‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 59 sur 161 · DE LÀ PAROLLE EN AMOUR · texte numérisé non relu

DE LÀ PAROLLE EN AMOUR

J'ay ouy dire à plusieurs dames et cavalliers qui ont mené l'amour, que, sans la veue et la parolle, elles aymeroient autant ressembler les bestes brutes, lesquelles, par un appétit naturel et sensuel, n'ont autre soucy ne amitié que de passer leur rage et chaleur.

Aussy ay-je cuy dire à plusieurs seigneurs et gallans gentilshommes qui ont couché avecques de grandes dames , ils les ont trouvées cent fois plus lascives et desbordées en parolles, que les femmes communes et autres.

Elles le peuvent faire à finesse, d'autant qu'il est impossible à l'homme, tant vigoureux soit-il, de tirer au collier et labourer tousjours; mais, quand il vient à la pose et au relasche, il trouve si bon et si appétissant quand sa dame l'entretient de propos lascifs et mots fblastrement prononcés, que, quand Venus seroit la plus endormie du monde, soudain elle est esveillée; mesmes que plusieurs dames, entretenant leurs amans devant le monde, fust aux chambres des reynes et princesses et ailleurs, les pipoient, car elles leur disoient des parolles si lascives et si friandes, qu'elles et eux se corrompoient comme dedans un lict : nous, les arregardans, pensions qu'elles tinssent autre propos.

C'est pourquoy Marc Antoine ayma tant Cleopalre et la préféra à sa femme Octavia , qui estoit cent fois plus aimable et belle que la Cleopatre; mais ceste Cleopalre avoit la parolle si affettée, et le mot si à propos , avecques ses façons et grâces' lascives, qu'Antoine oublia tout pour son amour.

DEUXIESME

Plutarque nous en fait foy, sur aucuns brocards ou sobriquets qu'elle disoit si gentiment, que Marc Antoine, la voulant imiter, ne ressembloit à ses devis (encore qu'il voulust fort faire du gallant) qu'un soldat et gros gendarme , au prix d'elle et sa belle frase de parler.

Pline fait un conte d'elle que je trouve fort beau, et, pour ce, je le repeteray ici un peu. C'est qu'un jour, ainsy qu'elle estoit en ses plus gaillardes humeurs, et qu'elle s'estoil habillée à l'advenant et à l'advantage , et sur-tout de la teste, d'une guirlande de diverses fleurs convenante à toute paillardise, ainsy qu'ils esloient .à table, et que Marc Antoine voulut boire, elle l'amusa de quelque gentil discours, et cependant qu'elle parloit , à mesure elle arrachoit de ses belles fleurs de sa guirlande, qui neantmoins esloient toutes semées de poudre empoisonnée, et les jeltoit peu à peu dans la coupe que tenoit Marc Antoine pour boire; et ayant achevé son discours, ainsy que Marc Antoine voulut porter la coupe au bec pour boire, Cleopatre luy arresie tout court la main, et ayant aposté un esclave ou criminel qui estoit là près, le fit venir à luy, et luy fit donner à boire ce que Marc Antoine alloit avaller, dont soudain il en mourut; et puis, se tournant vers Marc Antoine, luy dit : a Si je « ne vous aymois comme je fais, je me fusse «maintenant desfaietc de vous.Kt eusse faict le «coup volontiers, sans que je vois bien que ma a vie ne peut estre sans la vostre.» Geste invention et ceste parolle pouvoient bien confirmer Marc Antoiue en son amitié, voire le faire croupir davantage aux coslés de sa charnure.

Voylà comment servit l'éloquence à Cleopatre, que les histoires nous ont escrite trèsbien disante : aussy ne t'appelloit-il que simplement la reyne, pour plus grand honneur, ainsy qu'il escrit à Octave César, avant qu'ils fussent desclarés ennemys. «Qui t'a changé, «dit-il, pour ce que j'embrasse la reyne? elle « est ma femme. Ay-je commancé dès à st 'heure? «Tu embrasses Urusille, Tonale, Leonlile, ou I «Rutile, ou Salure Liliscme, ou toutes : que « l'en chaut-il sur quelle tu donnes, quand l'cn- «vye t'en prend?»

Par là Marc Antoine louoit sa constance et blasmoit la variété de l'autre d'en aymer (ant au coup, et luy naymoit que sa reyne; dont

je m'estonne qu'Octave ne l'ayma après la mort de Marc Antoine.

Il se peut faire qu'il en jouit, quand il la vit et la fit venir seule en sa chambre , et qu'elle l'harangua : possible qu'il n'y trouva pas ce qu'il pensoit, ou la mesprisa pour quelque autre raison , et en voulut faire son triomphe à Rome et la monstrer en parade ; à quoy elle remédia par sa mort advancée.

Certes, pour retourner à nostre dire premier: quand une dame se veut mettre sur l'amour, ou qu'elle y est une fois bien engagée, il n'y a orateur au monde qui die mieux qu'elle.

Voyez comme Sophon isba nous a esté descrile de Tite-Live, d'Appian et d'autres, si bien disante à l'endroict de Massinissa , lorsqu'elle vint à luy pour l'aymer, gaigner et reclamer, et après quand il lui fallut avaller le poison. Bref, toute dame, pour estre bien aymée, doibt bien parler ; et volontiers on en voit peu qui ne parlent bien et n'ayent des mots pour esmouvoir le ciel et la terre , et fust-elle gelée eu plein hyver.

Celles sur- tout qui se met lent à l'amour, si elles ne sçavent rien dire, elles sont si dessavourées, que le morceau qu'elles vous donnent n'a h y goust ny saveur : et quand M. du Bellay, parlant de sa courtisanne et déclarant ses mœurs, dit qu'elle estoit

Sage au parler, et fulailre à la couebe ".

cela s'eutend en parlant devant le monde et entretenant l'un et l'autre ; mais lorsque l'on est à part avecques son amy, toute gallante dame veut estre libre en sa parolle et dire ce qu'il luy plaist, afin de tant plus esmouvoir Venus.

J'ay ouy faire des contes à plusieurs qui ont jouy de belles et grandes dames, ou qui ont esté curieux de les escouter parlans avec d'autres dedans le lict , qu'elles estoienl aussy libres et folles en leur parler que courtisannes qu'on eust sceu cognoistre : et qui est un cas admirable, est que, pour estre ainsy accouslumées a

1 La vieille Court i»anne, fol. 449. B. des OEmrcspoél. deJoach. du Bcltrty, édii. de 1&>7.

De la vertu je nçavoù devuor,

El je sçnvoi» tellement degutier,

Que rien qu'honneur ne sort oit de ma Louche ;

Sage au parler, et foUutre à la couche.

entretenir leura marys , m leurs amys, de mot», j propos et discours sallauds et lascifs , mesnies nommer tout librement ce qu'elles portent au I fond du sac sans farder; et pourtant, quand elles sont en leurs discours, jamais ne s'extra vaguent, ny aucun de ces mots sallauds leur vient à la bouche : il faut bien dire qu'elles se sçavcnl bien commander et dissimuler; car il n'y a rien qui frétille tant que la langue d'une dame ou fille de joie.

Si ay-jc cognu une très -belle et honneste dame de par le monde, qui, devisant avecquesun bonneslc gentilhomme de la cour des affaires de la guerre durant ces civilles, elle lui dit : « J'ay ouy dire que le roy a faict rompre tons les «c... de ce pays là. » Elle vouloit dire les ponts. Pensez que , venant de coucher d'avecques «on mary, ou songeant à son amant , elle avoit encor ce nom frais en la bouche ; et le gentilhomme s'en eschauffa en amours d'elle pour ce mot.

— Une autre dame que j'ay cognue, entretenant une autre grand dame plus qu'elle, cl luy louant et exaltant ses beautés , elle lui dit après : a Mon , madame, ce que je vous en «dis, ce n'est point pour vous adultérer;» voulant dire adulater, comme elle le rhabilla ainsi : pensez qu'elle songeoit à l'adultère et à adultérer.

Bref, la parolle en jeu d'amours a une tri's grande efficace ; et où elle manque le plaisir en est imparfaict : aussy , à la vérité , si j un beau corps n'a une belle ame , il ressemble mieux son idole qu'un corps humain ; et s'il se veut faire bien aymer, tant beau soit-il , il faut qu'il se fasse seconder d'une belle ame : que s'il ne l'a de nature , il la faut façonner par ait.

— Les cnuriisanncs de Rome se moquent fort des gentilles dames de Rome , lesquelles ne sont apprises à la parolle comme elles ; et disent que cfdavano corne cani, ma chc sono quiète delta bocca corne, sassi

Et voylà pourquoy j'ay cognu beaucoup d'honnestes gentilshommes qui ont refusé laccointancede plusieurs dames , je vous dis libelles, parce qu'elles estoient idiotes, sans ame, sans esprit et sans parolle, et les ont quittées tout à plat; et disoient qu'ils aymoient

« Elle* s'abandonnent comme chiennes, cl soi'l muettes 4e la bouche comme pierres.

autant avoir à faire avecques une belle statue de quelque beau marbre blanc, comme ecluy qui en ayma une à Athènes jusqu'à en jouir.

Et pour ce , les estrangers qui vont par paya ne se mettent guieres à aymer les femmes estrangeres , ny volontiers s'en caprichent pour elles, d'autant qu'ils ne s'entendent point, ny leur parolle ne leur touche aucunement au cœur; j'entends ceux qui n'entendent leur langage : et s'ils s'accostent d'elles , ce n'est que pour contenter autant nature, et esteindre le feu naturel bestialement . et puis andar in barca2, comme dit un Italien un jour desembarqué à Marseille , allant en Espaigne, et demandant où il y avoit des femmes. On luy monstre un lien où se faisoit le bal de quelques nopees. Ainsy qu'une dame le vint accoster et arraisonner, il luy dit : V. S. mi perdond , non voglio parlare, voglio sotamente chiavare , e poi me n andar in barra 3."

— Le François ne prend grand plaisir avecques une Allemande, une Suisse, une Flamande, une Anglaise, Escossaise , une Esclavonne ou autre estrangere , encor qu'elle babillast le mieux du monde, s'il ne l'entend; mais il se plaist grandement avecques sa dame françoise, ou avecques VI talienne ou Espaignolle, car coustumierement la pluspart des François aujourd'huy, au moins ceux qui ont veu un peu , sçavent parler ou entendent ce langage; et Dieu sçait s'il est affelté et propre pour l'amour. Car quiconque aura à faire avecques une dame françoise, italienne, espaignolle ou grecque , et qu'elle soit diserte , qu'il die hardiment qu'il est pris et vaincu.

D'autres fois nostre langue françoise n'a esté si belle ny si enrichie comme elle est aujourd'hui ; mais il y a long-temps que l'italienne , l'espaignolle et la grecque le sout :el volontiers n'ay-je guieres veu dame de cestc langue, si elle a practiqué tant soit peu le mestier de l'amour, qui ne sçache tres-bien dire. Je m'en rapporte à ceux qui ont traieté celles-là.

Tarit y a qu'une belle dame et remplie de belle parolle contente doublement.

1 Se retirer a la barque.

» Pardonnez-moi, madame je ne veux point jaser, mais seulement agir, et puis me retirer à la barque.

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