DE L'ATTOUCHEMENT EN AMOUR
Or, quant à l'attouchement, certainement il faut avouer qu'il est très-delectable, d'autant que la perfection de l'amour c'est de jouir, et que jouir ne se peut faire sans l'attouchement : car, tout ainsy que la faim et la soif ne se peut soulager et appaiser, si-non par le manger et le boire , aussy l'amour ne se passe ny par l'ouye ny par la veue , mais par le toucher, l'embrasser et par l'usage de Venus : a quoi le badin fat Diogène cynique rencontra badineroent, mais salaudement pourtant, quand il souhaitoit qu'il peust abattre sa faim en se frottant le ventre, tout ainsy qu'en se frottant la verge il passoit sa rage d l'amour. J'eusse voulu mettre cecy en parolles plus nettes, mais il le faut passer fort légèrement; ou bien, comme fit cest amoureux de Lamia, qui , ayant esté par trop excessivement rançonné d'elle pour jouir de son amour, n'y put ou n'y voulut entendre; et, pour ce, s'advisa, songeant en elle, se corrompre, se polluer, et passer son envie en son imagination : ce qu'elle ayant sceu,le fit convenir devant le juge qu'il eust à l'en satisfaire et la payer; lequel ordonna qu'au son et tintement de l'argent qu'il luy monstreroit elle seroit payée, et en passerait ainsy son envye, de mesmes que l'autre, par songe et imagination , avoit passé la sienne.
11 est bien vray que l'on m'alléguera force espèces de Venus que les anciens philosophes déguisent; mais de ce, je m'en rapporte à eux et aux plus subtils qui en voudront discourir. Tanf. y a , puisque le fruit de l'amour mondain n'est autre chose que la jouissance, il ne faut point la penser bien avoir, qu'en tou chant et embrassant. Si est-ce que plusieurs ont bien eu opinion que ce plaisir esloit fort maigre sans la veue et la parolle; et de ce nous en avons un bel exemple dans les Cent Nouvelles de la reine de Navarre, de cest honneste gentilhomme, lequel, ayant jouy plusieurs fois de ceste honneste dame, de nuict , bouchée avecques son louret denez (car les masques n'est oient encor en usage), en une galerie sombre et olwrnre , encor qu'il cognust bien
au toucher qu'il n'y avoit rien que de bon,
MANTOMB. II.
friant et exquis, ne se contenta point de telle faveur, mais voulut scavoir à qui il avoit à faire : par quoy, en l'embrassant et la tenant un jour, il la marqua d'une craye au derrière de sa robbe qui estoit de velours noir ; et puis le soir après soupper (car leurs assignations estoient à certaine heure assignée) , ainsy que les dames entroient dans la salle du bal , il se mit derrière la porte; et, les espiant attentivement passer, il vient à voir entrer la sienne marquée sur l'espaule, qu'il n'eust jamais pensé , car, en ses façons , contenances et parolles, on l'eust prise pour la Sapience de Salomon, et telle que la reyne la descrit.
Qui fut esbahy? ce fut ce gentilhomme, pour sa fortune, assise sur une femme qu'il n'eust jamais creu moins d'elle que de toutes les dames de la cour. Vray est qu'il voulut passer plus outre, et ne s'arrester là; car il luy voulut le tout descouvrir, et scavoir d'elle pourquoy elle se cachoit ainsy de luy, et se faisoit ainsy servir à couvert et cachettes; mais elle, très-bien rusée, nia et renia tout, jusqu'à sa part de paradis et la damnation de son ame, comme est la coustume des dames, qu.ind on leur va objecter des choses de leur cas qu'elles ne veulent qu'on les sçache, encor qu'on en soit bien certain et qu'elles soient très-vrayes.
Elle s'en despita; et par ainsy ce gentilhomme perdit sa bonne fortune. Bonne certes, elle esloit; car la dame esloit grande, et valoit le faire; et, qui plus est, parce qu'elle faisoit de la sucrée , de la chaste, de la prude, de la feinte; en cela il pouvoit avoir double plaisir : l'un pour ceste jouissance si douce , si bonne et si délicate; et le second, à la contempler souvent devant le monde en sa mixte comte, mine, froide et modeste, et sa parolle toute chaste , rigoureuse et rechignarde , songeant en soy son geste lascif, folastre, maniment et paillardise, quand ils estoient ensemble.
Voylà pourquoy ce gentilhomme eut grand tort de luy en avoir parlé; mais debvoit tousjours continuer ses coups et manger sa viande , aussy bien sans chandelle qa'avecques tous les flambeaux de sa chambre.
Bien debvoit-il scavoir qui elle estoit ; et en faut louer sa curiosité, d'autant que, comme dit le conte, il avoit peur d'avoir à faire avecques
quelque espèce de diable; car volontiers ces diables se transforment et prennent la forme des femmes pour habiter avecques les hommes, et les trompent ainsy ; auxquels pourtant , à ce que j'ay ouy dire à aucuns magiciens subtils, est plus aysé de s'accommoder de la forme et visage de la femme, que non pas de la parolle.
Voylà pourquoyce gentilhomme avoit raison de la vouloir voir et cognoistre; et, à ce qu'il disoit luy-mesme, l'abstinence de la parolle luy faisoit plus d'appréhension que la vene, et le metloit en resverie de monsieur le iiablc;dont enc6la il monslra qu'il craignoit Dieu.
Mais, après avoir le tout descouvert , il ne debvoit rien dire. Mais quoy! ce dira quelqu'un, l'amitié et l'amour n'est point bien parfaicte, si on ne la déclare et du coeur et de la bouche; et pour ce, ce gentilhomme la luy vouloit faire bien entendre; mais il n'y gaigna rien , car il y perdit tout. Aussy, qui eust cognu l'humeur de ce gentilhomme, il sera pour excusé, car il n'estoit sy froid ny discret pour jouer ce jeu, et se masquer d'une telle discrétion; et, à ce que j'ay ouy dire à ma mere, qui estoit à la reyne de Navarre, et qui en sçavoil quelques secrets de ses Nouvelles, et qu'elle. en estoit Tune des devisantes, c'esloit feu mon oncle de La Chaslaigneraye, qui estoit brusq , prompt et un peu volage.
Le conte est desguisé pourtant pour le cacher mieux ; car mondict oncle ne fut jamais au service de la grand princesse, maistresse de ceste dame , ouy bien du roy son frere : et si h Vu fut autre chose, car il estoit fort aymé et du roy et de la princesse.
La dame, je ne la norameray point, mais elle estoit veufve et dame d'honneur d'une très-grande princesse, et qui sçavoit faire la mine de prude plus que dame de la cour.
— J'ay ouy conter d'une dame de la cour de nos derniers roys, que je cognois, laquelle, estant amoureuse d'un fort honneste gentilhomme de la cour, vouloit imiter la façon d'amour de ceste dame precedeute; mais autant de fois qu'elle venoit de son assignation et de son rendez-vous, elle s'en alloit à sa chambre, et se faisoit regarder de tous costés à une de ses filles ou femmes de chambre, si elle n'estoit point marquée; et, par ce
©ALLANTES.
moyen , se garda d'estre mesprise et recognuc.
Aussy ne fut-elle jamais marquée qu'à la neufviesrae assignation, que la marque fut
aussy tost descouverte et recognuc de ses femmes. Et pour ce, de peur d'estre escandalisée, et tomber en opprobre, elle brisa là, et oneques puis ne retourna à l'assignation.
Il eust mieux valu , ce dit quelqu'un , qu'elle luy eust laissé faire ses marques tant qu'il eust voulu, et autant de faites les desfaire et effacer; et pour ce eust eu double plaisir, l'un, de ce contentement amoureux, et l'autre, de se mocquer de son homme, qui travailloit tant à ceste pierre philosophale pour la descouvrir et cognoistre, et n'y pouvoit jamais parvenir.
— J'en ay ouy conter d'une autre du temps du roy François, de ce beau escuyer Gruffy, qui estoit un escuyer de l'escurie dudict roy, et mourut à Naples au voyage de M. de Lautreq, et d une très-grande dame de la cour, dont en devint très-amoureuse : aussy estoit- il trèsbeau et ne l'appelioit-on ordinairement que le beau Gruffy, dont j'en ai veu le pourtraict qui le monstre tel.
Elle attira un jour un sien vallet de chambre en qui elle se fioit, pourtant incognu et non veu, en sa chambre, qui luy vint dire un jour, luy bien habillé qu'il sentoit son gentilhomme, qu'une très-honneste et belle dame se recommaudoit A luy, et qu'elle en estoit si amoureuse qu'elle en desiroit fort Paccointance plus que d'homme de la cour, mais par tel si qu'elle ne vouloit , pour tout le bien du monde, qu'il la visi ni la cognust; mais qu'à l'heure du coucher, et qu'un chascun de la cour serait retiré, il le viendrait quérir et prendre en un certain lieu qu'il luy dirait , et de là il le mènerait coucher avecques ceste dame ; mais par tel pache» aussi, qu'il luy vouloit bouscher les yeux avecques un beau mouchoir blanc , comme un trompette qu'on meine en ville ennemye, afin qu'il ne peust voir ny recognoistre le lieu ny la chambre là où il le mènerait, et le tiendroit tousjours par les mains afin de ne desfaire ledict mouchoir; car ainsy luy avoit commandé sa maistresse luy proposer ces conditions, pour ne vouloir estre cognue de luy jusqu'à quelque temps certain et prefix qu'u luy dit
, ' Pacte, condition.
DEUXIESME
et luy promit; et pour ce, qu'il y pcnsast et advisast bien s'il y vouloit venir à ceste condition, afin qu'il luy sceust dire lendemain sa responsc; car il le viendrait quérir et prendre eu un lieu qu'il luy dit, et surtout qu'il fuît seul, et il le meneroit en une part ri bonne, qu'il ne s'en repentiroit point d'y estre allé. Voylà une plaisante assignation et composée d'une estrange condition.
J'aymerois autant celle-là d'une dame espaignolle, qui manda à un une assignation, mais qu'il portast avecques luy trois S. S. S., qui esloienl à dire , sabio, solo, segreto; sage, seul, secret; l'autre luy manda qu'il iroit, mais qu'elle se garnist et fournist de trois F. F. F., qui sont qu'elle ne fust fea, flaca nyfria; qui ne fust ny laide, flaque ny froide.
Àtant, le messager se départit d'avecques Gruffy. Qui fut en peine et en songe? ce fut luy, ayant grand subject de penser que ce fust quelque partie jouée de quelque ennemy de cour, pour luy donner quelque venue, ou de mort ou de charité envers le roy. Songeoit aussy quelle dame pou voit elle estre, ou graude, ou moyenne, ou petite, ou belle, ou laide, qui plus luy faschoit (encor que tous chats sont gris la nuict, ce dit-on, et tous c... sont c... sans clarté). Par quoy, après en avoir conféré à un de ses compaignons des plus privés , il se résolut de tenter la risque, et que pour l'amour d'une grande, qu'il presumoit bien estre, il ne faltoit rien craindre et appréhender. Par quoy, le lendemain que le roy, les reynes, les dames et tous et toutes de la cour se furent retirés pour se coucher, ne faillit de se trouver au lieu que le messager luy avoit assigné, qui ne faillit aussy tost l'y venir trouver avecques un second, pour luy aider à faire le guet si l'autre n'estoit point snivy de page ni de laquais, ni vallet, ni gentilhomme. Aussy tost qu'il le vit, luy dit seulement : «Allons, monsieur, maidame vous attend. » Soudain il le banda , et le mena par lieux obscurs, estroicts, et traverses Incognues , de telle façon que l'autre luy dit franchement qu'il ne sçavoit là où il le menoit; puis il entra dans la chambre de la dame , qui catoit si sombre et si obscure qu'il ne pouvoit rien voir ni cognoislre, non plus que dans un four.
Bien la trouva-il sentant à bon, et tres-
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bien parfumée, qui lui fit espérer quelque chose de bon; par quoy le fit deshabiller aussy tost, et liiy-mème le déshabilla ; et après le mena par la main , lui ayant osté le mouchoir, au lict de la dame, qui l'altendoit en bonne dévotion; et se mit auprès d'elle à la laster, l'embrasser, la caresser, où il n'y trouva rien que très-bon et exquis, tant à sa peau qu'à son linge et lict Irès-superbé, qu'il taslonnoit avecques les mains; et ainsy passa joyeusement la nuict avecques ceste belle dame, que j'a y bien ouy nommer. Pour tin , tout luy contenta en toutes façons; et cognut bien qu'il esloit trèsbien hébergé pour ceste nuict ; mais rien ne luy faschoit, disoit-il, si -non que jamais il n'en sceut tirer aucune parollc.
Elle n'avoit garde , car il parloit assez souvent à elle le jour, comme aux autres dames, et, pour ce, l'eust cognue aussy tost. De follastreries, de mignardises, de caresses, d'attouchemens, et de toute autre sorte de démonstrations d'amour et paillardises, elle n'y espargnoit aucune : tant y a qu'il se trouva bien.
Le lendemain , à la pointe du jour, le messager ne faillit le venir esve ller, et le lever et habiller, le bander et le retourner au lieu où il l'avoit pris, et recommander à Dieu jusques au retour, qui seroit bien tost. El ne fut sans luy demander s'il luy avoit menty, et s'il se trouvoit bien de l'avoir creu,et ce qu'il luy en sembloit de luy avoir servy de fourrier, et s'il luy avoit donné bon logement.
Le beau Gruffy, après l'avoir remerefé cent fois, luy dit adieu, cl qu'il seroit tousjours prest de retourner pour si bon marché, et revoler quand il voudrait, ce qu'il rit, et la teste endura un bon mois, au bout duquel fallut à Gruffy partir pour son voyage de Naples, qui prit congé de sa dame et luy dit adieu à grand regret, sans en tirer d'elle ua seul parler aucunement de sa bouche, si-non soupirs et larmes , qu'il luy sentoit couler des yeux. Tant y a qu'il partit d'avecques elle sans la cognoislre nullement ny s'en appercevoir.
Despuis on dit que ceste dame prael iqua ceste vie avecques deux ou trois autres de ceste façon, se donnant ainsy du bon temps. Et disoil-on qu'elle s'accommodoit de ceste astuce, d'autant qu'elle esloit fort avare, et par ainsy
DES DAMES GALLANTES.
elle espargnoit le sien et n'estoit sujette à faire presensà ses serviteurs; car enfin, toute grande dame pour son honneur doibt donner, soit peu ou prou , soit argent , soit bagues ou joyaux, ou soyent riches faveurs. Par ainsy, la {pliante se donnoit joye à son c.., et espargnoit sa bourse, eu ne se manifestant seulement qu'elle estoit; et pour ce, ne pouvoit estre reprise de ses deux bourses , ne se faisant jamais cognoistre. Voylà une terrible humeur de grand dame.
Aucuns ne trouveront la façon bonne, autres la blasmeront, autres la tiendront pour irèsexcorte, aucuns Pestimcront bonne mesnagerc; mais je m'en rapporte à ceux qui en discourront mieux que moy : si est-ce que ceste dame ne peut encourir tel blasme que cestc reyne qui se tenoit a l'hostel de Nesle à Paris, laquelle, faisoil le guet aux passant, et ceux qui luy revenoient et agreoient le plus, de quelques sortes de gens que ce fussent, les faisoit appeler et vcniràsoy; et, après en avoir tiré ce qu'elle en vouloit, les faisoil précipiter du haut de la tour, qui paroist encor, en bas en l'eau, et les faisoit noyer1.
Je ne peux dire que cela soit vray; mais le vulgaire, au moins la plnspart de Paris, 1 affirme ; et n'y a si commun , qu'en luy monstrant la tour seulement , et en l'interrogeant , que de luy-mesme ne le die.
Laissons ces amours, qui sont plustost des avortons que des amours, lesquelles plusieurs | de nos dames d'aujourd'hui abhorrent, comme elles en ont raison , voulant communiquer avecques tours serviteurs, et non comme avecques rochers ou marbres : mais, après les avoir bien j choisis, se sravent bravement et gentiment faire servir et aymer d'eux. Et puis, en ayant cognu leurs fidélités et loyale persévérance, se prostituent à eux par une fervente amour, et se donnent du p'aisir avecques eux , non en masques, ny eu silence, ny muettes, ny parmy les nuicts et ténèbres; mais en beau
1 Voyez Baylc, Du t. crit., au mot Buridan. Villon, dans sa ballade des dames du temps jadis :
Sembl.iblemenI où est la reine, Qui commanda qui- Btiririan Fuit jeté en un sac en BdM ?
M. A'exandre Dumas a écrit sur ce sujet son drame de la Tour de Nesle.
plein jour se font voir, taster, toucher, embrasser ; les entretiennent de beaux et lascifs discours, de mots folastres et parolles lubriques. Quelquesfois pourtant s'aydent de masques; car il y a plusieurs dames qui quelques fois sont contrainctesd'en prendre en le faisant, si c'est au hasle qu'elles le facent , de peur de se gaster le teint, ou ailleurs, afin que, si elles s'eschauffent par trop, et si sont surprises, qu'on ne cognoisse leur rougeur ny leur contenance estonnée, comme j'en ay veu : et le masque cache tout, et ainsy trompent le monde.