes, faut que soient constantes et fermes comme les estoilles fixes, et nullement erratiques; que quand elles se mettent à changer, errer et varier en amour, elles sont justement punissables, et les doibt-on descrier comme putains des bourdeaux , d'autant que leurs beautés, encor qu'elles soient passables, n'ont dequoy à s'estendre sur plusieurs, et qu'estans privées il faut qu'elles se resserrent en privé , et ne soient point communes comme les autres, et se contentent de donner l'aumosne à un , sans se ruiner, ou de réputation, ou descaudale, ou d'honneur, en donnant à tous ceux qui se présentent à leur porte.
Y n y là ce que disoit ce grand seigneur. Surquoy il me souvient qu'estant une fois avec une honneste et grande dame allé voir des tableaux d'un peintre, nous y en vismes un très-beau , où il y ivoit une Fortune d'un costé peinte, assise sur une pomme ronde et roulante, et de l'autre
dit : «Voylà deux ous; car, tout ainsy
eut une de ces dames qui t tableaux qui parlent bien à u a que l'un représente par • l'inconstance de la Fortune, aussy l'autre, parla c pierre carrée et ferme de Venus, elle nous ap- « prend à nous autres dames, d'estre bien fermes «et asseurées en amours, sans les rouler et « changer à tout propos. » Ce qu'oyant ceste grand dame, cuydant bien que ceste pierre estoit jet* tée en son jardin, se tournant lui dit : «Gela «s'entend pour vous autres , mesdames, qui avez « de ces beautés communes, mais non pour nous « autres, qui avons les nostres fort dissemblables «aux vostres.» Par ce discours en forme de disgression se peut excuser aysement ceste reyne Jehaune si elle fus! peu arrestée en ses amours ; d'autant que c'estoit une très-belle princesse, comme son pourtraict le monstre, représenté à SaincUlehan de Garbonnara à Naples, ainsy que je diray, et aussy qu'elle estoit reyne de grand esprit.
On dit qu'elle ayma . sur tous ses amoureux , Carracciolo. Aussy le fit-elle grand et son grand seneschal. Au commencement de sa jeunesse , encor qu'il fust bien gentilhomme, parce qu'il estoit pauvre il se mesla de la plume, et estoit fils d'un appellé Carracciolo. Le feu prince de Melfe estoit venu de ccsl estoc, comme l'on m'a dict à Naples. La première occasion qu'eut jamais la reyne de lui faire entendre qu'elle l'aymoit, fut qu'il craignoit fort les souris. Un jour qu'il jouoit aux cachets en la garde robe de la reyne, elle -mesme luy fit mettre une souris devant luy; et luy, de peur, courant deçà et delà , et heurtant puis l'un et puis l'autre, s'enfuit à la porte de la chambre de la reyn« , et vint cheoir sur elle ; et ainsy, par ce moyen, la reyne luy descouvrit son amour; et eurent to*r faict leurs affaires ensemble ; et après ne demeura guieres qu'elle ne l'eust faict son grand seneschal.
Sur ce conte j'en feray un autre d'une dame de par le monde, et d'un gentilhomme que je cognois. Ceste dame estoit une fort honneste dame, et de bonne maison , et le gentilhomme aussy : ceste dame estoit fort ayraée de ce gentil homme, qui n'estoit point de* plus impertinens ; il la servit long-temps, et se plaisoît fort à contempler sa beauté, car elle estoit extresme en visage, port et en sa taille qui estoit très riche.
UQti Venus sur une pierre carrée et ferme. U y 1 Mais rien que cela ne pouvoit-il voir; du dehors
et du descouvert prou, dn couvert et du dedans rien; à quoy ses désirs et affections tendoient si ardemment, qu'il en brusloit et mourait , se persuadant bien que le caché valoit bien autant que le descouvert. Enfin un jour la fortune, qui ayde souvent aux pauvres amoureux, luy fut si favorable, qu'ainsy que la dame prenoit à son coucher sa chemise derrière le rideau de son lict, et que Tune de ses femmes la luy donnoit , se présenta soubsledict rideau une grosse araignée si hideuse que rien plus. La dame, qui rien au monde ne craignoit tant de tous les animaux queceluy là, comme certes il est hideux, et qui plustost se fust jettéedans le feu que de l'attendre à venir à soy, sort de dessus son lict et de derrière sa courtine, sans autrement songer en soy ( possible le fit-elle à poste, comme il est vray ), ny en Testât où elle estoit ; toute esperdue s'en vint auprès de ce gentilhomme à demy nue, afin de l'en garantir; à luy, bien estonné d'un tel eflroy, elle luy dict l'occasion de ceste araignée , qui sçavoit bien la hayne qu'elle luy porloit. Mais il ne fut point sot , et ne courut pas à tuer l'araignée , n'estant pas là pour un Hercule à faire mourir les bestes, laissant cela à faire à ses femmes ; mais , prenant ce temps, jette ses yeux soudain sur ce descouvert, où il ne voit rien que beau et digne d'estre aymé et souhaicté. Mais le pis fut qu'il en eut autre chose que ceste belle contemplation, qui luy dura tousjours dans lame, maudissant que sa fortune ne fust si pareille comme de ceste reyne a son seneschal : dont il me semble qu'elle ne debvoit user de ce mystère; car elle, estant reyne, ne debvoit que prendre l'occasion et luy assigner l'heure telle qu'il luy eust pieu , veu que volontiers ces grandes font et défont, et se dispenseut comme il leur plaist , et aussy qu'à bonne volonté ne manque jamais de subjèct ny d'occasion; ainsyquejc tiens d'une honncsle dame de la cour, à laquelle un jour un gentilhomme luy disant son amour , et qu'il désirait fort la trou ver en un lieu plus privé et secret que la chambre de la reyne, où ils esloient, la dame luy fit response: «Trouvezmoyen seulement dem'en € faire venir l'envie; ne vous mettez point en t peine de trouver de commodité, car je vous en «trouveray assez. »> Et par ainsy ceste belle reyne , puisqu'elle en avoit la volonté , les moyens se présentaient assez, sans faire ces ce-
IS ILLUSTRES
remontes; mais possible qu'elle n'y voulu st aller lia débordée, ains avecques plus de modestie, et ne s'en monstrer deshontée, comme j'en sçay plusieurs qui font ainsy de mesmes.
Or c'est assez parlé d'elle. Toutesfbis , advant que d'achever je veux parler du beau tumbeail d'elle et de son frère Ladislaus, qu'elle fit construire pour tous deux avant mourir, que j'ay veu à Sainct-Jeban de Carbonnara à Naples, qui est une fort belle egl ise de religieux, en lieu haut , au bout de la ville. Le tumbeau est dessus le grand autel, et de beau et fin marbre blanc : tout au haut de la sépulture est ledict Ladislaus tout à cheval , couvert d'un manteau d'azur semé de fleurs de lys, une espée au poing, son cheval tout caparassonné de mesmes ; à ses pieds est escrit en lettre dorée :
DWVS LADISLAUS.
Dessoubs ceste statue y a un très-beau sepulchre, et un roy estendu la face en haut, avecques force dames esplorées à l entour, et deux petits enfans qui tiennent haussé un rideau deçà et delà ; dessoubs laquelle y a une corniche avec des lettres d'or un peu mal lisibles , dont le commancement est tel :
Improba mors [rat ris , heu fraten
C'est à dire :
Ah ! mon frère! et meschanle mort de mon frère f
Et plus bas encor ledict Ladislaus et Jehanne sont assis en leurs sièges royaux , avecques leur» sceptres en la main deçà et delà : la reyne Jehanne se monstre fort belle et de grave majesté, veslue fort pompeusement soubs son manteau royal, semé de fleurs de lys; et y a près d'elle quelques autres honnestes dames vestucs à la francoise, et à leurs pieds; et s jnt ces vers escrits:
Qui populos be.llo tumidos,qui clade tyrannos Percutit, intrepidus viclor terràque manque, Lux ltalum, rrgni splendor clarissimus, hic est ; Cui lanto lacrymlt soror iltustrissima fratri ( Heu, Indislaus decus altum et gloria région .«i Defunclo pulchrum dédit hoc rrgina Joaniuu Vtraque sculpta sedet ma/estas ultima nrgun* Francorum sobolet, Caroli sub origine pfùni.
• La traduction est telle :
Ccluy qui , tans pour, a subjugué par guerre les peuple» le» plus mutins, et ruiné les tyrans, victorieux par mer et par terre, la lumière des Italiens, et la splendeur «datante da royaume , gist icy, le roy ladislaus , l'honneur et la gloire des roy s, a qui la sœur tres-illusire, la reyne Jehanne arec