QU'ELLES N'EN SONT SI BLASMABLES, COMME L'ON D1ROIT POUR LE FAIRR
BT k MOTS
D'aulant que ce sont les dames qui ont faict la fondation du cocuage, et que ce sont elles qui fout les hommes cocus, j'ay voulu meure ce discours parmy ce livre des dames, encor que je parleray aulaut des hommes que des femmes. Je sçay bien que j'entreprends une grande œuvre, et que je n'aurois jamais faict si j'en voulois monstrer la fin, car tout le papier de la chambre des comptes de Paris n'en sçauroit comprendre par escrit la moitié de leurs histoires, tant des femmes que des hommes. Mais pourtant j'en cscrlray ce que je pourray, et quand je n'en pourray plus, je quilteray ma
plume au diable, ou à quelque bon compaignon qui la reprendra ; m'excusant si je n'observe en ce discours ordre ny demy, car de telles gens et de telles femmes le nombre en est si grand, si confus et si divers, que je ne sçache si bon sergent de bat ta il le qui le puisse bien mettre en rang et ordonnance.
Suivant donc ma fantaisie, j'en diray comme il me plaira , en ce mois d'avril qui en rameine la saison et venaison des cocus : je dis des branchiers, car d'autres il s'en fait et s'en voit assez tous les mois et saisons de Tan.
Or, de ce genre de cocus, il y ea a force do
diverses espèces; mais de toutes ta pire est, et que les dames craignent et doibvcnt craindre autant, ce sont ces fols, dangereux, bizarres, mauvais, malicieux, cruels, sanglants et ombrageux, qui frappent, tourmentent, tuent, les uns pour le vray, les autres pour le faux , tant le moindre soupçon du monde les rend enragés; et de tels la conversation est fort à fuir, et pour leurs femmes et pour leurs serviteurs. Toutes fois j'ai cognu des dames et de leurs serviteurs qui ne s'en sont point soucié; car ils estoieut aussy mauvais que les autres, et les dames estoient courageuses , tellement que si le courage venoit à manquer à leurs serviteurs, le leur remettoient; d'autant que tant plus toute entreprise est périlleuse et escabreuse, d'autant plus se doibt-elle faire et exécuter de grande générosité. D'autres telles dames ay-je cognu qui n'avoient nul cœur ny ambition pour allempter choses hautes, et ne s'amusoient du tout qu'à leurs choses basses : aussy dit-on lascfie de cœur comme une putain.
— J'ay cognu une honneste dame, et non des moindres, laquelle, en une bonne occasion qui s'offrit pour recueillir la jouissance de son amy, et luy remonstrant à elle l'inconvénient qui en adviendrait si le mary, qui n'es toit pas loin, les sorprenoit, n'en fit plus de cas, et le quitta là, ne l'estimant bardy amant, ou bien pour ce qu'il la dédit au besoin : d'autant qu'il n'y a rien que la dame amoureuse , lorsque l'ardeur et la fantaisie de venir là luy prend, et que son amy ne la peut ou veut contenter tout à coup , pour quelques divers empeschemenis , haïsse plus et s'en despite.
Il faut bien louer cesle dame de sa hardiesse, et d'autres aussy ses pareilles, qui ne craignent rien pour contenter leurs amours , bien qu'elles y courent plus de fortune et dangers que ne fait un soldat ou un marinier aux plus hasardeux périls de la guerre ou de la mer.
— Une dame espaignolle,conduicte une fois par un galant cavallier dans le logis du roy, venant à passer par un certain recoing caché et sombre, le cavallier, se mettant sur son respect et discrétion espaignolle, luy dit : Seflora, buen lugar, si no / uera vuessa merced. La dame luy respondil seulement : Si, buen lugar, si no fuera vuessa merced; c'est-à-
DES DAMES GALLANTES.
dire : a Voilà un beau lieu, si c'est oit une autre «que vous. — Ouy vrayement, si c'estoit aussy a un autre que vous.» Par-là l'arguant et incolpant de couardise, pour n'avoir pas pris d'elle en si bon lieu ce qu'il vouloit et elle désirait; cequ'eust faict un autre plus bardy : et , pour ce, oneques plus ne l'ayma, et le quitta.
— J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame, qui donna assignation à son amy de coucher avecques elle, par tel si qu'il ne la toucherait nullement et ne viendrait aux prises; ce que l'autre accomplit, demeurant toute la nuict en grand'stase, tentation et continence ; dont elle luy en secut si bon gré, que quelque temps après luy en donna jouissance, disant pour ses raisons qu'elle avoit voulu esprouver son amour en accomplissant ce qu'elle luy avoit commandé. Et, pour ce, l'en ayma puis après davantage, et qu'il pourrait faire toute autre chose une autre (bis d'aussy grande advenlure que celle-là, qui est des plus grandes.
A nains pourront louer ceste discrétion ou lascheté, autres non : je m'en rapporte aux humeurs et discours que peuvent tenir ceux dé l'un et de l'autre party en cecy.
— J'ay cognu une dame assez grande qui , ayant donné une assignation à son amy de venir coucher avec elle une nuict, il y vint tout appreslé, en chemise, pour faire son debvoir; mais, d'autant que c'esloit en hiver, il eut si grand froid en allant, qu'estant couché il ne peut rien faire, et ne songea qu'à se rechauffer : dont la dame le haït , et n'en fit plus de cas.
—Une autre dame devisant d'amour avecques un gentilhomme , il luy dit , entre autres propos, que s'il estoit couché avec elle, qu'il entreprendrait faire six postes la nuict, tant sa beauté le ferait bien piquer. «Vous vous vanatez de beaucoup, dit-elle. Je vous assigne a donc à une telle nuict.» A quoy il ne faillit de comparoistre; mais le malheur fut pour luy qu'il fut surpris, estant dans le lict, d'une telle convulsion, refroidissement et rctirement de nerf, qu'il ne peut pas faire une seule poste; si bien que la dame luy dit : «Ne voulez-vous faire autre chose? Or, vuidezdc mon « lict ; je ne le vous ay pas presté, comme c un lict d'hostclleric , pour vous y mettre à l ovostreaise et reposer. Parquoy, vuidez. » Et
PREMIER DISCOURS
ainsy le renvoya, et se mocqua bien après de luy, l'haïssant plus que peste.
Ce gentilhomme fust esté fort heureux s'il fust esté de la complexion du grand protenotaire Baraud, et aumosnier du roy François, qui, quand il couchait avecques les dames de la cour, du moins il ai loi t à la douzaine, et an matin il disoit encor :« Excusez-moi, madame, a si je n'ai mieux faict, car j'ai pris hier medeocine. » Je Tay veu despuis; et l'appelloit-on le capitaine Baraud, gascon, et avoit laissé la robbe ; et m'en a bien conté , â mon advis , nom par nom.
Sur ses vieux ans, ceste virile et veneréique vigueur lui défaillit; et estoit pauvre, encor qu'il eust tiré de bons brins que sa pièce luy avoit valu; mais il avoit tout brouillé, et se mit à escouler et distiller des essences : «Mais, «disoit-il, si je pouvois, aussy bien que de mon o jeune aage, distiller de l'essence spermatique, «je ferois bien mieux mes affaires et m'y gouvernerais mieux.»
— Durant ceste guerre de la ligue , un honneste gentilhomme, brave certes et vaillant, estant sorty de sa place dont il estoit gouverneur pour aller à la guerre, au retour, ne pouvant arriver d'heure en sa garnison, il passa chez une belle et fort honneste et grande dame veufve , qui le convie de demeurer à coucher céans; ce qu'il ne refusa , car il estoit las.
Après l'avoir bien faict souper, elle luy donne sa chambre et son lict, d'autant que toutes ses autres chambres estoient desgarnies pour l'amour de la guerre , et ses meubles serrés , car elle en avoit de beaux. Elle , se retire en son cabinet , où elle avoit un lict d'ordinaire pour le jour.
Le gentilhomme , après plusieurs refus de ceste chambre et ce lict, fut contrainct par la prière de la dame de le prendre : et , s'y estant couché et bien endormy d'un très-profond sommeil, voicy la dame qui vient tout bellement se coucher auprès de luy sans qu'il en sentist rien de toute la huict, tant il estoit las et assoupy de sommeil ; et reposa jusques au lendemain matin grand jour, que la dame s'oslant près de luy qui s'accommençoit à esveiller, luy dit: «Vous n'avez pas dormy sans compaignie, «comme vous voyez, car je n'a y pas voulu vous «quitter toute la part de mon lict, et par ce
«j'en ay jouy delà moictié aussy bien que vous. « Adieu : vous avez perdu une occasion que vous a ne recouvrerez jamais. »
Le gentilhomme, maugréant et détestant sa bonne fortune faillie (c'estoit bien pour se pendre), la voulut arresteret prier: mais rien de tout cela , et fort despitée contre luy pour ne l'avoir contentée comme elle vouloit , car elle n'estoit là venue pour un coup, aussy qu'on dit : «un seul coup n'est que la salade du lict;» et mesmes la nuict , et qu'elle n'estoit là venue pour le nombre singulier, mais pour le plurier, que plusieurs dames en cela ayment plus que l'autre.
—Bien contraire à une très-belle et honneste dame que j'ay congnu , laquelle ayant donné assignation à son amy de venir coucher avec elle, en un rien il fit trois bons assauts avec elle; et puis, voulant quarter et parachever de multiplier ses coups, elle luy dit, pria et commanda de se descoucher et retirer.
Luy, aussy frais que devant, luy représente le combat, et promet qu'il feroit rage toute ceste nuict là avant le jour venu , et que pour si peu sa force n'estoit en rien diminuée.
Elle luy dict : «Contentez-vous que j'ay re- «cognu vos forces, qui sont bonnes et belles , «et qu'en temps et lieu je les sçauray mieux «employer qu'à st'heurc; car il ne faut qu'un a malheur que vous et moy soyons descouverts , «que mon mary le sçache, me voylà perdue. «Adieu donc jusqu'à une plus seure et meilleure commodité, et alors librement je vous «employeray pour la grande battaille, et non «pour si petite rencontre.»
Il y a force dames qui n'eussent eu ceste considération , mais, ennivrées du plaisir , puisque tenoient déjà dans le camp leur ennemy, l'eussent fait combattre jusques au clair jour.
— Ceste honneste dame que je dis de paradvant celles-cy, estoit de telle humeur, que, quand le caprice luy prenoit, jamais ellen'avoit peur ny appréhension de son mary, encor qu'il eust bonne espée et fust ombrageux ; et nonobstant elle y a esté si heureuse, que ny elle ny ses amans n'ont peu guieres courir fortune de vie, pour n'avoir jamais esté surpris , pour avoir bien posé ses gardes et bonnes sentinelles et vigilantes : en quoy pourtant ne se doibvent fier les dames , car il n'y faut qu'une
heure malheureuse, ainsy qu'il arriva il y a quelque temps à un gentilhomme brave et vaillant, qui fut massacré, allant voir sa maistresse, par la trahison et menée d'elle-mesrae que le mary luy avoit faict faire 1 : que s'il n'eust eu si bonne présomption de sa valeur comme il avoit , certes il eust bien pris garde à soy et ne fust pas mort , dont ce fut grand dommage. Grand exemple, certes, pour ne se fier pas tant aux femmes amoureuses, lesquelles, pour s'eschapper de la cruelle main de leurs marys , jouent tel jeu qu'ils veulent , comme fit ceste-ci qui eut la vie sauve, et l'amy mourut.
— Il y a d'autres marys qui tuent la dame et le serviteur tout ensemble, ainsy que j'ayouy dire d'une très-grande dame de laquelle son mary estant jaloux, non pour aucun effect qu'il y eust certes, mais par jalousie et vaine apparence d'amour, il fît mourir sa femme de poison et langueur, dont fut un très grand dommage, ayant paradvant faict mourir le serviteur, qui estoit un honneste homme, disant : que le sacrifice estoit plus beau et plus plaisant de tuer le taureau devant et la vache après.
Ce prince fut plus cruel à l'endroict de sa femme qu'il ne fut après à l'endroict d'une de ses filles qu'il avoit maryée avec un grand prince , mais non si grand que luy, qui estoit quasi un monarque.
11 eschappa à ces te folle femme de se faire engroisser à un autre qu'à son mary, qui estoit empesché à quelque guerre; et puis, ayant enfante* d'un bel enfant, ne sceut à quel sainct se vouer, sinon à son père, à qui elle décela le tout par un gentilhomme en qui elle sefioit, qu'elle luy envoya. Duquel aussy tost la créance ouye, il manda à son mary que, sur sa vie, Use donnast bien garde de n'at tempter sur celle de sa ' fille , autrement il atlempteroit sur la sienne, et le rendrait le plus pauvre prince de la chrestienté, comme estoit en son pouvoir; et envoya a sa fille une galère avecques une escorte quérir l'enfant et la nourrice ; et l'ayant fou rn y d'une bonne maison et entretien, il le fit très-bien nourrir et élever. Mais au bout de quelque temps
' Le fameux Buwy d'Amboise, Louis de CIcrmont, massacré le 19 août 1579, a un rendez- vous que luy avoit donné la comtesse de Montsore au par le commandement de WQtnjry.vDeTMOn.Uv.Mviu.)
GALLANTES.
que le pere vint à mourir, par conséquent le mary la fit mourir.
— J ay ony dire d'un autre qui fit mourir le serviteur de sa femme devant elle, et le fit fort languir, afin qu'elle mourust martyre de voir mourir en langueur celuy qu'elle avoit tant ayroc et tenu entre ses bras.
— Un autre de par le monde tua sa femme en pleine cour1, luy ayant donné l'espace de quinze ans toutes les libertés du monde, et qu'il estoit assez informé de sa vie, jusqu'à luy rcmonstrer et l'admonester. Toutesfois une verve luy prit (on dit que ce fut par la persuasion d'un grand son maistre), et par un malin la vint trouver dans son lia ainsy qu'elle vouloit se lever, et ayant couché avecques elle , gaussé et ry bien ensemble , luy donna quatre ou cinq coups de dague, puis la fit achever à un sien serviteur, et après la fit mettre en litière, et devant tout le monde fut emportée en sa maison pour la faire enterrer. Après s'en retourna , et se présenta à la cour, comme s'il eust faict la plus belle chose du monde , et en triumplia. Il eust bien fait de mesmes à ses amoureux ; mais il eust eu trop d'affaires, car elle en avoit tant eu et faict , qu'elle en eust faict une petite armée.
— J'ay ouy parler d'un brave et vaillant capitaine pourtant , qui , ayant eu quelque soupçon de sa femme, qu'il avoit prise en trèsbon lieu, la vint trouver sans autre suite, et Pcstrangla luy-mesme de sa main de son escharpe blanche, puis la fit enterrer le plus honnorablement qu'il peut, et assista aux obsèques habillé en deuil, fort triste, et le porta fort long-temps ainsy habillé : et voylà la pauvre femme bien satisfaietc, et pour la bien ressusciter par belle cérémonie : il en fit de mesmes à une damoiselle de sadicte femme qui luy tenoit la main à ses amours. Il ne mourut sans lignée de cesle femme , car il en eut un brave fils , des vaillans et des premiers de sa patrie, et qui , par ses valeurs et mérites, vint à de grands grades, pour avoir bien servy ses roys et maistres.
J'ay ouy parler aussy d'un grand en Italie qui tua aussy sa femme, n'ayant peu attraper son galant pour s'estre 6auvé en France : mais on
• René de VHlequier, qui tua Françoise de La Marck , ta preiultre f ewu.c
PREMIER DISCOURS
disoit qu'il ne la tua point tant pour le pecbé (car il y avoit assez de temps qu'il sçavoit qu'elle faisoit l'amour, et n'en faisoit point autre mine) que pour espouser une autre dame dont il esioit amoureux.
— Voylà pourquoy il fait fort dangereux d'assaillir et attaquer un c.... armé, encor qu'il y en ait d'assaillis aussy bien et autant que des desarmés, voire vaincus, comme j'en sçay un qui estoit aussy bien armé qu'en tout le monde. Il y eut un gentilhomme, brave et vaillant certes, qui le voulut muguetter; encorne s'en contenant il pas, il s'en voulut prévaloir et publier: il ne dura guierc qu'il ne fust aussy tost tué par gens appostés, sans autrement faire escandale, ny sans que la dame en patisl , qui demeura longuement pourtant en tremble et aux altères, d'autant qu'estant grosse, et se fiant qu'après ses couches, qu'elle eust voulu eslre allongées d'un siècle, elle auroit autant; mais lemary, bon et mysericordieux, encor qu'il fust des meilleures espées du monde, luy pardonna ; et n'en fut jamais autre chose, et non sans grande allarme de plusieurs autres des serviteurs qu'elle avoit eu ; car l'autre paya pour tous. Aussy la dame , recognoissant le bienfaict et la grâce d'un tel mary, ne luy donna jamais que peu de soupçon despuis, car elle fut des assez sages et vertueuses d'alors.
— Il arriva tout autrement un de ces ans au royaume de Naples, à donne Marie d'Avalos, l'une des belles princesses du pays , maryée avec le prince de Venouse , laquelle s'estant enamourachée du comte d'Andriane, l'un des beaux princes du pays aussy , et s'estant tous deux concertés à la jouissance et le mary l'ayant descouverte ( par le moyen que jediroi*, mais le conte en scroit trop long ) , voire couchés ensemble dans le lict , les fit tous deux massacrer par gens appostés ; si que le lendemain on trouva ces deux belles créatures et moicliés, exposées estendues sur le pavé devant la portc,de la maison , toutes mortes et froides, à la veuc de tous les passans , qui les larmoyoient et plaignoient de leur misérable estât.
Il y eut des parens de ladietc dame morte qui en furent très-dolens et tres-estomacqués , jusqu'à s'en vouloir ressentir par la mort et le meurtre, ainsy que la loy du pays le porte; |P«t9 d'autant qu'elle avoit esté tuée par des
marauts de valets et d'esclaves qui ne méritoient d'avoir leurs mains teintes d'un si beau et si noble sang, sur ce seul subject s'en vouloient ressentir et rechercher le mary, fust par justice ou autrement, et non s'il eust faict le coup luy-mesme de sa propre main ; car n'en fust esté autre chose, ny recherché.
Voylà une sotte et bizarre opinion et formalisation ! dont je m'en rapporte à nos grands discoureurs et bons jurisconsultes , pour sçavoir : quel acte est plus énorme, de tuer sa femme de sa propre main qui l'a tant aymé ,ou de celte d'un marault esclave?
11 y a force raisons à desduire là dessus; dont je me passeray de les alléguer, craignant qu'elles soyent trop ioibles au prix de celles de ces grands.
J'ay ouy conter que leviceroy, en sçachant la conjuration, en adverlit l'amant, voire l'amante; mais telle estoit leur destinée, qui se debvoit ainsy finir par si belles amours.
Cestc dame estoit fille de don Carlo d'Avalos, second frère du marquis de Pescayrc, auquel, si on eust faict un pareil tour en aucunes de ses amours que je sçay , il y a long-temps qu'il fust esté mort.
— J'ay cognu un mary lequel, venant de dehors, et ayant esté long-temps qu'il n'avoit couché avec sa femme, vint résolu et bien joyeux pour le faire avec elle et s'en donner bon plaisir : mais , arrivant de nuict , il entendit, par le petit espion', qu'elle estoit accompagnée de son amy dans le lict ; luy aussy tost mit la main à i'espée; et frappant à la porte, et estant ouverte, vint résolu pour la tuer; mais premièrement cherchant le gallant qui avoit sauté par la fenestre, vint à elle pour la tuer; mais, par cas, elle s'estoit ceste fois si bien atifée, si bien parée pour sa coiffure de nuict , et de sa belle chemise blanche , et si bien ornée ( pensez qu'elle s'estoit ainsy dorlotée pour mieux plaire a son amy), qu'il ne l'avoit jamais trouvée ainsy bien accommodée pour luy ny à son gré, qu'elle, se jctlant en chemise à terre et 1 ses genoux, luy demandant pardon par si belles et douces parolles qu'elle dit, comme de vray elle sçavoit très-bien dire, que, la faisant relever, et la trouvant si belle et de bonne grâce, le cœur luy fieschit, et laissant tumber son csr pée , luy , qui n'avoit faict riep il y avoH si long,
temps, et qui en estoit affamé (dont possible bien en prit à ia dame, cl que la nature Petmouvoit), il luy pardonna et la prit et l'embrassa , et la remit au lict , et se déshabillant soudain,se coucha avecqueselle, referma la porte; et la femme le contenta si bien par ses doux attraiclsct mignardises ( pensez qu'elle n'y oublia rien), qu'enfin le lendemain on les trouva meilleurs amis qu'auparavant, et jamais ne se firent tant de caresses : comme fil Menelaus, le pauvre cocu , lequel l'espace de dix ou douze ans menaçant sa femme Heleine qu'il la tueroit s'il la tenoit jamais, et mesmes luy disoit du bas de la muraille en haut ; mais , Troye prise, et elle tombée enire ses mains, il fut si ravy de sa beauté qu'il luy pardonna tout, et l'ayma cl caressa mieux que jamais.
Tels marys furieux encor sont bons, qui de bons tournent ainsy en papillons; mais il est mal aysé à faire une telle rencontre que celle-cy.
— Une grande, belle et jeune dame du règne du roy François I, maryée avecques un grand seigneur de France, etd'aussy grande maison qui y soit point, se sauva bien autrement, et mieux que la précédente; car, fust ou qu'elle cust donné quelque subject d'amour à son mary , ou qu'il fust surpris d'un ombrage ou d'une rage soudaine, et fust venu àellel'espée nue à la main pour la tuer, désespérant de tout secours humain pour s'en sauver, s'advisa soudain de se vouer à la glorieuse Vierge Marie, et en aller accomplir son vœu à sa chapelle cK Lorette, si elle la sauvoit, à Sainct- Jean de Mauverets, au pays d'Anjou. Et sitost qu'elle eut faict ce vœu mentalement, ledict seigneur tumba par terre, et luy faillit son espée du poing ; puis tantost se releva , et , comme venant d'un songe, demanda a sa femme à quel sainct elle s'estoit recommandée pour éviter ce péril. Elle luy dit que c'estoit à la Vierge Marie, en sa chapelle susdite, et avoit promis d'en visiter le sainct lieu. Lors il luy dit : « Allez-y donc, et accomplissez votre vœu;» ce qu'elle fit, et y appendit un tableau coutenant l'histoire, ensemble plusieurs beaux et grands vœux de cire, à cejadisaccoustumés, qui s'y sont veus long-temps après. Voylà un bon vœu , et belle escapade inopinée! Voyez la Chronique d'Anjou.
— J'ay ouy parler que le roy François une
GALLANTES.
fois voulut aller coucher avecques une dame de sa cour qu'il aymoit. 11 trouva son mary l'espée au poing pour l'aller tuer; mais le roy luy porta la sienne à la gorge , et luy commanda , sur sa vie, de ne luy faire nul mal, et que s'il luy faisoit la moindre chose du monde , qu'il le tueroit , ou qu'il lui ferait trancher la teste ; et pour cesle nuict l'envoya dehors, et prit sa place.
Ceste dame estoit bien heureuse d'avoir trouvé un si bon champion et protecteur de son c.. , car oneques depuis le mary ne luy osa sonner mot, ains luy laissa tout faire à sa guise.
J'ay ouy dire que, non seulement ceste dame, mais plusieurs autres, obtinrent pareille sauve-garde du roy. Gomme plusieurs font en guerre pour sauver leurs terres et y mettent les armoiries du roy sur leurs portes, ainsy font ces femmes celles de ces grands roys , au bord et au dedans de leur c.. , si bien que leurs marys ne leur osoient dire mot, qui sans cela, les eussent passés au fil de l'espée.
— ■ J'en ai cognu d'autres dames , favorisées ainsy des roys et des grands, qui portoyent ainsy leurs passeports partout : toutesfois,si en «voit-il aucunes qui passoyent le pas, auxquelles leurs marys, n'osant y apporter le couteau, s'aydoient des poisons et morts cachées et secret tes, faisans accroire que c'estoyent calherres, apoplexie et mort subite. Et tels marys sont détestables, de voir à leurs costés coucher leurs belles femmes, languir et tirer à la mort de jour en jour , et méritent mieux la mort que leurs femmes ; ou bien les font mourir entre deux murailles, en chartre perpétuelle, comme nous en avons aucunes croniques anciennes de France , et comme j'en ay sceu un grand de France, qui fit ainsy mourir sa femme, qui estoit fort belle et honneste dame, et ce par an-est de la cour, prenant son petit plaisir par cesle voye à se faire déclarer cocu.
De ces forcenés et furieux marys de cocus sont volontiers les vieillards , lesquels se desfiant de leurs forces et chaleurs, et s'asseurant de celles de leurs femmes, mesmes quand ils ont esté si sols de les espouser jeunes et belles, I ils en sont si jaloux et ombrageux, tant par ! leur naturel que par leurs vieilles pratiques
PREMIER DISCOURS
qu'ils ont traictées eux-mesmes autrefois ou veu traicter à d'autres, qu'ils meinent si misérablement ces pauvres créatures, que leur purgatoire leur seroit plus doux que non pas leur auctorité. L'Espaignol dit : El diablo sabe mue ho , porque es viejo , c'est-à-dire que « le «diable sait beaucoup parce qu'il est vieux :» de mesmes ces vieillards, par leur aage et anciennes routines, sçavent force choses. Si sontils grandement à blasmer de ce poinct, que, puisqu'ils ne peuvent contenter les femmes, pourquoy les vont-ils espouser? et les femmes aussy belles et jeunes ont grand tort de les aller espouser , sous l'ombre des biens, en pensant jouir après leur mort , qu'elles attendent d'heure à autre ; et cependant se donnent du bon temps avec des amys jeunes qu'elles font , dont aucunes d'elles en pâtissent griefvement.
— J'y y ouy parler d'une, laquelle estant surprise sur le faict, son mary, vieillard, luy donna un poison de laquelle elle languit plus d'un an , et vint seiche comme bois ; et le mary l'alloit voir souvent, et se plaisoit en ceste langueur, et en rioit, et disoit qu'elle n'avoit que ce qu'il luy falloit.
— Une autre, son mary l'enferma dans une chambre et la mit au pain et à l'eau , et bien souvent la faisoit despouiller toute nue et la fouettoit son saoul , n'ayant compassion de ceste belle charnure nue, ni non plus d'émotion. Voyla le pis d'eux , car, estant desgarnis de chaleurs et despourveus de tentation comme une statue de marbre, n'ont pitié de nulle beauté, et passent leurs rages par de cruels martyres, au lieu qu'estana jeunes la passeroyent possible sur leur beau corps nud , comme j'ay dict cy devant.
Voylà pourquoy il ne fait pas bon d'espouser de tels vieillards bizarres; car, encor que la veue leur baisse et vienne à manquer par l'aage, si en ont -ils toujours prou pour espier et voir les frasques que leurs jeunes femmes leur peuvent faire.
—Aussy j'ay ouy parler d'une grande dame qui disoit que nul samedy fut sans soleil , nulle belle femme sans amours , et nul vieillard sans estre jaloux; et tout procède pour la deboleize de ses forces.
C'est pourquoy un grand prince que je sçay
disoit : qu'il voudroit ressembler le lion, qui, pour vieillir, ne blanchit jamais; le singe, qui tant plus il le fait , tant plus il le veut faire ; le chien, tant plus il vieillit , son cas se grossit ; et le cerf, qui tant plus il est vieux , tant mieux il le faict, et les biches vont plustost à luy qu'aux jeunes.
Or, pour en parler franchement, ainsy que j'ay ouy dire à un grand personnage , quelle raison y a-il, ny quelle puissance a-il le mary si grande , qu'il doibve et puisse tuer sa femme veu qu'il ne l'a point de Dieu . ny de sa loy ny de son sainct Evangile , sinon de la répudier seulement? Il ne s'y parle point de meurtre, de sang, de mort, de tourments, de poison, de prisons ni de cruautés. Ah ! que Nostre Seigneur Jesus-Christ nous a bien remonstré qu'il y avoit de grands abus en ces façons de faire et en ces meurtres, et qu'il ne les approuvoitguieres, lorsqu'on luy amena ceste pauvre femme accusée d'adultère pour jetter sa sentence de punition; il leur dit, en escrivant en terre de son doigt : « Celuy de vous autres «qui sera le plus net et le plus simple, qu'il «prenne la première pierre et commence à «la lapider;» ce que nul n'osa faire, se sentans atteints par telle sage et douce repre- -hension.
Nostre createor nous apprenoit à tous de n'estre si légers à condamner et faire monrir les personnes mesmes sur ce suhject , cognoissant les fragilités de nostre nature et l'abus que plusieurs y commettent; car tel fait mourir sa femme qui est plus adultère qu'elle, et tels les font mourir bien souvent innocentes , se faschans d'elles pour en prendre d'autres nouvelles : et combien y en a-il ! Sainct Augustin dict que l'homme adultère est aussy punissable que la femme.
— J'ay ouy parler d'un très -grand prince de par le monde, qui, soupçonnant sa femme faire l'amour avec un gilant cavallier, il le fit assassiner sortant le soir de son palais, et puis la dame; laquelle, un peu auparavant, à un tournoy qui se fit à la cour, et elle fixement arregardant son serviteur qui manioit bien son cheval , se mit à dire : «Mon Dieu ! qu'un tel « pique bien ! — Ouy , mais il pique trop haut ; » ce qui Festonna, et après fut empoisonnée par quelques parfums ou autrement par la bouche.
DES DAMES GALLANTES.
— J'ay cognu un seigneur de bonne maison qui fit mourir sa femme, qui estoit trèsbelle et de bonne part et de bon lieu , en l'empoisonnant par sa nature, sans s'en ressentir, .tant subtile et bien faicte avoit esté icelle poison , pour espouser une grande dame qui avoit espousé un prince; dont en fust en peine, en prison et en danger sans ses amys : et le malheur voulut qu'il ne l'espousa pas, et en fut trompé et fort scandalisé, et mal veu des hommes et des dames. J'ai veu de grands personnages blasmer grandement nos roys anciens , comme Louis Hutin et Charles le Bel , pour avoir faict mourir leurs femmes; lune, Marguerite, fille de Robert duc deBourgongne; et l'autre, Blanche, fille d'Othelin, comte de Bourgongne ; leur mettans à sus leurs adultères ; et les firent mourir cruellement entre quatre murailles , au Chasteau Gaillard : et le comte de Foix en fit de mesmes à Jeanne d'Artoys. Surquoy il n'y avoit point tant de forfaicts et de crimes comme ils le faisoient à croire ; mais messieurs se fa&choient de leurs femmes, et leur mclioient a sus ces belles besongnes , et en espouserent d'autres.
— Comme de frais, le roy Henry d'Angleterre fit mourir sa femme Anne de Bouian , et la décapiter, pour en espouser une autre, ainsy qu'il estoit fort suhject au sang et au change de nouvelles femmes. Ne vaudroit-il pas mieux qu'ils les répudiassent selon la parolle de Dieu, que les faire ainsy cruellement mourir? Mais il leur en faut de la viande ftaische à ces messieurs , qui veulent tenir table à part sans y convier personne, ou avoir uouvcllcs et secondes femmes qui leur apportent des biens après qu'ils ont mangé ceux de leurs premières , ou n'en ont eu assez pour les rassasier; ainsy que fit Baudouin, second roy de Jérusalem, qui, faisant croire à sa première femme qu'elle avoit paillarde, la répudia pour prendre une fille du duc de Melitcne *, parce qu'elle avoit un dot d'une grande somme d'argent, dont il estoit fort nécessiteux. Cela se trouve en {'Histoire de la Terre Saincle.
Il leur sied bien de corriger la loy de Dieu et en faire une nouvelle , pour faire mourir ces pauvres femmes.
— Le roy Louys le Jeune n'en fit pas de ' MataiéecnArroçnie , .
mesmes à l'endroist de Leonor, duchesse d'Aquitaine, qui , soupçonnée d'adultère , possible à faux , en son voyage en Syrie , fut respudiécf de luy seulement, sans vouloir user de la loy des autres, inventée et practiquée plus pai auctorité que de droit et raison : dont sur ce i en acquit plus grande réputation que les au très roys, et titre de bon, et les autres d mauvais, cruels et tyrans; aussy que dans son ame il avoit quelques remords de conscience d'ailleurs ; et c'est vivre en chrestien cela! Voire que les payens romains, la plupart s'en sont acquittés de mesmes plus chrestiennement que payennement, et principallemcnt aucuns empereurs , desquels la plus grande part ont esté subjecjs à estre cocus , et leurs femmes très-lubriques et fort putains : et, tels cruels qu'ils ont esté , vous en lirez force qui se sont desfaicts de leurs femmes, plus par répudiations que par tueries de nous autres chrestiens.
— Jules César ne fit autre mal à sa femme Pompeia, sinon la répudier, laquelle avoit esté adultère de Publtus Claudius, beau gentilhomme , de laquelle estant eperduement amoureux, et elle de luy, espia l'occasion qu'un jour elle faisoit un sacrifice en sa maison où il n'y entrait que des dames : il s'habilla en garce, lui qui n'a voit encor point de barbe au menton, qui se meslant de chanter et de jouer des instruments , et par ainsy passant par ceste monstre , eut loisir de faire avec sa maistresse ce qu'il voulut ; mais , estant recognu , il fut chassé et accusé; et par moyen d'argent et de faveur il fut absous , et n'en fut autre chose. Ciceron y perdit son latin par une belle oraison qu'il fit contre luy. Il est vrai que César, voulant faire à croire au monde qui luy persuadoit , sa femme innocente, il respondit qu'il ne vouloit pas que seulement son lict fust taché de ce crime, mais exempt de toute suspilion. Cela estoit bon pour en abbreuver ainsy le monde ; mais , dans son ame , il sçavoit bien que vouloit dire cota. Sa femme avoit esté ainsy trouvée avec son amant ; si que possible luy avoit-elle donné ceste assignation et ceste commodité; car, en cela, quand la femme veut et désire, il ne faut point que l'amant se soucie d'excogiter des commodités, car elle en trouvera plus en une heure que tous nous autres sçaurious faire en cent ans ; ainsy que
PREMIER DISCOURS
dit une dame de par le monde, que je sçay, qui dit à son amant : «Trouvez moyen seulement de m'en faire venir l'envie, car, d'ailleurs, j'en trouveray prou pour en venir là.»
César aussy sçavoit bien combien vaut l'aune de ces choses là , car il estoit un fort grand ruffian, et l'appelloit-on le coq à toutes les poules; et en fit force cocus en sa ville, tesmoing le sobriquet que luy donnoient ses soldais à sontriuroplie : Romani, servate uxores, mœchum adducimuscalvum , c'est-à-dire :
« Romains, serrez bien vos femmes, car nous vous «amenons ce grand paillard et adultère de César « le chauve, qui vous les repassera toutes. » I Voylà donc comme César, par ceste sage Wsponse qu'il fit ainsy de sa femme, il s'exempta de porter le nom de cocu qu'il faisoit porter aux autres; mais, dans son a me, il se sentoit bien touché.
Octavius César répudia aussi Scribonia pour l'amour de sa paillardise sans autre chose, et ne lui fil autre mal, bien qu'elle eust raison de le faire cocu, à cause d'une infinité de dames qu'il entretenoit ; et devant leurs marys publiquement les prenoit à table aux feslins qu'il leur faisoit, et les emmenoit en sa chambre, et, après en avoir faict, les renvoyoit, les cheveux desfaicls un peu et destortillés , avec les oreilles rouges , grand signe qu elles en venoient ! lequel je n'avois ouy dire propre pour descouvrir que l'on en vient ; ouy bien le visage, mais non l'oreille. Àussy luy donna-on la r réputation d'estre fort paillard ; mesmes Marc- Antoine le luy reprocha : mais il s'excusoit qu'il n entretenoit point tant les dames pour la paillardise , que pour descouvrir plus facilement les secrets de leurs marys, desquels il se
J'ay cognu plusieurs grands et autres qui en ont fait de mesmes et en ont recherché les dames pour ce mesme subject, dont s'en sont bien trouvés ; j'en nommerais bien aucuns; ce qui est une bonne finesse, car il en sort double plaisir.
La conjuration de Catilina fut ainsy descouverte par une dame de joye.
— Ce mesme Octavius à sa fille Julia, femme d' Agrippa, pour avoir eslé une très-grande putain, et qui luy faisoit grande honte (car quelquefois les filles font à leurs pères plus
de deshonneur que les femmes ne font à leurs marys), fut une fois en délibération de la faire mourir; mais il ne la fit que bannir, luy oster le vin et l'usage des beaux habillemens , et d'user de pauvres, pour très-grande punition , et la fréquentation des hommes : grande punition pourtant pour les femmes de ceste condition, de les priver de ces deux derniers poincts 1
— César Caligula, qui estoit un fort cruel tyran, ayant eu opinion que sa femme Livia Hostilia lui avoit dérobé quelques coups en robe , et donné à son premier mary C. Piso , duquel il l'avoit ostée par force ; et à luy, encor vivant, luy faisoit quelque plaisir et gracieuseté de son gentil corps , cependant qu'il estoit absent en quelque voyage , n'usa point en sonendroict de sa cruauté accouslumée , ains la bannit de soy seulement, au bout de deux ans qu'il l'eut ostée à son mary Piso et espousée.
Il en fit de mesmes à Tullia Paulina , qu'A avoit ostée à son mary C. Memmius : il ne la fit que chasser , mais avec deffense expresse de n'user nullement de ce mestierdoux, non pas seulement à son mary : rigueur cruelle pourtant de n'en donner à son mary !
J'ay ouy parler d'un grand prince chrestien qui fit ceste deffense à une dame qu'il entretenoit, et à son mary de n'y toucher, tant il en estoit jaloux.
— Claudius, fils de Drusus Germanicus, répudia tant seulement sa femme Plantia Her-
'culalina, pour avoir esté une signalée putain, et, qui pis est, pour avoir entendu qu'elle avoit altempté sur sa vie ; et, tout cruel qu'il estoit , encor que ces deux raisons fussent assez bastantes pour la faire mourir, il se contenta du divorce.
D'avantage , combien de temps porta-il les fredaines et sales bourdelleries de Vallcria Messalina, son autre femme, laquelle ne se contentoit pas de le faire avec l'un et l'autre dissolument et indiscrètement, mais faisoit profession d'aller aux bourdeaux s'en faire donner, comme la plus grande bagasse de la ville, jusques là, comme dit J u vénal , qu'ainsy que son mary estoit couché avec elle , se dérobait tout bellement d'auprès de luy le voyant bien endormy, et se deguisoit le mieux qu'elle pouvoit, et s'en alloit en plein bourdeau, et ! là s'en faisoit donner si très-tant , et jusques
qu'elle en partotf plustost lasse que saoule et rassasiée. Et raisoit en cor pis : pour mieux se satisfaire et avoir ceste réputation et contentement en soy d'est™ une grande putain et bagasse, se Faisoit payer, et taxoit ses coups et ses chevauchées, comme un commissaire qui va par pays, jusqu'à la dernière maille.
— • J'ay ouy parler d'une dame de par le monde, d'assez chère estoffe, qui quelque temps fit ceste vie, et alla ainsy aux bourdeaux desguisée , pour en essayer la vie et s'en faire donner; si que le guet de la ville, en faisant la ronde , l'y surprit une nuict. Il y en a d'autres qui font ces coups, que l'on srait bien.
Boccace, en son livre des Illustres malheureux, parle de ceste Messaline gentiment, et la lait alléguant ses excuses en cela , d'autant qu'elle estoit du tout née à cela, si que le jour qu'elle nasquit ce fut en certains signes du ciel qui l'embrasèrent et elle et autres. Son mary le sçavoit, et l'endura long- temps, jusqu'à ce qu'il sceut qu'elle s'estoit maryée sous bourre avec un Cm us Silius, l'un des beaux gentilshommes de Rome. Voyant que c'estoit une assignation sur sa vie, la fit mourir sur ce subject, mais nullement pour sa paillardise, car il y estoit tout accoustumé à la voir, la açavoir et l'endurer.
Qui a veu la statue de ladicte Massaline l rouvre ces jours passés en la ville de Bourdeaux, advouera qu'elle avoit bien la vraye mine de faire une telle vie. C'est une médaille antique, trouvée parmy aucunes ruines, qui est trèsbelle, et digne de la garder pour la voir et bien contempler. C'estoit une fort grande femme, de très-belle haute taille, les beaux traicts de son visage, et sa cocffure tant gentille à l'antique romaine, et sa taille très-haute, demonstrant bien qu'elle estoit ce qu'on a dict; car, à ce que je tiens de plusieurs philosophes, médecins et physionomistes, les grandes femmes sont à cela volontiers inclinées, d'autant qu'elles sont hommasses; et, estant ainsy, participent des chaleurs de l'homme et de la femme ; et, jointes ensemble en un seul corps et subjects , sont plus violentes et ont plus de force qu'une seule; aussy qu'à un grand navire, dit-on, il faut une grande eau pour le soustenir. D'avantage, à ce que disent les grands docteurs en
GALLANTES.
j l'art de Venus , une grande femme y est plus propre et plus gente qu'une petite.
Sur quoy il me survient d'un très grand prince que j'ay cognu : voulant louer une femme de laquelle il avoit eu jouissance, il dit ces mots : «C'est une très-belle putain, grande a comme madame ma m ère. » Dont ayant esté surpris sur la promptitude de sa paroi le , il dit qu'il ne vouloit pas dire qu'elle fust une grande putain comme madame sa mere, mais qu'elle fust de la taille et grande comme madame sa mere. — Quelquesfoison dit des choses qu'on ne pense pas dire, quelquesfois aussy sans j penser l'on dit bien la vérité, i Voylà donc comme il fait meilleur avecques les grandes et hau tes femmes, quand ce ne seroi t que pour la belle grâce, la majesté qui est en elles ; car, en ces choses, elle y est aussy requse et autant aymable qu'en d'autres actions et exercices; ny plus ny moins que le manegge d'un beau et grand coursier du règne est bien cent fois plus agréable et plaisant que d'un petit bidet, et donne bien plus de plaisir à son escuyer ; mais aussy il faut bien que cet escuyer soit bon et se tienne bien , et monstre bien plus de force et d'adresse. De mesmes se faut-il porter à l'endroict des grandes et hautes femmes; car, de ceste taille, elles sont subjectes d'aller d'un air plus haut que les autres ; et bien souvent font perdre l'es t rieu , voire l'arçon, si l'on n'a bonne tenue, comme j'ay ouy conter à aucuns cavalcadours qui les ont montées; et
1 lesquelles font gloire et grand mocqueric quand elles les font sauter et tomber tout à plat : ainsy que j'en ay ouy parler d'une de ceste ville, laquelle, la première fois que son serviteur coucha avec elle, luy dit franchement :« Embrassez - moy bien, et me liez à « vous de bras et de jambes le mieux que vous ((pourrez, et tenez-vous bien hardiement, car «je vays haut, et gardez bien de tumber. o Aussy, d'un costé, ne m'espargnez pas; je «suis assez forte et habille pour soustenir vos «coups, tant rudes soient-ils; et si vous m'es- «pargnez je ne vous espargneray point. Cest «pourquoy, à beau jeu beau retour.» Mais la femme le gaigna.
Voylà donc comme il faut bien adviserà se gouverner avec telles femmes hardies, joyeuses , renforcées , charnues et proportionnées ,
PREMIER DISCOURS
et , bien que la chaleur surabondante en elles donne beaucoup de contentement , quelquesfois aussy sont-elles trop pressantes pour estre ai thaï leu reuses. Tou test-bis, comme Ton dit: De toutes tailles bons Iwriers, aussy y a-il de petites femmes nabottes qui ont le geste, la grâce , la façon en ces choses un peu approchante des autres, ou les veulent imiter, et si sont aussy chaudes et aspres à la curée, voire plus : je m'en rapporte aux maistres en ces arts; ainsy qu'un petit cheval se remue aussy prestement qu'un grand, et, comme disoit un honneste homme, que la femme ressembloit à plusieurs animaux, et principalement à un singe , quand dans le lict elle ne faict que se
J'ay faict ces te disgression ; et m'en souvenant il faut retourner à nosire premier texte.
— Et ce cruel Néron ne fit aussy que répudier sa femme Octavia, fille de Glaudius et Messalina, pour adultère, et sa cruauté s'abstint jusques-là.
— Domitian fit encor mieux, lequel répudia sa femme Domitia Longina parce qu'elle estoit si amoureuse d'un certain comédien et basteleur nommé Paris, et ne faisoit tout le jour que paillarder avec luy, sans tenir corapaignie à son mary; mais, au bout de peu de temps, il la reprit encor et se repentit de sa séparation; pensez que ce basteleur luy avoit appris des tours de souplesse et de maniement dont il croyoit qu'il se trouveroit bien.
— Perlinax en fit de mesmes à sa femme Fia via Sulpitiana; non qu'il la repudiast ni qu'il la reprist , mais , la sachant faire l'amour à un chantre et joueur d'instruments, et s'a-
lu tout à luy, n'en fit autre compte la laisser faire, et luy faire l'amour de son costé à une Cornificia estant sa cousine germaine; suivant en cela l'opinion d'Eliogabale,qui disoit qu'il n'y avoit rien au monde plus beau que la conversation de ses parents et parentes. Il y en a force qui ont faict tels eachanges que je scay, se fbndans sur ces
— Aussy l'empereur Severus non plus se soucia de l'honneur de sa femme, laquelle estoit putain publique, sans qu'il se souciast jamais de l'en corriger, disant qu'elle se nommoit Jullia , et, pour ce, qu'il la falloit excu-
ser, d'autant que toutes celles qui portoient ce nom , de toute ancienneté estoient subjectes d'eslre très-grandes putains et faire leurs marys cocus : ainsy que je connois beaucoup de dames portans certains noms de nostre christianisme, que je ne veux dire, pour la révérence que je dois à nostre saincte religion , qui sont coustumieremeot subjectes à estre puttea et à hausser le devant plus que d'autres portans d'autres noms, et n'en a-on veu guierea qui s'en soient eschappées.
Or je n'aurois jamais faict si je voulois alléguer une infinité d'autres grandes dames et emperieres romaines de jadis, à l'end roict desquelles leurs marys cocus, et très-cruels, n'ont usé de leurs cruautés, auctorités et privilèges, encor qu'elles fussent très -débordées; et croy qu'il. y en a peu de prudes de ce vieux temps, comme la description de leur vie le manifeste : mesmes, que l'on regarde bien leurs effigies et médailles antiques, on y verra tout à plain, dans leur beau visage, la mesmes lubricité toute gravée et peinte. Et pourtant leurs marys cruels la leur pardonnoient , et ne les faisoient mourir, au moins aucuns. Et qu'il faille qu eux payens, ne connaissans Dieu , ayent esté si doux et benings à l'endroict de leurs femmes et du genre humain, et la plusparl de nos roys, princes, seigneurs et autres chrestiens, soyent si cruels envers elles par un tel forfaict !
— Eucores faut-il louer ce brave Philippe Auguste, nostre roy de France, lequel, ayant répudié sa femme Angelberge, sœur de Canut, roy de Dannemarck, qui estoit sa seconde femme, sous prétexte qu'elle estoit sa cousine en troisiesme degré du costé de sa première femme isabel (autres disent qu'il la soupçonnoit de faire l'amour), neant-moins ce roy, forcé par censures ecclésiastiques, quoy qu'il fust remaryé d'ailleurs, la reprit, et l'emmena derrière luy tout à cheval, sans le sceu de l'assemblée de Sotssons faite pour cest effect , et trop séjournant pour en décider.
Aujourd'huy aucuns de nos grands n'en font de mesmes; mais la moindre punition qu'ils font à leurs femmes, c'est les mettre en chartre perpétuelle, au pain et à l'eau, et là les faire mourir, les empoisonnent, les tuent, soit de leur main ou de la justice. Et s'ils ont
DES DAMES GALLANTES
tant d'envie de s'en desfaire et espouser d'autres, comme cela advient souvent, que ne les repudient-lls, et s'en séparent honnestement , sans autre mal, et demandent puissance au pape d'en < sponsor une autre. Encor que jee qui est conjoint l'homme ne le doibt séparer, loutesfbis, nous en avons eu des exemples de frais, et du roy Charles VIII et de Louys XII, nos roys.
Sur quoy j'ay ouy discourir un grand théologien , et c'estoit sur le feu roy d'Espaigne Philippe, qui avoit espousé sa niepee, mère du roy d'aujourd'huy , et ce par dispense, qui disoit : «Ou du tout il faut ad- « vouer le Pape pour lieutenant général de «Dieu en terre, et absolu ou non : s'il l'est, a comme nous autres catholiques le debvons i croire, il faut du tout confesser sa puissance «bien absolue et infinie en terre, et sans borgnes, et qu'il peut nouer et desnouer comme «il luy plaist; mais , si nous ne le tenons tel , «je le quitte pour ceux qui sont en telle er- «reur, non pour les bons catholiques. Et par a ainsy nostre Pere sainct peut remédier à ces «dissolutions de maryage, et à de grands in- «convenienls qui arrivent pour cela entre le «maryet la femme, quand ils font tels mauavais ménages.»
Certainement les femmes sont fort blasmables de traicter ainsy leurs niarys par leur roy violée, que Dieu leur a tant recommandée; mais pourtant, de l'autre costé, il a bien deffendu le meurtre , et luy est grandement odieux de quelque costé que ce soit : et jamais guieres n'ay-je veu gens sanguinaires et meurtriers , mesmes de leurs femmes , qui n'eu ayent payé la debte, et peu de gens aymant le sang ont bien finy ; car plusieurs femmes pécheresses ont obtenu et gaigné miséricorde de Dieu , comme la Madelaine.
Enfin, ces pauvres femmes sont créatures plus ressemblantes à la divinité que nous autres, à cause de leur beauté; car, ce qui est beau est plus approchant de Dieu, qui est tout beau, que le laid qui appartient au diable.
— Ce grand Alphonse, roy de Naples, disoit que la beauté estoit une vraye signifiance de bonnes et douces mœurs , ainsy comme est la belle fleur d'un bon et beau fruict : comme de vray, en ma vie j'ay veu force belles femmes
toutes bonnes ; et , bien qu'elles fissent l'amour, ne faisoyent point de mal, ny autre chose qu'à songer à ce plaisir, et y mettoyent tout leur soucy sans l'applicquer ailleurs.
D'autres aussy en ay-je veu très-mauvaises, pernicieuses, dangereuses, cruelles et fort malicieuses, nonobstant songer à l'amour et au mal tout ensemble.
Sera-il doneques dict qu'estans ainsy subjectes à l'humeur volage et ombrageuse de leurs marys, qui méritent plus de punition cent fois envers Dieu, qu'elles soient ainsy punies? Or de telles gens la complexion est autant fascheuse comme est la peine d'en escrire.
— J'en parle maintenant encor d'un autre, qui estoit un seigneur de Dalmatie, lequel, ayant tué le paillard de sa femme, la contrai gnit de coucher ordinairement avec son tronc mort, charogneux et puant ; de telle sorte que la pauvre femme fut suffoquée de la mauvaise senteur qu'elle endura par plusieurs jours.
— Vous avez, dans les Cent nouvelles de la Reyne de Navarre, la plus belle et triste histoire que l'on sçauroit voir pour ce subject , de ceste belle dame d'AUemaigne que son mary contraignoit à boire ordinairement dans le test de la teste de son amy qu'il avoit tué; dont le seigneur Bernage, lors ambassadeur en ce pays pour le roy Charles huictiesme, en vit le pitoyable spectacle, et en fit le rescord.
— La première fois que je fus jamais en Italie, passant par Venise, il me rut raict un conte pour vray, d'un certain chevallier albanois , lequel , ayant surpris sa femme en adultère, tua l'amoureux. Et de despit qu'il eut que sa femme ne s'estoil contentée de luy, car il estoit un galant cavallier, et des propres pour Venus , jusqu'à entrer en jouxte dix ou douze fois pour une raict, pour punition, il fut curieux de rechercher par-tout une douzaine de bons compaignons, et fort rihauts, qui avoient la resputation d'estre bien et grandement proportionnés de leurs membres, et fort adroictset chauds à l'exécution; et les prit, les gagea et loua pour argent; et les serra dans la chambre de sa femme , qui estoit très-belle , et la leur abandonnâmes priant tous d'y faire bien leur dcbvoir, avec double paye s'ils s'en acquitloient bien : et se mirent tous après elle, les uns après les autres, cl la menèrent de telle façon qu'ils
PREMIER DISCOURS
la rendirent morte, avecques un très grand contentement du mary; à laquelle il luy reprocha, tendante à la mort, que : puisqu'elle a voit tant aymé ceste douce liqueur, qu'elle s'en saoulast; à mode que dit Tbomiris à Gyrus, luy mettant sa teste dans un vase plein de sang. Yoylà un terrible genre de mort !
Geste pauvre dame ne fust ainsy morte , si elle eust esté de la robuste complexion d'une garce qui fut au camp de César en la Gaule, sur laquelle on dit que deux légions passèrent par dessus en peu de temps; et au partir de là fit la gambade, ne s'en trouvant point mal.
— J'ay ouy parler d'une dame françoise de ville, et damoiselle, et belle : en nos guerres civillcs ayant esté forcée, dans une ville prise d'assaut, par une infinité de soldats, et en estant eschappée , elle demanda à un beau père si elle avoit péché grandement : après luy avoir conté son histoire; il luy dit que non, puisqu'elle avoit ainsi esté prise par force, et violée sans sa volonté, mais y répugnant du tout. Elle respondit : a Dieu donc soit loué , que je a m'en suis une fois en ma vie saoulée, sans péa cher ni offenser Dieu ! »
— Une dame de bonne part , au massacre de la Saine t- Barthélémy, ayant esté ainsy forcée, et son mary mort , elle demanda à un homme de sçavoir et de conscience , si elle avoit offensé Dieu, et si elle n'en seroit point punie de sa rigueur, et si elle n'avoit point faict tort aux mânes de son mary qui ne venoit que d'estre frais tué. 11 lui respondit que , quand elle estoit en ceste besogne , si elle y avoit pris plaisir, certainement elle avoit péché ; mais si elle y avoit eu du desgoust, c'estoit tout un. Voyla une bonne sentence!
— J'ay bien cognu une dame qui estoit différente de ceste opinion , qui disoit : qu'il n'y avoit si grand plaisir en ceste affaire que quand elle estoit à demy forcée et abattue , et mesmes d'un grand ; d'autant que, tant plus on fait de la rebelle et de la refusante, d'autant plus on y prend d'ardeur et s'efforce-on : car, ayant une fois faussé sa brèche, il jouît de sa victoire plus furieusement et rudement , et d'autant plus on donne d'appetit à sa dame, qui contrefait pour tel plaisir la demi-morte et pasmée, comme il semble, mais c'est de l'extrême plaisir qu'elle y prend. Mesmes ce disoit ceste dame ,
IRAKTOU. U.
que bien souvent elle donnoit de ces venues et altères à son mary, et faisoit de la farouche, de la bizarre et desdaigneuse, le mettant plus en rut : et, quand il venoit là, luy et elle s'en trouvoient cent fois mieux : car, comme plusieurs ont osent , une dame plaist plus qui fait un peu de la difHcille et résiste, que quand elle se laisse sitost porter par terre. Aussy en guerre, une victoire obtenue de force est plus signalée, plus ardente et plaisante, que par la gratuité, et en triomphe-il mieux. Mais aussy ne faut que la dame fasse tant en cela la reveschc ny terrible, car on la tiendrait plustost pour une putain rusée qui voudrait faire de la prude; dont bien souvent elle serait cscandalisée ; ainsy que j'ay ouy dire à des plus savantes et habilles en ce faict, auxquelles je m'en rapporte, ne voulant estre si presumptueux de leur en donner des préceptes qu'elles scavent mieux que moy.
Or j'ay veu plusieurs blasmer grandement aucuns de ces marys jaloux et meurtriers, d'une chose, que, si leurs femmes sont putains, euxmesmes en sont cause. Car, comme dit sainct Augustin , c'est une grande folie à un mary de requérir chasteté à sa femme, luy estant plongé au bourbier de paillardise ; et en tel estât doibt estre le mary qu'il veut trouver sa femme. Mesmes nous trouvons en nostre saincte Escriture qu'il n'est pas besoin que le mary et la femme s'entr'ayment si fort; cela se veut entendre par des amours lascifs et paillards : d'autant que, mettant et occupant du tout leur cœur en ces plaisirs lubriques, y songent si fort et s'y adonnent si très-tant , qu'ils en laissent l'amour qu'ils doibvent à Dieu; ainsy que moymesme j'ay veu beaucoup de femmes qui aymoient si très-tant leurs marys, et eux elles, et en brusloient de telle ardeur, qu'elles et eux en oublioient du tout le service de Dieu ; si que, le temps qu'il y falloit mettre, le metloient et consommoient après leurs paillardises.
De plus, ces marys, qui pis est , apprennent à leurs femmes, dans leur lict propre , mille lubricités, mille paillardises, mille tours, contours, façons nouvelles, et leur pratiquent ces figures énormes de l'Aretin; de telle sorte que, pour un tison de feu qu'elles ont dans le corps, elles y en engendrent cent , et les rendent ainsy paillardes; si bien qu'estans de telle façon dres-
sécs, elles ne se peuvent engardcr qu'elles ne quittent leurs marys, et aillent trouver autres chevalliers. Et, sur ce, en désespèrent, et punissent leurs pauvres femmes ; eu quoy ils ont Grand lort aT puisqu'elles sentent leur cœur pour estre si bien dressées, elles veulent monstrer à d'autres ce qu'elles sçavent faire ; et leurs niarys voudroient qu'elles cachassent leur sçavoir; en quoy il n'y a apparence ny raison, non plus que si un bon escuyer avoit un cheval bien dressé, allant de tous ayrs, et qu il nevoulust permettre qu'on le vist aller, ni qu'on montast dessus, mais qu'on le creust à sa simple parolle, et qu'on l'acheptast ainsy.
j'ay ou y conter à un honneste gentilhomme
de par le monde, lequel estant devenu fort amoureux d'une belle dame , il luy fut dict par un sien amy qu'il y perdroit son temps, car elle aymoit trop son mary; il se va adviser une fois de faire un trou qui arregardoil droit dans leur lict. Si bien qu'estans couchés ensemble, il ne faillit de les espier par ce trou, d'où il vit les plus grandes lubricités, paillardises, postures sales, monstrueuses et énormes, autant dt; la femme, voire plus que du mary, et avecques des ardeurs très-exl renies ; si bien que le lendemain il vint à trouver son compaignon et luy raconter la belle vision qu'il avoit eue, et luy dit : « Cesle femme est à moy, aussy tosl que son «mary sera party pour tel voyage; car elle ne «se pourra tenir longuement en sa chaleur que «la nature et l'art luy ont donné , et faut qu'elle «la passe ; et par ainsy, par ma persévérance je «lauray.»
— Je cognois un autre honneste gentilhomme qui , estant bien amoureux d'une belle et honneste dame , sçachant qu'elle avoit un Are tin en figure dans son cabinet, que son mary sçavoit , et l'avoit veu et permis , augura ausvsy tost par-là qu'il l'attraperoit ; et, sans perdre espérance, il la servit si bien et continua, qu'enfin il l'emporta; et cognut en elle qu'elle y avoit appris de bonnes leçons et practiques, ou fust de sou mary ou d'autres, niant pourtaut que ny les uns ny les autres n'en avoient point esté les premiers ma istres, mais la dame nature , qui en estoit meilleure njaisiressc qUe lous |es arts. Si est-ce que »c livre et |a practique luy avoient beaucoup scryy en cçla,couime elle lui coDfessa puis après.
GALLANTES.
— Il se lit d'une grande courtisane et niaquerelle insigne du temps de l'ancienne Rome , qui s'appelloit Elefaotina, qui fit et composa de telles figures de l'Aretin , encor pires , auxquelles les dames grandes et princesses faisans estât de putanisme estudioient comme un très-beau livre. Et cesle bonne dame putain cyrennienne , laquelle estoit surnommée «aux «douze inventions,» parce qu'elle avoit trouvé douze manières pour rendre le plaisir plus voluptueux cl lubrique I
— Heliogabale gaigeoît et entrelenoit, par grand argeul et dons , ceux et celles qui luy inventoient et produisoient nouvelles et telles inventions pour mieux esveiiler sa paillardise. J'en ay ouy parler d'autres pareils de par le monde,
— Un de cea ans le pape Sixte 1 fil pendre à Rome un secrétaire qui avoit esté au cardinal d'Est , et s'appelloit Capella , pour beaucoup de forfaits, mais entre aulres qu'il avoit composé un livre de ces belles figures, lesquelles esloient représentées par un grand que je ne nommeray point pour l'amour de sa robe, et par une grande , l'une des belles dames de Rome, et tous représentés au vif, et peints au naturel 2.
— J'ay cognu un prince de par le monde qui fit bien mieux, car il achepta d'un orfèvre une très -belle coupe d'argent doré, comme pour un chef-d'œuvre et grand speciauté, la mieux eslabourée, gravée et sigillée qu'il estoit possible de voir, où estoient taillées bien gentiment et subtillement au burin plusieurs figures de l'Aretin, de l'homme et de la femme, et ce au bas estage de la coupe , et au dessus et au haut plusieurs aussy de diverses manières de cohabitations de bestes , là où j'appris la première fois (car j'ay veu souvent ladicte coupe et beu dedans, non sans rire) celle du lion et de la lionne, qui est tout contraire à celle des aulres animaux, que navois jamais
« Sixte V.
* lie cardinal de Lorraine, du Perron et autres, avoient été représenté» de même avec Catherine de Médicls Marie Stuart et la duebeue de Guise , dam deux tableaux dont il est parlé dans la Légende du cardinal de Lorraine, et dans le liéieille-matin des Français. Voyei ci-après a la fin du vnf Discours, intitulé : la description d'un pareil livre de figures, et le» mauvais effets qu'il produisit.
PREMIER DISCOURS
sccu, dont je m'en rapporte à ceux qui le servent sans que je le die. Ceste coupe estoit l'honneur du buffet de ce prince; car, comme j'ay dict, elle estoit très-belle et riche d'art, et agréable à voir au dedans et au dehors.
Quand ce prince feslinoit les dames et filles de la cour , comme souvent il les couvioit , ses sommelliers ne failloient jamais , par son commandement, de leur bailler à boire dedans ; et celles qui ne l'avoicnt jamais veue , ou en buvant ou après , les unes demeuraient estonnées et ne sçavoient que dire là-dessus; aucunes demeuraient honteuses, et la couleur leur sautoit au visage; aucunes s'entre-disoient entr'elles : « Qu'est-ce que cela qui est gravé a là dedans? Je croy que ce sont des salaude- «ries. Je n'y boys plus. J'aurois bien grand « soif avant que j'y retournasse boire, d Mais il falloit qu'elles beussent la, ou bien qu'elles csclatassent de soif ; et, pour ce, aucunes fermoient les yeux en beuvant , les autres moins vergognruses point ; qui en avoicut ouy parler du mestier, tant dames que filles, se mettoyent à rire sous bourre; les autres en crevoient tout à trac.
Les unes disoient, quand on leur demandoit ce qu'elles avoient à rire et ce qu'elles avoient Yeu : qu'elles n'avoient rien vu que des peintures, et que pour cela elles n'y lairroient à boire une autre fois. Les autres disoient : a Quant à moi je n'y songe point à «mal; la veue et la peinture ne souillent point ol'ame. » Les unes disoient : « Le bon vin est «aussy bon leans qu'ailleurs. «Les autres affermoient qu'il y faisoit aussy bon boire qu'en une autre coupe, et que la soif s'y passoit aussy bien. Aux unes on faisoit la guerre pourquoy elles ne fermoient les yeux en beuvant ; elles rcspondoient qu'elles vouloient voir ce qu'elles beuvoient. craignans que ce ne fust du vin , mais quelque médecine ou poison. Aux autres on demandoit :àquoy elles prenoient plus de plaisir, ou à voir, ou à boire ; elles respondoient : «A tout.» Les unes disoient : « Voylà de belles «grotesques!» Les au très : « Voylàde plaisantes «mommeries!» les unes disoient: « Voylà de «belles images! » Les autres : a Voylà de beaux «miroirs!» Les unes disoient :« L'orfèvre es- • loit bien à loisir de s'amuser à faire ces fa- «dèsesl» les autres disoient : «Et vous, mon-
I «sieur, encor plus d'avoir scbeplé ce beau «hanap.» Aux unes on demandoit si elles sentoient rien qui les picquast au mitan du corps pour cela ; elles respondoient que nulle de ces drolleries y a voit eu pouvoir pour les picquer. Aux autres on demandoit si elles n'avoient point senty le vin chaut, et qu'il les eust eschauffées, encor que ce fust en hyver; elles respondoient qu'elles n'avoient garde, car elles avoient beu bien froid , qui les avoit bien rafraisebies. Aux unes on demandoit quelles images de toutes celles elles voudraient tenir en leur lict ; elles respondoient qu'elles ne les pouvoient osterde là pour les y transporter.
Bref, cent mille brocards et sornettes sur ce subject s'entre donnoient les gentilshommes et dames ainsy à tablé, comme j ay veu que t'estoit une très -plaisante gausserie, et chose à voir et ouyr; mais surtout, à mon gré, le plus et le meilleur estoit à contempler ces filles innocentes, ou qui feignoient l'est re, et autres dames nouvellement venues, à tenir leur mine froide riante du bout du nez et des lèvres , ou à se contraindre et faire des hypocrites, comme plusieurs dames en faisoient de mesmes. Et notez que, quand elles eussent deu mourir de soif, les sommelliers n'eussent osé leur donner à boire en une autre coupe ny verre. Et, qui plus est , aucunes juraient, pour faire bon minois, qu'elles ne tourneraient jamais à ces festins; mais elles ne laissaient pour cela à y tourner souvent, car ce prince estoit trèssplcndide et friand. D'autres disoienl, quand on les convioit : « J'iray t mais eu protestation «qu'on ne nous baillera point à boire dans la «coupe;» et quand elles y estoient, elles y beuvoient plus que jamais. Enfin elles s'y accoustumerent si bien, qu'elles ne firent plus de scrupule d'y boire; et si firent bien mieux aucunes, qu'elles se servirent de telles visions en temps et lieu; et, qui plus est, aucunes s'en desbaucherent pour en faire l'essay; car toute personne d'esprit veut essayer tout.
Voylà les effects de ceste belle coupe si bien historiée. A quny se faut imaginer les autres
j discours, les songes, les mines et les paralles
j que telles dames disoient et faisoient entr'elles, à part ou en compaignie.
Je pense que telle coupe estoit bien diffe-
! rente à celle dont parle M. de Ronsard en l'u n
de ses premières odes, desdiéc au feu roy Henry, qui se commence ainsy :
Comme un qui prend une coupe, Seul honneur de son trésor, Et de rang verse à la trouppe Du vin qui ht i
Mais en ceste coupe le vin ne rioit pas aux personnes, mais les personnes au viu : car les unes beuvoient en riant , et les autres beuvoîent en se ravissant; les unes se compî>soient en beuvant , et les autres beuvoient en se eom pissant; je dis, d'autre chose que du pissat.
Bref, ceste coupe faisoit de terribles effects , tant y estoient penelranles ces visions , images et perspectives : dont je me souviens qu'une fois , en une gallerie du comte de Chasteau-Vilain,dit le seigneur Adjacet, une trouppe de dames avec leurs serviteurs estans allé voir ceste belle maison , leurveuc s'addressa sur de beaux et rares tableaux qui estoient en ladicte gallerie. A elles se présenta un tableau fort beau, où estoient représentées force belles dames nues qui estoient aux bains, qui s'entretouclmient , se palpoient , se manioient, et frottoient, s'entre-mesloient , se taslonuoicnt , et, qui plus est, se faisoient le poil tant gentiment et si proprement en monstrant tout, qu'une froide recluse ou hermite s'en fust eschauffée et esraeue ; et c'est pourquoy une dame grande, dont j'ay ouy parler et cognue , se perdant en ce tableau, dit à son serviteur, en se tournant vers luy comme enragée de ceste rage d'amour : « C'est trop demeuré icy : montons en «caiosse promptement , et allons en mon «logis, car je ne puis plus contenir ceste ardeur ; ai) la faut aller esteindre: c'est trop bruslé. » Et ainsy parlit, et alla avecques son serviteur prendre de ceste bonne eau qui est si douce sans sucre, et que son serv iteur luy donna de sa petite burette.
Telles peintures et tableaux portent plus de nuisance à une ame fragille qu'on ne pense ; commeenestoitunlà,àmesmes d'une Vénus toute nue, couchée et regardée de son fils Cupidon ; l'autre , d'un Mars couché avec sa Vénus; l'autre d'une Lcda couchée avec son cygne. Tant d'autres y a-il , et là et ailleurs , qui sont un peu plus modestement peints et voilés mieux que les figures de l'Arctin; mais quasytout vient à un, et en approchent de
G ALLANTES.
nostre couppe dent je viens de parler, laquelle avoit quasy quelque sympathie, par antinomie, de la couppe que trouva Renault de Monlauban en ce chasteau dont parle l'Arioste, laquelle à plein descouvroit les pauvres cocus, et cestecy les faisoit; mais l'une portoit un peu trop de scandale aux cocus et leurs femmes iufidelles, et cesle-cy point.
Aujourd'hui n'en est besoingde ces livres ny de ces peintures, car les marys leur en apprennent prou : et voylà que servent telles escholes de marys !
J'ay cognu un bon imprimeur venelien à Paris , qui s'appelloit messer Bernardo, parent de ce grand Aldus Manutius de Venise », qui tenoit sa boutique en la rue de Sainct-Jacques , qui me dit et jura une fois qu'en moins d'un an il avoit vendu plus de cinquante paires de livres de TAretin à force gens maryés et non maryés, et à des femmes, dont il m'en nomma trois de par le monde, grandes, que je nenommeray point, et les leur bailla à elles-mesmes et trèsbien reliés , sous serment presté qu'il n'en dirait mot , mais pourtant il me le dit. Et me dit davantage qu'une autre dame luy en ayant demandé au bout de quelque temps, s'il en avoit point un pareil comme un qu'elle avoit veu entre les mains d'une de ces trois, il lui respondit : Signora, si, è peggio, et soudain argent en campaigne, lesacheptant tous au poids de l'or. Voylà une folle curiosité pour envoyer son mary faire un v oyage à Cornette près de CiYita- Vecchia.
Toutes ces rormes et postures sont odieuses à Dieu, si bien que sainct Ilierosme dit : «Qui «se monstre plustost desbordé amoureux de sa afemme que mary, est adultère et pèche.» Et parce qu'aucuns docteurs ecclésiastiques en ont parlé, je diray ce mot briefvement en mots latins, d'autant qu'eux-mesmes ne l'ont voulu dire en françois. Excessus, disent-ils, conjugum fit , quando uxor cognoscitur ante rétro stando , sedendo in lalere, et muiier super virum; comme un petit colibet que j'ay leud'autresfois, qui dit :
In prato viridi montaient ludere vfdi Cum monacho levtter, Me sub, Ma tu/ter.
D'autres disent quand ils s'accommodent au-
1 Bernardin Curisan,qui âet Maauces te» pareils.
PREMIER
tremcnt que la femme ne puisse concevoir. Toutesfois il y a aucunes femmes qui disent qu'elles conçoivent mieux par les postures monstrueuses et surnaturelles et estranges , que naturelles et communes, d'autant qu'elles y prennent plaisir davantage, et, comme dit le poète, quand elles s'accommodent more canino, ce qui est odieux : toutesfois les femmes grosses , au moins aucunes, en usent ainsy, de peur de se gaster par le devant.
D'autres docteurs disent que quelque forme que ce soit est bonne, mais que, semen ejaculetur in matrice m maliens , et quomodocunque uxor cognoscatur, si virejaculetur semen in matricem , non est peccatum mortale.
Vous trouverez ces disputes dans Summa Benedicti, qui est un cordelier docteur qui a très-bien escrit de tous les péchés, et monstré qu'il a beaucoup veu et leu K Qui voudra lire ce passage y verra beaucoup d'abus que commettent les marys à l'endroict de leurs femmes. Àussy dit-il que, quando muiier est ita pinguis ut non pas si! aliter coïre , que par telles postures non est peccatum mortale , modd vir ejacuietur semen in vas naturate. Dont disent aucuns qu'il vaudrait mieux que les marys s'abstinssent de leurs femmes quand elles sont pleines, comme font les animaux, que de souiller le mariage par de telles vilainies.
— J'ay cognu une famense courtisanne à Rome, dicte la Grecque, qu'un grand seigneur de France avoit là entretenue. Au bout de quelque temps, il luy prit envie de venir voir la France, par le moyen du seigneur Bonvisi, banquier de Lyon, Lucquois très-riche, de laquelle il estoit amoureux; où estant, elle s'enquit fort de ce seigneur et de sa femme, et, entra utres choses, si elle ne le faisoit point cocu, a d'autant, disoit-elle, que j'ay dressé «son mary de si bel air , et luy ay appris de si «bonnes leçons, que les luy ayant monstrées, et «pracliquées avec sa femme, il n'est possible
1 Ce livre , intitulé la Somme des péchés et te remède <l 'icettx , impi imé à Lyon, chez Charles Pesnot, dès 1584, iu-4°, et diverses autres fois depuis, est de la composition de Jean Benedicti, cordelier de Bretagne, qui ne l'a pas moins rempli d'ordures et de saletés, que le jésuite Sancbez en a rempli son traité de Matrimonio; et, ce qu'il y a de fort singulier, c'est qu'un ourrage si impur n'en est pas moins dédié a la sainte Vierge.
o quelle ne lésait voulu monstrer à d'autres; a car noslre mestier est si chaud, quand il est «bien appris , qu'on prend cent fois plus de plai- «sir de monstrer et practiqueravecques plusieurs «qu'avecques un.» Et disoit bien plus, que cesle dame lui debvoit faire un beau présent et condigne de sa peine et de son salaire , parce que , quand son mary vint à son escholle premièrement, il n'y sçavoit rien, et estoit en.cela le plus sot, neuf et apprentif qu'elle vit jamais; mais elle l'avoit si bien dressé et façonné, que sa femme s'en debvoit trouver cent fois mieux. Et de faict ceste dame , la voulant voir, alla chez elle en habit dissimulé ; dont la courtisanne s'en doubla et lui tint tous les propos que je viens de dire , et pires encor et plus desbordés , car elle estoit courtisanne fort desbordée. Et voylà comment les marys se forgent les couteaux pour se couper la gorge; cela s'entend des cornes : par ainsy, abusant du sainct maryage, Dieu les punit; et puis veulent avoir leurs revanches sur leurs femmes, en quoy ils sont cent fois plus punissables. Aussy ne m'estonne-je pas si ce sainct docteur disoit que le maryage estoit quasy une vraye espèce d'adultère : cela vouloit-il entendre quand on eu abusoit de ceste sorte que je viens de dire.
Aussy a-on deffendu le maryage à nos prestres; car, venant de coucher avecques leurs femmes , et s'estre bien souillés avecques elles, il n'y a point de propos de venir à un sacré autel. Car, ma foy, ainsy que j'ay ouydire, aucuns bourdellent plus avecques leurs femmes que non pas les ruffiens avecques les putains des bourdeaux , qui, craignons prendre mal, ne s'acharnent et ne s'eschauffent avecques elles comme les marys avecques leurs femmes, qui sont nettes et ne peuvent donner mal, au moins aucunes et non pas toutes; car j'en ay bien cognu qui leur en donnent, aussy bien que leurs marys à elles.
Les marys, abusans de leurs femmes, sont fort punissables, comme j'ay ouydire à de grands docteurs, que les marys, ne se gouvernans avecques leurs femmes modesteraentdans leur lict comme ils doibvent, paillardcnt avecques elles comme avecques concubines, n'estant le maryage introduit que pour la nécessité et procréation, et non pour le plaisir desordonné et paillardise. Ce que nous sceut très-bien repre-
senter l'empereur Sejanus Commodus , dit autrement Anchus Verus lorsqu'il dit à sa femme Domitia Calviita , qui se plaignoi t à luy de quoy il portoit à des putains et eourtisannes et autres ce qu'à elle appartenoit en son lict,et luyostoit ses menues et petites practiques : a Supportez , «ma femme, luy dit-Il, qu'avecques les autres je «saoulle mesdesirs,d'autant que lenomde femme a et de consorte est un nom de dignité et honneur, «et non de plaisir et paillardise. » Je n'ay point encor leu ny trouvé la response que luy fit là dessus madame sa femme l'impératrice; mais il ne faut pas doubter que , ne se contentant de ceste sentence dorée, elle ne luy respoudit de bon cœur, et par la voix de la plus part , voire de toutes les femmes maryées : « Fy de cest hon- «neur, et vive le plaisir! Nous vivous mieux de «l'un que de l'autre.»
II ne faut non plus doubler aussy que la plus part de nos maryés aujourd'huy, et de tout temps, qui ont de belles femmes , ne disent pas ainsy; car il ne se maryent et lient , ny ne prennent leurs femmes, si-non pour bien passer leur temps et bien paillarder en toutes façons, et leur enseigner des préceptes, et pour le mouvement de leur corps , et pour les débordées et lascives parolles de leurs bouches, afin que leur dormante Venus en soit mieux esveillée et excitée; et, après les avoir bien ainsy instruites ci desbauchées , si elles vont ailleurs , ils les punissent, les battent, les assomment et les font mourir.
Il y a aussy peu de raison en cela, comme si quelqu'un avoit desbausché une pauvre fille «Tentre les bras de sa mère, et luy eust faict perdre l'honneur et sa virginité, et puis, après en avoir faict sa volonté, la battre et la contraindre à vivre autrement , en toute chasteté : vrayment ! car il en est bien temps , et bien à propos! Qui est celuy qui ne le condamne pour nomme sans raison et digne d'estre chastié? L'on en deust dire de mesmes de plusieurs marys , lesquels, quand tout est dict , desbauchent plus leurs femmes, et leur apprennent plus de préceptes pour tomber en paillardise , que ne font leurs propres amoureux : car ils en ont plus de temps et loisir que ies amans; et venans à discontinuer leurs exercices, elles changent
« Anniu» Verus était le urand-pere de cet empereur.
GALLANTES.
de main et de maistre, à mode d'un bon mal cadour, qui prend plus de plaisir cent fois de monter à cheval, qu'un qui n'y entend rien. «Et de malheur, ce disoît ceste courtisanne, il a n'y a nul mestier au monde qui soit plusco- «quin, ny qui désire tant de continue, que «celuy de Venus. » En quoy ces marys doibvent estre advertis de ne faire tels enseignemens à leurs femmes , car ils leur sont par trop préjudiciables; ou bien, s'ils voyent leurs femmes leur jouer un faux-bon, qu'ils ne les punissent point, puisque ç'ont esté eux qui leur en ont ouvert le chemin.
— Si faut-il que je fasse ceste disgression d'une femme maryée, belle et honneste etd'estoffe, que je sçay, qui s'abandonna à un honneste gentilhomme , aussy plus par jalousie qu'elle portoit à une honneste dame que ce gentilhomme aymoit et entretenoit, que par amour. Parquoy, ainsy qu'il en jouissoit, la dame luy dit : «A ceste heure, à mon grand «contentement, triomphe-je de vous et de IV « mour que portez à une telle. » Le gentilhomme lui respondit : «Une personne abattue, subju- «guée et foulée, ne sçauroil bien triompher.» Elle prend pied à ceste response, comme touchant à son honneur, et luy réplique aussy tost : «Vous avez raison.» — Et tout à coups'advise de désarçonner subitement son homme, et se desrober de dessous luy ; et , changeant de forme, prestement et agilement monte sur luy et le met sous soy. Jamais jadis chevallier ou gendarme romain ne fut si prompt et dextre de monter et remonter sur ses chevaux desultoires, comme fut ce coup ceste dame avecques son homme ; et le maniede mesmrs en luy disant : o A st'heure donc puis-je bien dire qu'à bon «escient je triomphe de vous, puisque je vous «tiens abattu sous moy. j>Voylà une dame d'une plaisante et paillarde ambition et d'une façon estrange, comment elle la traitta!
— J'ay ouy parler d'une fort belle et honneste dame de par le monde, subjecte fort à l'amour et à la lubricité, qui pourtant fut si arrogante et si fiere, et si brave de cœur, que , quand ce venoit là , ne vouloit jamais souffrir que son homme la montast et la mist sous soy et l'abattist, pensant faire un grand tort à la générosité de son cœur, et attribuant à une grande laschelé d'estre ainsy subjuguée et sous-
PREMIER I
mise, en mode d'une triomphante conqueste i ou esclavHude,màis vouloit tous jours garder le | dessus et la prééminence. Et ce qui faisoit bon | pour elle en cela, c'est que jamais ne voulut s'adonner à tin plus grand que soy, de peur qu'usant de son auctorilé et puissance , luy pust donner là loy, et la pust tourner, virer et fouller, ainsy qu'il lui eust pieu ; mais , en cela , choisissoit ses égaux et inférieurs, auxquels elle ordonnoit leur rang, leur assiette, leur ordre, et forme de combat amoureux, ne plus ne moins qu'un sergent majour à ses gens le jour d'une liât taille; et leur commandoit de ne l'ouf re-passer , sur peine de perdre leurs pratiques , aux uns son amour, et aux autres la vie) si que debout ou assis, ou couchés, jamais ne se purent prévaloir sur elle de la moindre humiliation, nysabmission, ny inclination , qu'elle leur eust rendu et preste.
Je m'en rapporte au dire et ad songer de ceux et celles qui ont traicté telles amours, telles postures, assiettes et formes.
Geste dame pou voit ordonner ainsy, sans qu'il y allast rien de son honneur prétendu, ny de son cœur généreux offensé ; car, à ce que j'ay ouy dire i aucuns praticqa, il y avoit esses de moyens pour faire telles ordonnance» et pratiques.
Voylâ une terrible et plaisante humeur de femme, et bizarre scrupule de conscience généreuse. 8i a voit-elle raison pourtant; car c'est une fascheuse souffrance que d'estre subjuguée, ployée, foulléé, et mesmes quand l'on pense quelquesfois à part soy, et qu'on dit : «Un tel m'a mis sotis luy et fbullé, par manière «de dire, si-non aux pieds, mais autrement:» cela vaut autant à dire.
Ceste dame aussy ne voulut jamais permettre que ses inférieurs la baisassent jamais â la bouche, «d'autant, disoit-elle, que le toucher «et le tact de bouche à bouche est le plus sensible et précieux de tous les autres touchera, «fust de la main et autres membres, » et pour ce, ne vouloit estre haleinée , ny sentir à la sienne une bouche salle, orde et non pareille à 4a sienne.
Or, sur cecy, c'est une autre question que j'ay veu (railler â aucuns : quel advantage de gloire a plus grand sur son compaignon, ou l'homme ou la femme, quand ils. sont eu
ISCOURS. 231
ces escarmouches ou victoires vénériennes?
L'homme allègue pour soy la raison précédente : que la victoire est bien plus grande quand l'on lient sa douce ennemye abattue sous soy, et qu'il la subjugue, la suppedite et la dompte à son ayse et comme il luy plaist ; car il n'y a si grande princesse ou dame , que , quand elle est là, fusl-ce avec son inférieur ou inégal , qu elle n'en souffre la loy et la domination qu'en a ordonné Venus parmy ses statuts; et, pour ce, la gloire et l'honneur en demeure très-grande à l'homme.
lia femme dit: «Ouy, je le confesse, que «vous vous debvez sentir glorieux quand vous «me tenez soubs vous et me suppeditez ; mais «aussy, quand il me plaist, s'il ne tient qu'à «tenir le dessus, je le liens par gayté et une «gentille volonté qui m'en prend, et non pour «une contrainte. D'avantage, quand ce dessus a me desplaist , je me fais servir à vous comme «d'un esclave ou forçat de gallere, ou, pour «mieux dire, vous fais tirer au collier comme « un vray cheval de charrette , et vous travail- «lant, peinant, suant, halletant, efforçant à «faire les corvées et efforts que je veux tirer de « vous. Cependant , moy, je suis couchée à mon «ayse, je vois venir vos coups; quelquesfois j'en - «ris et en lire mon plaisir à vous voir en telles «altères; quelquesfois aussy je vous plains, selon «ce qui me plaist ou que j'en ay de volonté ou a pitié; et après en avoir en cela très-bien passé «ma fantaisie, je laisse là mon galant, las, «recreu, débilité, énervé, qu'il n'en peut plus, « et n'a besoing que d'un bon repos et de quelque a bon repas, d'un coulis, d'un restaurent ou de «quelque bon bouillon confortât if. Moy, pour «telles corvées ou tels efforts, je ne m'en sens «nullement, si-non que très-bien servie à vos odespens, monsieur le galant, et n'ay autre «mal sinon de souhaiter quelque autre qui a m'en donnast autant, à peine de le faire ren- «dre comme vous : et, par ainsy, ne me ren- «dant jamais, mais faisant rendre mon doux «ennemy, je rapporte la vraye victoire et la «vraye gloire, d'autant qu'en un duel celuy «qui se rend est deshonnoré, et non pas celuy «qui combat jusques au dernier poinct de la «mort.»
— Ainsy que j'ay ouy conter d'une belle et honneste femme, qui une fois , sonmary l'ayant
esvcillée d'un profond sommeil et repos qu'elle prenoit, pour faire cela , après qu'il eut faict elle lui dit: a Vous avez faict et moynon.»Et, parce qu'elle cstoit dessus luy, elle le lia si bien de bras, de mains, de pieds et de ses jambes entrelassées : «Je vous apprendray à ne m'eso veiller une autre fois;» et, le démenant secouant et remuant à toute outrance, son mary qui cstoit dcssoubs,qui ne s'en pouvoit desfaire et qui suoit, akannoit et se lassoit; et crioit mercy, elle le luy fil faire une autre fois en despit de luy, et le rendit si las, si atenuéet Mac, qu'il en devint hors d'haleine et luy jura un bon coup qu'une autre fois il la prendroit à son heure, humeur et apelit. Ce conte est meilleur à se l'imaginer et représenter qu'à l'escrire.
Voylà donc les raisons de la dame avec plusieurs autres qu'elle peut alléguer.
Encor l'homme réplique là-dessus : «Je n'ay « point aucun vaisseau ny baschot comme vous «avez le vostre , dans lequel je jette un gassouil «de {dilution et d'ordure (si ordure se doibt ap- «peller la semence humaine jettée par maryage «et paillardise), qui vous salit et vous y pisse «comme dans un pot.— Ouy, dit la dame; mais «aussy tost ce beau sperme, que vous autres « dites cstre le sang le plus pur et net que vous «avez , je le vous vais pisser incontinent et jet- « ter ou dans un pot ou bassin , ou en un retrait, «et le mesler avecques une autre ordure très- « puante et sale et vilaine; car de cinq cens coups «que l'on nous touchera, de mille, deux mille, o trois mille, voire d'une infinité, voire de nul , « nous n'engraissons que d'un coup , et la ma- «tricc ne retient qu'une fois; car si le sperme «y entre bien et y est bien retenu , ccluy-là est «bien logé, mais les autres fort sallaudement a nous les logeons comme je viens de dire. Voylà « pourquoy il ne faut se vanterdc nous gasouiller «de vos ordures de sperme; car, outre celuy-là «que nous concevons, nous le jetions et ren- «dons pour n'en faire plus de cas aussy tost que a nous l'avons receu et qu'il ne nous donne plus «de plaisir, et en sommes quittes en disant: «Monsieur le potagier, voylà vostre bronet que «je vous rends, et le vous claque là ; il a perdu «le bon goust que vous m'en avez donné pre- «mieremenl. Et notez que la moindre bagasse «en peut dire autant à un grand roy ou prince , «s'il l'a repassée; qui est un grand mespris,
«d'autant que l'on tient le sang royal pour le «plus précieux qui soit point. Vrayment il est «bien gardé el logé bien précieusement plus «que d'un autre !»
Voylà le dire des femmes; qui est nn grand cas pourtant qu'un sang si précieux se pollue et se contamine si sallaudement et vilainement; ce qui estoit deffendu en la loy de Moyse , de ne le nullement prostituer en terre ; mais on faict bien pis quand on le mesle avecques de l'ordure très-orde et salle.
Encor, si elles faisoyent comme un grand seigneur dont j'ay ouy parler, qui , en songeant la nuict , s'estant corrompu parmy ses linceuls, les fit enterrer, tant il estoit scrupuleux , disant que c'estoit un petit enfant provenu de là qui estoit mort , et que c'estoit dommage et une très-grande perte que ce sang n'eust esté mis dans la matrice de sa femme, dont possible l'enfant fust esté en vie.
Il se pouvoit bien tromper par là , d'autant que de mille habitations que le mary faict avecques la femme l'année, possible, comme j'ay dict, n'en devient-elle grosse, non pas une fois en la vie, voire jamais, pour aucunes femmes qui sont brehaignes et stériles, et ne conçoivent jamais ; d'où est venue l'erreur d'aucuns raescreans,que le maryage n'avoit esté institué tant pour la procréation que pour le plaisir; ce qui est mal creu et mal parlé , car, encor qu'une femme n'engroisse toutes les fois qu'on l'entreprend , c'est pour quelque volonté de Dieu à nous occulte, et qu'il en veut punir et mary et femme, d'autant que la plus grande bénédiction que Dieu nous puisse envoyer en maryage, c'est une bonne lignée, et non par concubinage; dont il y a plusieurs femmes qui prennent un grand plaisir d'en avoir de leurs amans , et d'autres non, lesquelles ne veulent permettre qu'on leur lasche rien dedans, tant pour ne supposer des enfans à leurs marys qui ne sont à eux, que pour ne leur sembler faire tort et ne les faire cocus si la rosée ne leur est entrée dedans , ni plus ni moins qu'un estomach débile et mauvais ne peut estre offensé de sa personne pour prendre de mauvais et indigestifs morceaux , pour les mettre dans la bouche , les mascher et puis les cracher à terre.
Aussy, par le mot de cocu , porté par les oiseaux d'avril, qui sont ainsy appclléà pour aller
PREMIER DISCOURS
pondre au nid des autres, les hommes s'appellent cocus par antinomie *, quand les autres viennent pondre dans leur nid , qui est dans le C„ de leurs femmes, qui est autant à dire leur jetter leur semence et leur faire des enfans.
Voylà comment plusieurs femmes ne pensent faire faute à leurs marys pour mettre dedans et s'esbaudir leur saoul , mais qu'elles ne reçoivent point de leur semence ; ainsy sont-elles consciencieuses de bonne façon : comme d'une grande dont j'ay ouy parler, qui disoit à son serviteur : aEsbattez-vous tant que vous vou- « d rez, et donnez-moi du plaisir; mais, sur vostre «vie, donnez-vous garde de ne m'arrou- «ser rien là dedans, non d'une seule goutte, «autrement il vous y va de la vie.» Si bien qu'il falloit bien que l'autre fust sage, et qu'il espiast le temps du mascaret quand il debvoit venir.
— J'ay ouy faire un pareil conte au chevallier de Sanzay de Bretaigne, un très-houneste et brave gentilhomme , lequel , si la mort n'eust entrepris sur son jeune aage, fust esté un grand homme de mer, comme il avoit un très bon commencement : aussy en portoit-il les marques et enseignes, car il avoit eu un bras emporté d'un coup de canon en un combat qu'il fit sur mer. Le malheur pour luy fut qu'il fut pris des corsaires, et mené en Alger. Son maistre, qui le tenoit esclave, estoit le grand prestre de la masquée de là, qui avoit une irès-belle femme qui vint à s'amouracher si fort dudict Sanzay, qu'elle luy commanda de venir en amoureux plaisir avecques elle, et qu'elle luy feroil très-bon traictement, meilleur qu'à aucun de ses autres esclaves; mais surtout elle lui commanda trèsexpressement, et sur la vie, ou une prison trèsrigoureuse , de ne lancer en son corps une seule goutte de sa semence, d'autant, disoit-clle, qu'elle ne vouloit nullement estre polluée ni contaminée du sang chrestien , dont elle penserait offenser grandement et sa loy et son grand prophète Mahomet ; et de plus luy commanda qu'encor qu'elte fust en ses chauds plaisirs, quand bien elle luy commanderait cent fois d'hasarder le pacquet tout à trac, qu'il n'en fist rien , d'autant que ce serait le grand plaisir duquel elle estoit ravie qui le luy ferait dire, et non pas la volonté de l'ame.
Ledict Sanzay, pour avoir bon traictement et plus grande liberté, encor qu'il fust chrestien , ferma les yeux pour ce coup à sa loy; car un pauvre esclave rudement traicté et misérablement enchaisné peut s'oublier bien quelquesfois. Il obéit à la dame , et fut si sage et si abstreint à son commandement qu'il commanda fort bien à son plaisir; et moulloit au moulin de sa dame tousjours très-bien , sans y faire couller d'eau ; car, quand l'escluse de l'eau vouloit se rompre et se desborder, aussy tost il la retirait, la resserrait et la faisoil escoulcr où il pouvoit; dont ceste femme l'en ayma davantage, pour estre si abstraint à son estroit commandement , encor qu'elle lui criast : « Laschez , je vous en donne «i tou(e permission ! o mais il ne voulut onc , car il craignoit d ésire battu à la turque, comme il voyoït ses autres compaignons devant soy.
Voylà une terrible humeur de femme ; et pour ce il semble qu'elle faisoit beaucoup, et pour son ame qui estoit turque, et pour l'autre qu estoit chrestien, puisqu'il ne se deschargeoit nullement avecques elle : si me jura-il qu'en sa vie il ne fut eu telle peine.
11 me fit un autre conte, le plus plaisant qu'il est possible, d'un traict qu'elle luy fit ; mais d'autant qu'il est trop sallaud je m'en tairay, de peur d'offenser les oreilles cliastcs.
Du despuis ledict Sanzay fut rachepté par les siens, qui sont gens d'honneur et de bonne maison en Bretaigne , et qui appartiennent à beaucoup de grands, comme à M. le connestablc qui aymoit fort son frère aisné, et qui luy ayda beaucoup à ceste délivrance . laquelle ayant eue, il vint à la cour, et nous en conta fort à M. de Slrozze et à moy de plusieurs choses, et enlr'autres il nous fit ces contes.
Que dirons-nous maintenant d'aucuns marys qui ne se contentent de se donner du contentement et du plaisir paillard de leurs femmes, mais en donnent de l'appétit, soit à leurs compaignons et amys,soit à d'autres? Ainsy j'en ay cognu plusieurs qui leur louent leurs femmes , leur disent leurs beautés, leur figurent leurs membres et parties du corps, leur représentent leurs plaisirs-qu'ils ont avecques elles, et leurs follatreriesdont elles usent envers eux, les leur font baiser, toucher, taster, voire voir nues.
Que meritent-ils ceux-là? sinon qu'on les fasse cocus bicu à point , ainsi que fit Gygès, par le
moyen de sa bague, au roy Candaule, roy des Lydiens, lequel, sot qu'il esloil, luy ayant loué la rare beauté de sa femme , comme si le silence luy faisoit tort et dommage , et puis la luy ayant monstrée toute nue , en devint si amoureux qu'il en jouit tout à son gré , et le fit mourir, et s'impatronisa de son royaume. On dit que la femme en fut si désespérée pour avoir esté représentée ainsy , qu'elle força Gigès à ce mauvais tour, en luy disant : «Ou ce- «luy qui t'a pressé et conseillé de telle chose, «faut qu'il meure de ta main, ou toy, qui m'as «regardée toute nue, que tu meures de la main «d'un autre. «Certes, ce roy estoitbien de loisir de donner ainsy appétit d'une viande nouvelle, si belle et si bonne , qu'il debvoil tenir si chère.
— Louys, duc d'Orléans, tué à la porte Barbette , à Paris , fit bien au contraire , grand desbaucheur des dames de la cour, et tousjours des plus grandes ; car, ayant avecques luy couché une fort belle et grande dame, ainsy que son mary vint en sa chambre pour luy donner le bonjour, il alla couvrir la teste de sa dame, femme de l'autre, du linceul , et luy descouvrit tout le corps, luy faisant voir tout nud et toucher à son bel ayse, avec deffense expresse sur la vie de n'oster le linge du visage, ny la descouvrir aucunement , à quoy il n'osa contrevenir, luy demandant par plusieurs fois ce qui luy sembloit de ce beau corps tout nud : l'autre en demeura tout esperdu et grandement satisfaict.
Le duc luy bailla congé de sortir de la chambre, ce qu'il fit sans avoir jamais peu cognoistreque ce fust sa femme.
S'il l'eust bien veue et recognue toute nue, comme plusieurs que j'ai veu, il l'eust cognue â plusieurs signes , possible; dont il fait bon les visiter quelquefois par le corps.
Elle, après son mary party, fut interrogée de M. d'Orléans si elle avoit eu l'alarme et peur. Je vous laisse à penser ce qu'elle en dit , et la peine et l'altère en laquelle elle fut l'espace d'un quart d'heure ; car il ne falloit qu'une petite indiscrétion , ou la moindre désobéissance que son mary eust commis pour lever le linceul; il est vray, ce dit monsieur d'Orléans , mais qu'il l'eust tué aussy lost pour l'empeschcr du mal qu'il eust faict à sa femme.
Fit le bon fut de ce mary, qu'estant la nuict d'amprès couché avecques sa femme, il luy dit
GALLANTES
que M. d'Orléans luy avoit faict voir la plus belle femme nue qu'il vit jamais, mais, quant au visage, qu'il n'en sçavoit que rapporter, d'autant qu'il luy avoit interdict.
Je vous laisse à penser ce qu'en pou voit dire sa femme dans sa pensée. Et de ceste dame tant grande, et de M d'Orléans, on dit que sortit ce brave et vaillant bastard d'Orléans, le soustien de la France et le fléau de l'Angleterre , et duquel est venue ceste noble et généreuse race des comtes de Dunois.
— Or, pour retourner encor à nos marys prodigues de la veue de leurs femmes nues, j'en sçay un qui, par un matin, un sien compaignon l'estant allé voir dans sa chambre ainsy qu'il s'habilloit, luy monstra sa femme toute nue, étendue tout de son long toute endormie, et s'estant elle-mesme osté ses linceuls de dessus elle, d'autant qu'il faisoit grand chaud , luy tira le rideau à demy, sy bien que le soleil levant donnant dessus elle, il eut loisir de la bien contempler à son ayse , où il ne vid rien que tout beau en perfection; et y peut paistre ses yeux, non tant qu'il eust voulu, mais tant qu'il peut; et puis le mary et luy s'en allèrent chez le roy.
Le lendemain, le gentilhomme qui estoit fort serviteur de ceste dame honneste, luy raconta ceste vision , et mesmes lui figura beaucoup de choses qu'il avoit remarquées en ses beaux membres, jusques aux plus cachées; et sy le mary le luy confirma, et que c'estoit luy-mesme qui en avoit tiré le rideau.
La dame, de despit qu'elle conceut contre son mary, se laissa aller et s'octroya à son aray pour ce seul subject ; ce que tout son service n'avoit sceu gaigner.
— J'ay cognu un très-grand seigneur qui , un matin, voulant aller à la chasse, et ses gentilshommes l'estans venu trouver à son lever, ainsy qu'on le chaussoit , et avoit sa femme couchée près de luy et qui luy tenoit son cas en pleine main , il leva si promplement la couverture qu'elle n'eut loisir de lever la main où elle estoit posée, que l'on l'y vit à l'ayse et la moictié de son corps ; et en se riant, il dit à ces messieurs qui estoient prescris : «Hé bien, messieurs, ne vous ai je «pas faict voir choses et autres de ma femme?» Laquelle fut si despitée de ce trajet , qu'elle luy
PREMIER
en voulut dd mal extresme ; et mesmes pour la surprise de ceste main ; et possible despûis elle le lui rendit bien.
— J'en sçay un autre d'un grand seigneur, lequel , cognoissant qu'un 6ien amy et parent eatoit amoureux de sa femme, fust ou pour luy en faire venir l'envie davantage, ou du despit et desespoir qu'il pouvoit concevoir dequoy il avoit eu une si belle femme et luy n'en tastoit point, la lui monstra un matin, l'estant allé voir dans le lict tous deux couchés ensemble , à demye nue : et si fit bien pis , car il luy fit cela devant luy-mesme, et la mit en besogne comme si elle eust esté à part; encor pnoit-il l'amyde bien voir le tout, et qu'il faisoit tout cela à sa bonne grâce.
Je vous laisse à penser si la dame , par une telle privauté de son mary, n'avoit pas occasion de faire à son amy l'autre toute entière , et à bon escient , et s'il n'estoit pas bien employé qu'il en portast les cornes.
— J'ay ouy parler d'un autre , et grand seigneur, qui le faisait ainsy à sa femme devant un grand prince, son maistre, mais c'estoit par sa prière et commandement, qui se delectoit à tel plaisir.
Ne sont-ils pas donc ceux-là coulpables, puisqu'ayant esté leurs propres maquereaux , en veulent estre les bourreaux?
11 ne faut jamais monslrer sa femme nue, ny ses terres, pays et places, comme je tiens d'un grand capitaine, à propos de feu M. de Savoye, qui desconseilla ét dissuada nostre roy Henry dernier, quand , à son retour de Poulogne, il passa par la Lombardie , de n'aller ny entrer dans la ville de Milan , luy alléguant que le. roy d'Espaigne en pourroit prendre quelque ombre : mais ce ne fut pas cela ; il craignoit que le roy y estant , et la visitant bien à point, et contemplant sa beauté, richesse et grandeur, qu'il ne fust tenté d'une extrême envie de la ravoir et reconquérir par un- bon et juste droict , comme avoient faict ses prédécesseurs. Et voylà la vraye cause , comme dit un grand prince, qui le tenoit du feu roy, qui cognoissoit ceste encloueure. Mais , pour complaire à M. de Savoye, et ne rien altérer du costé du roy d'Espaigne, il prit son chemin à costé , bien qu'il eust toutes les envies du monde d y aller, à ce qu'a me fit cest honneur,
quand il fut de retour à Lyon, de me le dire : en quoy ne faut doubter que M. de Savoye ne fust plus Espaignol que François.
J'estime les marys aussy condamnables , lesquels, après avoir receu la vie par la faveur de leurs femmes, en demeurent tellement ingrats , que , pour le soupçon qu'ils ont de leurs amours avec d'autres , les traittent très-rudement , jusqu'à attenter sur leurs vies.
— J'ay ouy parler d'un seigneur sur la vie duquel aucuns conjorateurs ayant conjuré et conspiré, sa femme, par supplication, les en destourna, et le garantit d'estre massacré; dont despuis elle en a esté très-mal recognue, et traictée très- rigoureusement.
J'ay veu aussy un gentilhomme, lequel ayant esté accusé et mis en justice pour avoir faict très- mal son debvoir à secourir son gênerai en une bat taille, si bien qu'il le laissa tuer sans aucune assistance ni secours , estant près d'estre aentencié et d'estre condamné d'avoir la teste tranchée, nonobstant vingt mille escus qu'il présenta pour avoir la vie sauve, sa femme, ayant parlé à un grand seigneur de par le monde , et couché avec luy par la permission et supplication dudict mary, ce que l'argent n'avoit peu faire, sa beauté et son corps l'exécuta , et luy sauva la vie et la liberté. Du despuis il la traicia si mal que rien plus. Certes, tels marys, cruels et enragés, sont très-miserâbles.
D'autres en ai-je cognu qui n'ont pas faict de mesmes, car ils ont bien sceu recognobtre le bien d'où il venoit , et honnoroient ce bon trou toute leur vie, qui les avoit sauvés de mort.
- — Il y a encor une autre sorte de cocus , qui ne se sont contentés d'avoir esté ombrageux en leur vie , mais allans mourir et sur le poinct du trépas le sont encor : comme j'en ay cognu un qui avoit une fort belle et honnesle femme, mais pourtant qui ne s'estoit point tousjours esludiée à luy seul. Ainsy qu'il voulait mourir, il luy disoit : * Ah! ma mye, je «m'en vais mourir! Et plust à Dieu que vous «me tinssiez compaignie, et que vous et moy «allassions ensemble en l'autre monde! ma «mort ne m'en seroit si odieuse , et la prendrais «plus en gré.» Mais la femme, qui estoit encor très-belle, et jeune de trente-sept ans, ne le voulut point suivre ny croire pour ce
DES DAMES G ALLANTES.
coup ,a , et ne voulut faire la sotte, comme uous le lisons de Evadné, fille de Mars et de Thebé, femme de Ca panée, laquelle l'a y ma si ardemment, que, luy estant mort, aussy tost que son corps fut jetté dans le feu , elle s'y jetta après •toute vive, etsebruslaet se consuma avecques luy, par une grande constance et force, et ainsy l'accompaigna à sa mort.
— Alceste fit bien mieux, car, ayant sceu par l'oracle que son mary Admete , roy de Thessalie , debvoit mourir bientost si sa vie n'estoit racheptée par la mort de quelque autre de ses amys, elle soudain se précipita a la mort, et ainsy sauva son mary.
Il n'y a plus meshuy de ces femmes si charitables , qui veulent aller de leur gré dans la fosse avant leurs marys, ny les suivre. Non, il ne s'en trouve plus : les mères en sont mortes, comme disent les maquignons de Paris des chevaux, quand on n'en trouve plus de bons.
Etvoylà pourquoyj'estiraoisce mary, que je viens d'alléguer, malhabille de tenir ces propos à sa femme, si fascheux pour la convier à la mort , comme si c'eust esté quelque beau festin pour l'y convier. G'estoit une belle jalousie qui lui faisoit parler ainsy, qu'il concevoit en soy du dcsplaisir qu'il pou voit avoir aux enfers làbas, quand il verrai t sa femme, qu'il avoit si bien dressée, entre les bras d'un sien amoureux , ou de quelque autre mary nouveau.
Quelle forme de jalousie voylà , qu'il fallut que son mary en fust saisi alors, et qu'à tous les coups il luy disoit que, s'il en reschappoit, il n'endurerait plus d'elle ce qu'il avoit enduré : et, tant qu'il a vescu, il n'en avoit point esté atteint, et luy laissoit faire à son bon plaisir.
— Ce brave Tancrede n'en fit pas de mesmes, luy qui d'autresfois se fit jadis tant signaler en la guerre saincte : estant sur le point de la mort, et sa femme près deluy dolente, avecques le comte de Tripoly, il les pria tous deux après sa mort de s'espouser l'un l'autre, et le commanda a sa femme ; ce qu'ils firent.
Pensez qu'il en avoit veu quelques approches d'amour en son vivant; car elle pouvoit estre aussy bonne vesse que sa mère, la comtesse d'Anjou, laquelle, après que le comte de Bretaigne l'eut entretenue longuement, elle vint trouver le roy de France Philippe», qui la mena
de mesmes, et luy fit ceste fille bas tarde qui s'appela Gicile , et puis la donna en maryage à ce valeureux Tancrede, qui certes, par ses beaux exploicts, ne meritoit d'estre cocu.
— Un Albanois, ayant esté condamné de-là les ni oui s d'estre pendu pour quelque forfaict, estant au service du roy de France , ainsy qu'on le vouloit mener au supplice, il demanda à voir sa femme et luy dire adieu , qui estoit une très-belle femme et très-agréable. Ainsy donc qu'il luy disoit adieu, en la baisant il luy tronçonna tout le nez avecques belles dents et le luy arracha de son beau visage. En quoy la justice l'ayant interrogé pourquoy il avoit faict ceste villainie à sa femme, il respondit qu'il l'avoit faict de belle jalousie, «d'autant, ce di- «soit-il , qu'elle est très-belle; et pour ce après « ma mort je sais qu'elle sera aussy tost recherochée et aussy tost abandonnée à un autre de a mes compaignous, car je la cognois fort pail- « larde, et qu'elle m'oublieroit incontinent. Je « veux doneques qu'après ma mort elle ay t de «moy souvenance, qu'elle pleure et qu'elle soit «affligée ; si elle ne l'est par ma mort, au moins «qu'elle le soit pour esire défigurée, et qu'au- «cundemescompaignons n'en aye le plaisir «que j'ay eu avecques elle.» Voylà un terrible jaloux !
— J'en ay ouy parler d'autres qui , se senlans vieui , caducs , blessés , atténués et proches de la mort, de beau despit et de jalousie secrètement ont advancé les jours à leurs moictiés, mesmes quand elles ont esté belles.
— Or, sur ces bizarres humeurs de ces marys tyrans et cruels , qui font mourir ainsy leurs femmes, j'ay ouy faire une dispute, sçavoir : s'il est permis aux femmes, quand elles s'aperçoivent ou se doublent de la cruauté et massacre que leurs marys veulent exercer envers elles, de gaigner le devant et de jouer à la prime, et , pour se sauver, les faire jouer les premiers, et les envoyer devant faire les logis en l'autre monde.
J'ay ouy maintenir que ouy, et qu'elles le peuvent faire, non selon Dieu, car tout meurtre est deffendu, ainsy que j'ai dict, mais, selon le monde, prou; et se fondent sur ce mot, qu'il vaut mieux prévenir que d'estre prévenu : car enfin chascun doibt estre curieux de sa vie ; et puisque Dieu nous l'a donnée, la faut
PREMIER DISCOURS
garder jusqu'à ce qu'il nous appelle par nostre mort. Autrement, sçachant bien leur mort, et s'y aller précipiter, et ne la fuir quand elles peuvent, c'est se tuer soy-même, chose que Dieu abhorre fort ; parquoy c'est le meilleur de les envoyer en ambassade devant, et en parer le coup, ainsy que fit Blanche d'Overbruck à son mary le sieur de Flavy, capitaine de Comipiegne et gouverneur, qui trahit et fut cause de la perte et de la mort de la Pucelie d'Orléans. Et ceste dame Blanche ayant sceu que son mary la vouloit faire noyer, le prévint , et, avecques l'aide de son barbier, Festouffà et l'estrangla,dont leroyCharles septiesme lui en donna aussy tost sa grâce; à quoy aussy ayda bien la trahison du mary pour l'obtenir, possible plus que toute autre chose. Cela se trouve aux Annales de France, et principalement en celles de Guyenne.
De mesmes en fit une madame de La Borne, du règne du roy François premier, qui accusa et deffera son mary à la justice, de quelques folies faicies et crimes possible, énormes, qu'il avoitfaict avecques elle et autres, le fit constituer prisonnier, sollicita contre luy, et luy fil trancher la teste. J'ay ouy faire ce conte à ma grand-mère, qui la disoit de bonne maison et belle femme. Celle-là gaigna bien le devant.
— LareyneJehaune deNaples première en fit de mesmes à l'endroict de l'infant de Majorque, son tiers mary, à qui elle fit trancher la teste pour la raison que j'ay dict en son discours ; mais il pouvoit bien estre qu'elle se craigtioit de luy, et le vouloit despescher le premier : à quoy elle avoit raison, et toutes ses semblables, de faire de mesmes quand elles se doubtent de leurs galans.
J'ay ouy parler de beaucoup de dames qui bravement se sont acquittées de ce bon office, et sont eschappées par ceste façon; et mesmes j'en ay cognu une, laquelle, ayant esté trouvée avecques son amy par son mary, il n'en dit rien ny à l'un ny à l'autre, mais s'en alla courroucé, et la laissa là-dedans avecques son amy, fort panthoise et désolée et en grand altération. Mais la dame fut résolue jusques là de dire : «Il ne m'a a rien dict ni faict pour ce coup, je crains qu'il me «la garde bonne et sous mine; mais, si j'estois «asseurée qu'il me deust faire mourir, j'advi- •serois à lui faire sentir la mort le premier.»
La fortune fut si bonne pour elle au bout de quelque temps, qu'il mourut de soy-mesme* dont bien luy en prit, car oneques puis il ne luy] avoit faict bonne chère , quelque recherche! qu'elle luy fist.
— Il y a encor une autre dispute et question sur ces fous et enragés marys, dangereux cocus, à sçavoir sur lesquels des deux ils se doibvent prendre et vanger, ou sur leurs femmes, ou sur leurs amans.
Il y en a qui ont dict seulement sur la femme, se fondant sur ce proverbe italien qui dit que morta la bestla, morta la rabbiaoveneno 1 : pensans, ce leur semble, estre bien allégés de leur mal quand ils ont tué celle qui fait la douleur, ny plus ny moins que font ceux qui sont mordus ou piqués de l'escorpion : le plus souverain remède qu'ils ont, c'est de les prendre, tuer ou l'escarbouiller, et l'applicquer sur la morsure ou playe qu'il a faite; et disent volontiers et coustumièremenl que ce sont les femmes qui sont le plus punissables. J'entends des grandes dames et de haute guise, et non des petites , communes et de basse marche; car ce sont elles, par leurs beaux attraicts, privautés, commandemens etparoiles, qui attacquent les escarmouches , et que les hommes ne les font que soustenir; et que plus sont punissables ceux qui demandent et lèvent guerre, que ceux qui la deffendent; et que bien souvent les hommes ne se jettent en tels lieux périlleux et hauts, sans l'appel des dames, qui leur signifient en plusieurs façons leurs amours; ainsy qu'on voit qu'en une grande, bonne et forte ville de frontière, il est fortmal-aysé d'y faire entreprise ni surprise , s'il n'y a quelque intelligence sourde parmy aucuns de ceux du dedans , ou qui ne vous y poussent, attirent , ou leur tiennent la main.
Or, puisque les femmes sont un peu plus fragiles que les hommes , il leur faut pardonner, et croire que, quand elles se sont mises une fois à aymer et mettre l'amour dans l'ame, qu'elles l'exécutent à quelque prix que ce soit, ne se contentans, non pas toutes, de le couver là-dedans, et se consumer peu à peu, et en devenir seiches et allanguies , et pour ce en effacer leur beauté, qui est cause qu'elles désirent
• Morte la beie, morU la rage ou le TeniD.
en guérir et en tirer du plaisir, et ne mourir du mal de la furette l, comme on dit.
Certes, j'ay cognu plusieurs belles dames de ce naturel, lesquelles les premières ont pluslost recherché leur androgine que les hommes, et sur divers subjects ; les unes pour les voir beaui, braves, vaillants et agréables ; les autres pour en escroquer quelque somme de dinari ; d'au* très pour en tirer des perles , des pierreries , des robbes de toille d'or et d'argent, ainsy que j'en ay veu qu'elles en faisoient autant de difficulté d'en tirer comme un marchand de sa denrée (aussy dit-on que femme qui prend se vend); d'autres pour avoir de la faveur en cour; autres des gens de justice, comme plusieurs belles que j'ay cognues qui, n'ayant pas bon droict, le faisoient bien venir par leurs cas et par leurs beautés; et d'autres pour -en tirer la suave substance de leurs corps.
— J'ay veu plusieurs femmes si amoureuses de leurs amans , que quasy elles les suivoient ou couroicnt à force, et dont le monde en porloit la honte pour elles.
J'ay cognu une fort belle dame si amoureuse d'un seigneur de par le monde, qu'au lieu que les serviteurs ordinairement portent les couleurs de leurs dames, cesle-cy au contraire les portoit de son serviteur. J'en nommerois bien les couleurs, mais elles feraient une trop grande descouverte.
— J'en ay cognu une autre , de laquelle le mary ayant faict un affront à son serviteur en un tournoy qui fut faict a la cour, cependant qu'il estoit en la salle du bal et en faisoit son triomphe, elle s'habilla , dedespit, en homme, et alla trouver son amant, et luy porter pour un moment son cas, tant elle en estoit si amoureuse qu'elle en inouroit.
— J'ay cognu un honneste gcnlilltommc, et des moins deschirés de la cour, lequel ayant envie un jour de servir une fort belle et honneste dame s'il en fut oneques, parce qu'elle luy en donnoit beaucoup de subjects de son costé, et de l'autre il faisoit du retenu pour beaucoup de raisons et respects, cesle dame pourtant y ayant mis son amour, et à quelque hasard que ce fust elle en avoit jetté le dé, ce disoit-clle,
1 Dan» ce proverbe, la furette e«I prise pour l'hermine, qui, dit-on , aune mieux se laisser prendre que de se salir.