‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 60 sur 161 · DE LA VECE EN AMOUR · texte numérisé non relu

DE LA VECE EN AMOUR

Parlons maintenant de la voue. Certainement, puisque les yeux sont les premiers qui attaquent le combat de l'amour, il faut advouer qu'ils donnent un très-grand contentement quand ils nous font voir quelque chose de beau et rare en beauté.

lié ! quelle est la chose au monde que Ton puisse voir plus belle qu'une belle femme, soit habillée ou bien parée , ou nue entre deux draps ? Pour l'habillée , vous n'en voyez que le visage à nud ; mais aussi, quand un beau corps, orné d'une riche et belle taille , d'un port et d'une grâce , d'une apparence et superbe majesté , à nous se présente à plein , quelle plus belle monstre et agréable veue peut-il estre au inonde ? Et puis, quand vous en venez à jouir tout ainsy couverte et superbement habillée , la convoitise et jouissance en redoublent , encor que Ton ne voye que te seul visage de tout le reste des autres parties du corps : car malaysement peut-on jouir d'une grand dame selon toutes les commodités que l'on desireroit bien, si ce n'estoit dans une chambre bien à loisir et lieu secret , ou dans un lict bien à plaisir ; car elle est tant esclairéel

Et c'est pourquoy une grande dame, dont f àf ouy parler, quand elle rencontroit son serviteur à propos, et hors de veue et descouverte, elle prenoit l'occasion tout aussy tost, pour | s'en contenter le plus promptement et brièvement qu'elle pou voit , en lui disant un jour: «C'estoient les sottes , le temps passé , qui, par «trop se voulans delicater en leurs amours et «plaisirs, se renfermoient , ou en leurs ca- «binets , ou autres lieux couverts , et là fai- « soient tant durer leurs jeux et esbats, qu'aussy ctost elles estaient descouvertes et divulguées. «Àujourd'huy, il faut prendre le temps, et le «plus bref que Ion pourra, et, aussy tost as- «sailly, aussy tost investy et achevé; et, par « alnsy, nous ne pouvons estre escandalisées. »

Je trouve que ceste dame avoit raison ; car ceux qui se sont meslés de cest estât d'amour, Hsont tousjours tenu ceste maxime, qu'il n'y • que le coup en robbe.

Aussy, quand l'on songe que l'on brave , l'on foule , presse et gourmande , abat et porte par

terre les draps d'or, le$ toiles d'argent , les clinquans , les estoffes de soyc, avecques les perles et pierreries , l'ardeur, le contentement s'en augmentent bien davantage , et certes, plus qu'en une bergère ou autre femme de pareille qualité, quelque belle qu'elle soit.

Et pourquoy jadis Venus fut trouvée si belle et tant désirée , si non qu'avecques sa beauté elle estoît tousjours gentiment habillée, et ordinairement parfumée , qu'elle sentoit tousjours bon de cent pas loin? Aussy tient-on que les parfums animent fort à l'amour.

Voylà pourquoy les emperieres et grandes dames de Rome s'en accomraodoyent bien fort, comme font aus.sy nos grandes dames de France, et sur-tout aussy celles d'Espaigne et d'Italie , qui , de tout temps , en sout esté plus curieuses et exquises que lesnostres, tant en parfums qu'en parures de superbes habits , desquelles nos dames en ont pris despuis les patrons et belles invenlious : aussy les autres les avoient apprises des médailles et statues antiques de ces dames romaines , que l'on voit ençor parmy plusieurs antiquités qui sont encor en Espaigne et en Italie ; lesquelles , qui les contemplera bien , trouvera leurs coiffures et leurs habits en perfection , et très-propres à se faire aymer. Mais àujourd'huy, nos dames françaises surpassent tout. A la reyne de Navarre elles en doibvent ce grand-mercy.

Voylà pourquoy il fait bon et beau d'avoir à faire à ces belles dames si bien en poinct , si richement et pompeusement parées.

De sorte que j'ay ouy dire à aucuns courtisans, mes compaignons , ainsy que nous devisions ensemble : qu'ils les aymoient mieux ainsy que desacoustrées et couchées nues entre deux linceux , et dans un lict le plus enrichy de broderie que l'on sceut faire.

D'autres disoient : qu'il n'y avoit que le naturel, sans aucun fard ny artifice, comme un grand prince que je sçay, lequel pourtant faisoit coucher ses courlisanncs ou dames dans des draps de taffetas noir1 bien tendus, toutes nues , afin que leur blancheur et délicatesse de chair parust bien mieux parmy ce noir, et donnast plus d'esbat.

1 Le Divorce satyrique attribue cette intention à la reine Marguerite, |KMir rendre le roy de Navarre, aoii mari, plus amoureux d'elle.

DES DAMES 6 ALLANTES.

Il ne faut doubter vrayment que la veue ne soit plus agréable que toutes celles du monde, d'une belle femme toute parfaicte en beauté; mais mal-aysement se trouve-elle.

Aussy on trouve par escrit que Zeuxis, cest excellent peintre , ayant esté prié , par quelques lionncslcs dames et filles de sa cognoissanec , de leur donner le pourtraict de la belle Heleine et la leur représenter si belle comme l'on disoit qu'elle avoit esté , il ne leur en voulut point refuser; mais, avant qu'en faire le pourtraict, il les contempla toutes fixement, et en prenant de l'une et de l'autre ce qu'il y put trouver de plus beau , il en fît le tableau comme de belles pièces rapportées, et en représenta par icelles Helaine si belle , qu'il n'y avoit rien à dire, et qui fut tant admirable à toutes, mais grand mercy à elles , qui y avoient bien tant aydé par leurs beautés et parcelles comme Zeuxis avoit faict par son pinceau. Cela vouloit dire, que de trouver sur Heleine toutes les perfections de beauté il u'estoit pas possible, encor qu'elle ail esté en extrémité très belle.

En cas qu'il ne soit vray, l'Espagnol dit: que pour rendre une femme toute parfaicte et absolue en beauté, il luy faut trente beaux si 2, qu'une dame espaignolle me dit une fois dans Tolède , là où il y en a de très-belles , bien gentilles et bien apprises. Les trente doneques sont telles :

Très cosas btancas : et cueiv, los dientes.y lus inanoi. Très negrat : lot ojos, las cejas, y las pesta/las. 1res coloradas : los labios, las mexillas , y las uîias. frrs lungas : et cuerpo,los cabellos,y tas manos. Très cor/ a s ; los dientes, las orej'as, y los pies. Très anclias : los pechos, la f rente, y et entre-ce jo. Très est rechas : la boca, l'unay otra, la cintajyl'en-

trada del pie.

Très gruesas : el braço, el musto, y la panlortlla. Ti cs dclgadas : los dedos, los cabellos, y los labios. Très pequehas : la* lelas, ta naris, y la cabeca.

Qui sont en françois , afin qu'on l'entende :

Trois chose* blanches : la peau, les dents et les mains. Trois noires : les yeux, les sourcils cl les paupières. Trois ronges : les lèvres, les joues el les ongles. Trois longues : le corps, les cheveux el les maint. Trois courlcs : les dents, les oreilles cl lis pieds. Trois larges : la poictrinc ou le sein, le front el rentre-sourcil. Trois estroites : la bouche (l'une et l'autre), la ceinture ou la taille, et rentrée du pied.

' lis sont prit d'un vieux livre français intitulé : De la louange el beauté des dames. François Cornifjer let a mit en dix-buit vers latins. YinccnzioCalmela les a ■uni mit en vers italiens, qui commencent par Dolcc Ftaminia. (L. Ducuai.)

Trois grosses : le bras, la cuisse et le grrw de la jambe Trots déliées : les doigts, les cheveux el let lèvres. Trois peUles : let tcliui, le nez el la tette.

Sont trente en tout.

Il n'est pas inconvénient, et se peut que tous ces si en une dame peuvent estre tous ensemble; mais il faut qu'elle soit faict'eau moule delà perfection; carde les voir tous assemblés, sans qu'il y en ait quelqu'un à redire et qu'il ne soit en défaut, il n'est possible.

Je m'en rapporte à ceux qui ont veu de belles femmes, ou en verront, et qui voudront estre soigneux de les contempler et essayer, ce qu'ils en sentiront dire. Mais pourtant . encor qu'elles ne soient accomplies ny embellies de tous ces poinci s, une belle femme sera tousjours belle, mais qu'elle en aye la moictié , et en aye les poincts principaux que je viens de dire : car j'en ay veu force qui en avoient à dire plus de la moictié, qui estoient très-belles et fort aimables ; ny plus ny moins qu'un bocage est trouvé tousjours beauen printemps , encor qu'il ne soit remply de tant de petits arbrisseaux qu'on voudroit bien ; mais que les beaux et grands arbres touffus paraissent, c'est assez de ces grands qui peuvent eslouffer la deffectuosité des autres petits.

M. de Ronsard me pardonne , s'il luy plaist ; jamais sa maistresse, qu'il a faicte si belle, ne parvint à ceste beauté, ny quelqu'autre dame qu'il ait veu de son temps ou en ait escrit, et fust sa belle Cassandre , qui je sçay bieu qu'elle a esté belle, mais il l'a desguiséed'un faux nom; ou bien sa Marie, qui n'a jamais autre nom porté que celuy-là , quant à celle-là ; mais il est permis aux poètes et peintres dire et faire ce qu'il leur plaist, ainsy que vous avez dans Roland le Furieux très-belles beautés descrites par rArioste, d'Alcine et autres.

» Tout cela est bon ; mais , comme je tiens d'un très-grand personnage , jamais nature ne sçauroit faire une femme si parfaicte comme une ame vive et subtile de quelque bien-disant , ou le crayon ou pinceau de quelque divin peintre, la nous pourraient représenter. Baste! les yeux humains se contentent tousjours de veoir une belle femme de visage beau , blanc , bien faict : et encor qu'il soit brunct , c'est tout un ; il vaut bien quelquesfois le blanc, comme dit l'Espaignolle : Jonque io sia morica, no sojr

DEUXIESME DISCOURS

de me nos preciar; «encor que je soye bru- « nette, je ne suis à mespriser.» Aussy la belle Marfise era brunctta cdquanlo l. Mais que le brun n'efface le blanc par trop 1 Un visage aussy beau , faut qu'il soit porté par un corps façonné et faict de mesmes : je dis autant des grands que des petita , mais les grandes tailles passent tout.

Or, d'aller chercher des poincts si exquis de beauté, comme je viens de dire ou qu'on nous les dépeint , nous nous en passerons bien , et nous resjouirons à veoir nos beautés communes : non que je les veuille dire communes autrement, car nous en avons de si rares , que, ma foy! elles valent bien plus que toutes celles que nos poètes fantasques, nos quinleux peintres et nos pindariseurs de beautés sçauroient représenter.

Helas! voicy le pis: telles beautés belles, tels beaux visages , en voyons-nous aucuns, admirons, desirons leur beau corps, pour l'amour de leurs belles faces , que neantmoins , quand elles viennent à estre descouvertes et mises à blanc, nous en font perdre le goust; car ils sont si laids, tarés, tachés, marqués et si hideux, qu'ils en desmentent bien le visage; et voylà comme souvent nous y sommes trompés.

Mous en avons un bel exemple d'un gentilhomme de l'isle de Majorque, qui s'appelloit Raymond Lu lie, de fort bonne , riche et ancienne maison , qui , pour sa noblesse, valeur et vertu, fut apnellé en ses plus belles années au gouvernement de ceste isle. Estant en ceste charge, comme souvent arrive aux gouverneurs des provinces et places, il devint amoureux d'une belle dame de l'isle, des plus habilles, belles et mieux disantes de là. Il la servit longuement et fort bien ; et luy demaudant tousjours ce bon poioct de jouissance, elle, après l'en avoir refusé tant qu'elle peut , luy douna un jour assignation, où il ne manqua ny elle aussy , et comparut plus belle que jamais et mieux en poinct. Ainsy qu'il pensoit entrer en paradis, elle luy vint à descouvrir son sein et sa poitrine toute couverte d'une douzaine d'e/nplastres, et , les arrachant l'une après l'autre, et dedespit lesjettant par terre, luy mousfra un effroyable cancer, et, les larmes aux y tux,

» Était un peu brunelte,

luy remonstra ses misères et son mal , luy disant et demandant s'il y avoit tant de quoy en elle qu'il en dust estre tant espris; et sur ce, luy en fit un si pitoyable discours, que luy, tout vaincu de pitié du mal de ceste belle dame, la laissa; et l'ayant recommandée à Dieu pour sa santé, se desfit de sa charge et se rendit henni te. Et estant deretour delà guerre saincte, où il avoit fait vœux, s'en alla estudier à Paris, sous Arnaldus de Villanova , sçavant philosophe; et ayant faict son cours, se retira en Angleterre , où le roy pour lors le receut avecques tous les bons recueils du inonde pour son grand sçavoir , et qu'il transmua plusieurs lingots et barres de fer, de cuivre et d'estain , mesprisant ceste commune et triviale façon de transmuer le plomb et le fer en or, parce qu'il sçavoit que plusieurs de son temps sçavoient faire ceste besoigne aussy bien que luy, qui sçavoit faire l'un et l'autre ; mais il vouloit faire un pardessus les autres.

Je tiens ce conte d'un gallant homme qui m'adict le tenir du jurisconsulte Oldrade , qui parle de Raymond Lollc au commentaire qn'il a faict sur le code de falsâ monetâ. Aussy le tenoit-il, cedisoit-il, de Carolus Bovillus *, picard de nation, qui a composé un livre en latin de la vie de Raymond LuUe ».

Voylà comment il passa sa fantaisie de l'amour de ceste belle dame; si que possible d'autres n'eussent pas faict , et n'eussent laissé à l'aymer et fermer les yeux , mesmes en tirer ce qu'il vouloit , puisqu'il estoit à mesmes ; car la partie où il tendoil u'estoit touchée d'un tel mal.

J'ai cognu un gentilhomme et une dame vefve de par le moude , qui ne firent pas ces scrupules ; car la dame estant touchée d'un gros vilaiu cancer au testio, il ne laissa de l'eapouser, et elle aussy le prendre, contre l'advis de sa mere, et, toute malade et maleficiée qu'elle estoit, et elle et luy s'esmeurent et se remuèrent tellement toute la nuict, qu'ils en

' Charles de Bouveltes ; on a de lui plusieurs ouvrages.

* C'est un in-4° imprimé à Paris chez à*ccdmus, le 3 des nones de décembre 1511. Le conte est au feuillet 34. B. du vol. qui commence par un commentaire sur la première partie de l'Évangile selou saint Jean, Celte vie a pour titre : Epistola in vitam Ramundi Lullii èremine ; et Charles de B< nivelle* la dédie Iicemundo Boucheriojurixperilo. Elle n'est que de sept feuillets, et est daicc d'Auiieiw, le 27 juin 1611. (L. Duchat. )

DES DAMES OALLANTES.

rompirent et enfoncèrent le fonds du châlit.

J'ai cognu aussy un fort honnesle gentilhomme, mon grand amy, qui me dit : qu'un jour estant à Rome, il luy advint dayroer une dame cspaignolle, et des belles qui fust en la ville jamais. Quand il Paccosloit, elle ne vouloit permettre qu'il la visl , ny qu'il la touchast par ses cuisses nues, si- non avecques scscalsons; ai bien que quand il la vouloit toucher, elle luy disoit en espaignol iJhtno me tocays, hareis me quosquiUas l, qui est dire : a vous me chatouillez. » Un matin, passant devant sa maison, trouvant sa porte ouverte , il monte tout bellement , où estant entré sans rencontrer ny fantesqueny page, ny personne, et entrant dans sa chambre , la trouva qui dormoit si profondément , qu'il eut loysir de la veoir toute nue sur le lict , et la contempler à son ayse , car il faisoit très-grand chaud ; et dict qu'il ne vid jamais rien de si beau que ce corps, fors qu'il vit une cuisse belle, blanche, pollie et refaicte, mais l'autre elle l'avoit toute seiche, atténuée et estiomenée,qui ne paraissoit pas plus grosse que le bras d'un petit enfant. Qui fut estonné? Ce fut le gentilhomme , qui la plaignit fort . et oneques plus ne la tourna visiter ny avoir à faire avecques elle.

Il se voit force dames qui ne 6ont pas ainsy estiomenées de cal barres; mais elles sont si maigres, desnuées, asséchées et descharnées , qu'elles n'en peuvent rien monstrer que le baatiment : comme j'ay cognu une très-grande que M. l'evesque de Cistcron » , qui disoit le root mieux qu'homme de la cour, en brocardant affermoit qu'il valoit mieux découcher avecques une raloire de fil d'archal qu avecques elle ; et, comme dit aussy un honneste gentilhomme delà cour, auquel nous faisions la guerre qu'il avoil affaire avecques une dame assez grande : • Vous vous trompez, dit-il , car j'ayrae trop «la chair, et elle n'a que les os;» et pourtant à voir ces deux dames si belles par leurs beaux visages, on les eust jugées pour des morceaux très-charnus et bien friands.

Un très-grand prince , de par le monde, vint une fois à eatre amoureux de deux belles da-

• Ah! ne me touchez pas, voua me causez des frfmiasetuen»!

* l'r ut-élre le même évéque de Sisteron, que Bère, l'aiiace 15(3, traite de maquereau de cour. (Oucbat. )

mes tout à coup, ainsy que celâ arrive souvent

aux grands, qui ayment les variétés. L'une

estolt fort blanche , et l'autre brunette, mais

toutes deux très-belles et fort aimables. Ainsy

qu'il venoit un jour de voir la brunette , la

blanche jalouse luy dit : «Vous venez de voiler

«pour corneille.» A quoi luy respondit le

prince un peu irrité , et fasché de ce mot : a Et

«quand je suis avecques vous, pour qui volle-

«jc?» La dame respondit -.«Pour un phénix.»

Le prince, qui disoit des mieux , répliqua :

«Mais dites plustost pour l'oiseau de paradis ,

«là où il y a plus de plume que de chair ;» la

taxant par là qu'elle estoit maigre aucunement :

aussy estoit-elle fort jovanote 1 pour estre grasse,

ne se logeant coustnmierement que sur celles

qui entrent dans l'aage, qu'elles commançent à

se fortifier et renforcer des membres et autres choses.

— Un gentilhomme la donna bonne à uo grand seigneur que je scay. Tous deux avoient belles femmes. Ce grand seigneur trouva celle du gentilhomme fort belle et bien advenante. Il luy dit un jour: «Un tel, il faut que je «couche avecques voslre femme.» Le gentilhomme, sans songer, car il disoit très-bien le mot , luy respondit : «Je le veux , mais que je «couche avecques la vostre.» Le seigneur luy répliqua : «Qu'en ferois-tuP car la mienne est •ai maigre, que tu n'y prendrais nul goust.» Le gentilhomme respondit : « Je la larderay si «menu, que je la rendray de bon goust.»

— Il s'en voit tant d'autres que leurs visages poupins et gentils font désirer leurs corps; mats quand on y vient, on les trouve si décharnées, que le plaisir et la tentation en sont bien tost passés. Entr'autres, l'on y trouve l'os barré qu'on appelle , si sec et si décharné , qu'il foule et masche plus tout nud que le bast d'un mulet qu'il aurait sur luy. A quoy pour suppléer , telles dames sont constumieres de s'ayder de petits coussins biens mollets et délicats à soutenir le coup et engarder de la mascheure; ainsy que j'ay ouy parler d'aucunes, qui s'en sont aydées souvent, voire des calsons gentiment rembourrés et faicts de satin, de sorte que les ignorans les venans à toucher, n'y trouvent rien que tout bon , et croyent ferme-

' Jeune, de l'italien giovinelta.

DEUXIESME

ment que c'est leur embonpoint naturel ; car , par-dessus ce satin, il y avoit des petits calsons de toille volante et blanche; si bien que l'amant, donnant le coup en robbe , s'en alloit desa dame si content et satisfaict , qu'il la tenoit pour trèa-bonne robbe.

D'autres y a-il encor qui sont de la peau fort nialeficiées et marquetées comme marbre , ou en œuvre à la mosaïque , tavellées comme faons de bische, gratteleuses, et subjectes à dartes farineuses et fascineusea; bref, gasiées tellement, que la veue n'en est pas guicres plaisante.

— J'ay ouy parler d'une dame grande, et l'aycognue et cognois encor, qui est pelue, velue sur la poitrine, sur l'estomac, sur les espaulea et le long de leschine, et à son bas , comme un sauvage.

Je vous laisse à penser ce que veut dire cela. Si le proverbe est vray : que personne ainsy velue est ou riche ou lubrique, cellc-la a l'un et l'autre, je vous en aasrure; et s'en fait fort bien donner, se voir et désirer.

D'autres ont la chair d'oison ou d'estourneau plumé , barée , brodequinée , et plus noire qu'un beau diable.

D'autres sont opulentes en tétasses aValées , pendantes plus que d'une vache allaitant son veau.

Je m'asseure que ce ne sont pas les beaux tetins d'Heleine, laquelle, voulant un jour présenter au temple de Diane une coupe gentille pour certain vœu, employant l'orfèvre pour la luy faire, luy en fit prendre le modelle sur un de ses beaux tetins ; et en fit la coupe d'or blanc, qu'on ne sçauroit qu'admirer de plus, ou la coupe ou la ressemblance du tetin sur quoy il avoit pris le patron, qui se montroit si gentil et si poupin, que l'art en pouvoit faire désirer le naturel. Pline dit cecy par grand specîauté, où il traite qu'il y a de l'or blanc Ce qui est fort eslrangc est que ceste coupe fut faicte d'or blanc.

Qui voudrait faire des coupes d'or sur ces grandes tétasses que je dis et que je cognois , il faudrait bien fournir de l'or à monsieur l'orfèvre, et il ne serait après sanscouster grand risée, quand on dirait : « Voylà des coupes faictes

» Nommée atjourd'bui plaline. Voyez Pline, ch. iv, Ut. xxxui.

«sur le modelle des tetins de telles et telles «dames.» Ces coupes ressembleraient, non pas coupes, mais de vrays auges, qu'on voit de bois toutes rondes, dont on donne à manger aux pourceaux. D'autres y a-il, que le bout de leur teiin ressemble à une vraye guine pourrie.

D'autres y a-il , pour descendre plu» bas , qui ont le ventre si mal poly et ridé, qu'on les prendrait pour des vieilles gibessieres ridées desergens ou d'h08telliers;ce qui advient aux femmes qui ont eu des enfans, et qui ne sont esté bien secourues et graissées de graisse de baleine de leurs sages-femmes. Mais d'autres y a-il , qui les ont aussy beaux et polis, et le sein follet, comme si elles estoient encor filles.

D'autres il y en a , pour venir encor plus bas, qui ont leurs natures hideuses et peu agréables. Les unes y ont le poil nullement frisé , mais si long et pendant , que vous diriez que ce sont les moustaches d'un Sarrasin ; et pourtant n'en ostent jamais la toison, et se plaisent à la porter telle, d'autant qu'on dit: Chemin jonchu etc... velu sont fort propres pour chevaucher. J'ay ouy parler de quelqu'une très-grande qui les porte ainsy.

J'ay ouy parler d'une autre belle et honncsie dame qui les avoit aussy longues , qu'elle 1rs entortilloit avecques des cordons ou rubans de soye cramoisie ou autre couleur, et se les frisonnoit ainsy comme des frisons de perruques , et puis se les attacboit à ses cuisses; et en (el estât quelquesfois se les présentait à son mary et à son amant ; ou bien se les destordoit de son ruban et cordon, si qu'elles paroissoirnt frisonnées par après, et plus gentilles qu'elles n'eussent fakt autrement.

Il y avoit bien là de la curiosité et de la paillardise et tout; car, ne pouvant d'ellemesme faire et suivre ses frisons, il falloit qu'une de ses femmes, de ses plus favorites, la servist en cela ; en quoy ne peut estre autrement qu'il n'y ayt de la lubricité en toutes façons qu'on la pourra imaginer.

Aucunes, au contraire, se plaisent le tenir et porter raz, comme la barbe d'un prestre.

D'autres femmes y a-il, qui n'ont de poil point du tout, ou peu, comme j'ay ouy parler d'une fort grande et belle dame que j'ai connue. Ce qui n'est guicres beau , et donne un mauvais soupçon : ainsy qu'il y a do» boni-

DES DAMES GALLANTES.

mes qui n'ont que de petits boucquets de barbe au menton , et n'eu sont pas plus estimés de bon sang, ainsy que sont les blanquets et blanquettes

D'autres en ont l'entrée si grande , vague et large , qu'on la prendroit pour l'antre de la

Sybille.

J'en ay ouy parler d'aucunes , et bien grandes , qui les ont telles qu'une jument ne les a si amples, encor qu'elles s'aydent d'artifice le plus qu elles peuvent pour eslrecir la porte ; mais, dans deux ou trois fréquentations, la mesme ouverture tourne : et , qui plus est , j'ay ouy dire que, quand bien on les arregarde le cas d'aucunes , il leur cloise comme celuy d'une jument quand elle est en chaleur. L'on m'en a conté trois qui monstrent telles cloyses quand on y prend garde de les voir.

— J'ay ouy parler dune dame grande, belle et de qualité, à qui un de nos roys avoit imposé le nom de Pan de c. , tant il estoit large et grand , et non sans raison , car elle se l'est faict en son vivant souvent mesurer à plusieurs merciers et arpenteurs ; et que tant plus elle s'estudioit le jour à l'estrecir, la nuict en deux heures on le luy eslargissoit si bien , que ce qu'elle faisoit en une heure, on le desfaisoit en l'autre , comme la toille de Peneloppe. Enfin, elle en quitta tous artifices, et en fut quitte pour faire élection des plus gros moules qu'elle pouvoit trouver.

Tel remède fut très-bon ; ainsy que j'ay ouy dire d une fort belle et honneste fille de la cour, laquelle l'eut au contraire si petit et si estroict, qu'on en desesperoit à jamais le forcement du pucelage; mais, par advis de quelques médecins ou de sages-femmes , ou de ses amys ou amyes, elle en fit tenter le gué forcement par des plus menus et petits moules, puis vint aux moyens , puis aux grands, à mode des talus que l'on fait, ainsy que Rabelais ordonna les murailles de Paris imprenables; et puis, par tels essays les uns après les autres , s'accoustuma si bien à tous, que les plus grands ne luy faisoient la peur que les petits paradvant faisoient si grande.

Une grande princesse estrangerc, que j'ay ' L» ladre*,

cognue, laquelle l'a voit si petit et estroict, qu'elle ayma mieux de n'en taster jamais que de se faire inciser, comme les médecins le conseilloient. Grande vertu certes de continence, et rare 1

D'autres en ont les labiés longues et pendantes plus qu'une creste de coq d'Inde quand il est en colère; comme j'ay ouy dire que plusieurs dames ont; non-seulement elles, mais aussy des filles.

— J'ay ouy faire ce conte à feu M. de Randan: qu'une fois es i ans de bons compaignons i la cour ensemble, comme M. de Nemours, M. le vidame de Chartres, M. le comte de La Rochefoucauld, MM. de Montpezat, Givry, Genlis et autres, ne sachans que faire, allèrent voir pisser les filles un jour, cela s'entend cachés en bas et i elles en haut. Il y en eut une qui pissa contre ! terre : je ne la nomme point ; et d'autant que le plancher estoit de tables, elle avoit ses lendilles si grandes, qu'elles passèrent par la fente des tables si advant , qu'elle en monstra la longueur d'un doigt ; si que M. de Randan , par cas fortuit, ayant un baMon qu'il avoit pris à un laquais, où il y avoit un fichon, en perça si dextrement ses lendilles , et les cousit si bien contre la table, que la fille, sentant la piqûre, tout à coup s'esleva si fort, qu'elle les escerla toutes, et de deux parts qu'elle en avoit en fit quatre; et les dictes lendilles en demeurèrent découpées en forme de barbe d'escre visses; dont pourtant la fille s'en trouva très-mal , et la maistresse en fut fort en colère.

M. de Randan et la compaignie en firent le conte au roy Henry, qui estoit bon compaignon, qui en ryt pour sa part son saoul, et en apaisa le tout envers la reyne,sans rien en dea- 1 guiser.

Ces grandes lendilles sont cause qu'une fois j'en demanday la raison à un médecin excellent, qui me dit : que, quand les filles et femmes estaient en rut, elles les touchoient, mauioient, viroyent, contournoient, allongeoient et tiroient si souvent , qu'estans ensemble s'entredounoieut mieux du plaisir.

Telles filles et femmes seroient bonnes en Perse, non en Turquie, d'autaut qu'en Perse les femmes sont circoncises, parce que leur nature ressemble de je ne sçay quoy le membre | viril (disent-ils); au contraire, en Turquie, les

DEUX1ESME DISCOURS

femmes ne le sont jamais; et pour ce les Perses

les appellent hérétiques, pour n'estre circoncises, d'autant que leur cas, disent-Us, n'a nulle forme ; et ne prennent plaisir de les regarder comme les chrestiens. Voylà ce qu'en disent ceux qui ont voyagé en Levant.

Telles femmes et filles, disoit ce médecin, sont fort sujettes à faire la fricarelle, donna con donna.

J'ay ouy parler d'une très-belle dame et des plus qui ait esté en la cour, qui ne les a si longues ; car elles luy sont accourcies par un mal que son mary luy donna ; voire qu'elle n'a de lèvre d'un costé, pour avoir esté tout mangé de chancres; si bien qu'elle peut dire son cas estropié et à demy démembré; et neantmoins ceste dame a esté fort recherchée de plusieurs, mesmes elle a esté la moictié d'un grand quelquesfois dans son lict.

Un grand disoit à la cour un jour : qu'il voudrait que sa femme ressemblas! à celle-là , et qu'elle n'en eust qu'à demy, tant elle en avoit trop.

J'ay aussy ouy parler d'une autre bien plus grande qu'elle cent fois, qui avoit un boyau qui luy pendilloit long d'un grand doigt au dehors de sa nature, et, disoit-on, pour n'avoir pas esté bien servye en l'une de ses couches par sa sage-femme; ce qui arrive souvent aux filles et femmes qui ont faict des couches à la desrobade, ou qui par accident se sont gaslées et grevées; comme une des belles femmes de par le monde, que j'ay cognue. qui, estant vcfve, ne voulut jamais se remarier, pour estre descouverte d'un second mary de cecy, qui l'en eust peu prisée, et possible maltraitée.

Ceste grande que je viens de dire, nonobstant son accident, enfantoit aussy aysement comme si elle eust pissé; car on disoit sa nature très-ample ; et si pourtant elle a esté bien aymée et bien servye à couvert ; mais mal-aysement se laissoit-elle voir là.

Aussy volontiers, quand une belle et bonnette femme se met à l'amour et à la privauté, si elle ne vous permet de voir ou taster cela , dites hardiment qu'elle y a quelque tare ou si, que la veue ny le toucher n'approuvera guieres, ainsy que je liens d'une honneslc femme; car s'il n'y en a point, et qu'il soit beau (comme certes il y en a et de plaisaos à voir et manier ),

elle est aussy curieuse et contente d'en faire la monstre et en prester l'attouchement, que de quelque autre de ses beautés qu'elle ait, autant pour son honneur à n'estre soupçonnée de quelque défaut ou laideur en cest endroict, que pour le plaisir qu'elle y prend elle-mesme à le contempler et mirer, et sur-tout aussy pour accroistre la passion et tentation davantage à son

De plus, les mains et les yeux ne sont pas membres virils pour rendre les femmes putains et leurs marys cocus , encor qu'après la bouche aydent à faire de grands approches pour gaigner la place.

D'autres femmes y a-il qui ont la bouche de là si pasle, qu'on dirait qu'elles y ont la fiebvre : et telles ressemblent à aucuns yvrognes, lesquels qui, encor qu'ils boivent plus de vin qu'une truie de laict, ils sont pasles comme trespassés; aussy les appelle-on traistres au vin , non pas ceux qui sont rubiconds : aussy telles par ce costé là on les peut dire traistresses à Venus, si ce n'est que l'on dit pasle putain et rouge paillard. Tant y a que ceste partie ainsy pasle et transie n'est point plaisante à voir ; et n'a garde de ressembler à celle d'une des plus belles dames que l'on voye, et qui tient grand rang, laquelle j'ay veu qu'on disoit qu elle portoit là trois belles couleurs ordinairement ensemble, qui estoient incarnat, blanc et noir: car ceste bouche de là estoit colorée et vermeille comme corail, le poil d'alentour gentiment frisonné et noir comme ebene; ainsy le feut-il , et c'est l'une des beautés : la peau estoit blanche comme albastre , qui estoit ombragée de ce poil noir. Ceste veue est belle de celle-là , et non des autres que je viens de dire.

D'autres il y en a aussy qui sont si bas ennat urées et fendues jusqu'au cul, mesmes les petites femmes , que l'on debvroit faire scrupule de les toucher, pour beaucoup d'ordes et salles raisons que je n'oserais dire; car on dirait que les deux rivières s'assemblans et se touchans quasy ensemble, il est en danger de laisser l'une et naviguer à l'autre; ce qui est par <rop vilain.

— J'ay ouy conter à madame de Fontaine- Chalandray, dicte la belle Torcy, que la reyne Eleonor, sa maistresse, estant habillée et vestue, paroissoit une très-belle princesse, comme il y

302 DKS DAMES

en a encor plusieurs qui l'ont veuc (elle en nostre cour, et de belle et riche taille; mais, estant déshabillée, elle paroissoil du corps une géante, tant elle l'avril long et grand; mais tirant en bas, elle paroissoit uue naine, tant elle avoit les cuisses et les jambes courtes avecques le reste.

D'une autre grand dame ay-je ouy parler qui estoit bien au contraire; car par le corps elle se monstroit une naine, tant elle Pavoit court et petit, et du reste en bas une géante ou colosse, tant elle avoit ses cuisses et jambes grandes , hautes et fendues , et pourtant bien proportionnées et charnues, si qu'elle en couvroil son homme sous elle, mais qu'il fust petit, fort aysement, comme d'une tirasse de chien couchant.

— Il y a force marys et amys parmy nos chresliens, voulans en tout différer des Turcs, qui ne prennent plaisir d'arregarder le cas des dames, d'autant, disent-ils, comme je viens de dire, qu'ils u'ont nulle forme : nos chrestiens au contraire en ont , disent-ils , de grands contrntemens h les contempler fort et se délecter eu telles visions: et non - seulement se plaisent à les voir, mais à les baiser , comme beaucoup de dames l'ont clict et descouvert à leurs amans; ainsy que dit une dame espaignotle à sou serviteur, qui, la saluant un jour, luy dit : Bezo las manos y ios pies, sehora x ; elle luy dit : Seilor, en el medio esta la mejore station 3. Gomme voulant dire qu'il pouvoit baiser le milan aussy bien que les pieds et mains. Et, pour ce, disent aucunes daines que leurs marys et serviteurs y prennent quelque délicatesse et plaisir, et en ardent davantage : ainsy que j'ay ouy dire d'un très-grand prince , fils d'un grand roy de par le monde, qui avoit puur maistresse une très-grande princesse. Jamais il ne la touchoit qu'il ne luy vist cela el ne le baîsasl plusieurs lois. Kl la première fois qu'il le fit, ce fut par la persuasion d'une très-grande dame, favorite du roy, laquelle, tous trois un jour estans ensemble, ainsy que ce prince muguet toit sa dame, luy demanda s'il n'avoit jamais veu ceste belle partie dont il jouissoit. Il respondit que non : « Vous n'avez doneques rieu faict, dit-elle, «el ne sçavez ce que vous aymez; vostre plaisir «est imparfaict, il faut que vous le voyiez. » Par-

• Madame, je voua bai* les mains et le* piedi.

* MuLuitur. la Uaiiou du milieu eit Lien mpillrnr*

GALLANTE9.

qnoy, ainsy qu'il s'en vonlolt essayer et qu'elle en faisoit de la revesche, l'autre vint par derrière, et la prit et renversa sur un lict, et la tint tousjours jusqu'à ce que le prince l'eust contemplée à son ayse et baisée son saoul , tant qu'il le trouvoit beau et gentil; cl pour ce, continua tousjours.

D'autres y a-il qui ont leurs cuisses si mal proportionnées, mal advenantes et si mal faites en olive, qu'elles ne méritent d'estre regardées et désirées, comme de leurs jambes, qui en sont de mesmes, dont aucunes sont si grosses qu'on en diroit le gras eatre le ventre d'une conille > qui est pleine.

D'autres les ont si gresles et menues, et si heronnieres, qu'on les prendrait plus tost pour des flûtes que pour cuisses et jambes : je vous laisse à penser que peut estre le reste.

Elles ne ressemblent pas une belle et honneste dame, dont j'ay ouy parler, laquelle estant en bon point, et non trop en extrémité (car en toutes choses il faut un me<Uwn), après avoir donné à coucher à son amy, elle luy demanda le lendemain au matin comment il s'en trouvoit. 11 respondit que très-bien, et que sa bonne et grasse chair luy avoit faict grand bien. «Pour le moins, dit-elle, avez couru la poste a sans emprunter de coussinet.»

D'autres dames y a-il qui ont tant d'autres vices cachés, ainsy que j'en ay ouy parler d'une qui estoit dame de réputation , qui faisoit ses affaires fécales par le devant; et de ce j'en demanday la raison d un médecin suffisant, qui me dit: parce qu'elle avoit esté percée trop jeune et d'un homme trop fourny et robuste ; dont ce fut grand dommage , car c'estoit une très-belle femme et vcfve , qu'un honneste gentilhomme que je sray la vouloit espouscr; mais, en sçacliant tel vice, la quitta soudain , et un autre après la prit aussy tost.

— J'ay ouy parler d'un gallaut gentilhomme qui avoit une des belles femmes de la cour et n'en faisoit cas. Un autre, n'estant si scrupuleux que luy, habitant avecques elle, trouva que son cas puoit si fort, qu'on ne pouvoit endurer ceste senteur ; et, par ainsy, cognut l'encloneure du mary.

J'ay ouy parler d'une autre, laquelle estoit

« Femelle du lapin.

DBUX1KSME

l'une des filles d'une grande princesse , qui petoit de son devant . des médecins m'ont dict que cela pouvoit se faire à cause des vents et ven- - tosités qui peuvent sortir par là, et mesmes quand elles font la fricarelle.

Geste fille estolt avecques ceste princesse lorsqu'elle vint à Moulins , la cour y estant, du temps du roy Charles neuFviesme, qui en fut abreuvé , dont on en ryoit bien.

D'autres y en a-il qui ne peuvent retenir leur urine, qu'il but qu'elles ayent tousjours la petite esponge entre les jambes , comme j'en ay cognu deux grandes, et plus que dames, dont l'une, estant fille, fit l'évasion tout à trac dans la salle du bal, du temps du roy Charles neufviesme, dont fut fort escandalisée.

D'une autre grande dame ay-je ouy parler, que, quand on luy faisoit cela, elle se compissoit à bon escient, ou sur le faict ou après, comme une jument quand elle a esté saillie : à elle falloit-il jetter le seillaud d'eau comme à la jument , pour la faire retenir.

Tant d'autres y a-il qui sont ordinairement en sang et leurs mois, et autres qui sont viciées, tarottées, marquetées et marquées, tant par accident de verolle de leurs marys ou de leurs amys, que par leurs mauvaises habitudes et humeurs; comme celles qui ont les jambes louvetines et autres fluxions et marques, que, par les envyes de leurs mères estans enceintes d'elles , portent sur elles, comme j'en ay ouy parler d'une qui est toute rouge par une moictié du corps, et l'autre non, comme un eschevin de ville.

D'autres sont si subjectes à leurs flux menstruaux , que quasy ordinairement leur nature flue comme un mouton à qui on a coupé la gorge de frais; dont leurs marys ou amans ne s'en contentent guieres , pour l'assidue fréquentation que Venus ordonne et désire en ces jeux': car, si elles en sont saines et nettes une sepmainedu mois; c'est tout, et leur font perdre le reste de l'année : si que des douze mors ils n'en ont cinq ou six francs, voyre moins; c'est beaucoup ; à la mode de nos soldats desbandés, auxquels â la monstre les commissaires et trésoriers font perdre, de douze mois de l'an, plus de quatre, eq leur faisant monter les mois jusqu'à quarante jours et cinquante jours , si que les douze mois de Tan ne leur reviennent pas à

huict. Ainsy s'en trouvent les marys et amans qui telles femmes ont et s'en servent, si ce n'est que, du tout, pour assoupir leur paillardise, se veulent souiller vilainement, sans aucua respect d'impudicité; et leurs enfans qui en sortent s'en trouvent mal et s'en ressentent.

Si j'en voulois raconter d'autres , je n'aurois jamais faict , et aussy que les discours en seroient trop sallauds et desplaisans : et ce que j'en dis et dirois ce ne seroit des femmes petites et communes, mais des grandes et moyennes dames qui de leurs visages beaux font mourir le monde, et point le couvert.

Si feray-je encor ce petit conte, qui est plaisant, d'un gentilhomme qui me le fit, qui est : qu'en couchant avecques une fort belle dame, et d'estoffe, en faisant sa besogne il luy trouva en ceste partie quelques poils si picquans et si aigus, qu'avecques toutes les incommodités il la put achever, faut cela le piquoit et le fichonnoit. Eufin , ayant faict, il voulut taster avecques la main : il trouva qu'alentour de sa motte il y avoit une demi-douzaine de certains fils garnis de ces poils si aigus, longs, roides et picquans, qu'ils en eussent servy aux cordonniers à faire des rivets comme de ceux de pourceaux, et les voulut voir; ce que la dame luy permit avecques grande difficulté; et trouva que tels fils entournoient la pièce ny plus ny moins que vous voyez une médaille ( i tournée de quelques diamans et rubis, pour servir et mettre en enseigne en un chappeau ou un bonnet.

— Il n'y a pas long-temps qu'en une certaine contrée de Guyenne, une damoiselle roaryée, de fort bon lieu et bonne part, ainsy qu'elle advisoit estudier ses enfans, leur précepteur, par une certaine manie et frénésie, ou possible pour rage d'amour qui luy vint soudain, il prit une espée qui estoit de son mary sur le lict , et luy en donna si bien , qu'il luy perça les deux cuisses et les deux labiés de sa nature de part en part ; dont despuis elle en cuyda mourir, sans le secours d'un bon chirurgien. Son cas pouvoit bien dire qu'il avoit esté en deux diverses guerres et attaqué fort diversement. Je crois que la veue après n'en estoit guières plaisante, pour estre ainsy balafré et ses aisles ainsy brisées : je les dis aisles, parce que les Grecs appellent ces labiés hymenœa; les Latins les nomment alœ, et les Fran-

mis labiés, lèvres, lendrons, landilles et autres mots : mais je trouve qu'à bon droit les Latins les appellent aisles; car il n'y a animal ny oiseau , soil-il faucon, niais ni sot, comme celuy de nos fillaudes, soit-il de passage, ou hagard, ou bien dressé, de nos femmes maryées ou vefves, qui aille mieux ny ait l'aisle si viste.

Je le puis appeller aussy animal avecques Rabelais, d'autant qu'il s'esmeul de soy-mesme; et, soit à le loucher ou à le voyr, on le sent et le voit s'esmouvoir et remuer de luymesme, quand il est en appétit.

D'autres, de peur de rhumes et catharres, se couvrent dans le lict de couvre-chefs alentour de la teste, par Dieu, plus que sorcières : au partir de là, bien habillées, elles sont affettées comme poupines, et d'autres fardées et peintrées comme images, belles au jour, et la nuict dépeintes et très-laides.

Il faudroit visiter telles dames advant lesaymrr, espouser et jouir, ainsy que faisoit Octave César; car avecques ses amys, il faisoit despouiller aucunes grandes dames et matrosnes romaines, voyre des vierges meures d'aage , et les visitait d'un bout à l'autre, comme si ce fussent esclaves et serves vendues par un certain maquignon, en faisant trafic, nommé Torane; et selon qu'il les trouvoit à son gré et son poinct, ny tarées, il en jouissoit.

De mesmes en font les Turcs en leur bazestan en Constantinople et autres grandes villes, quand ils achellent des esclaves de l'un et l'autre sexe.

Or je n'en parleray plus , encor pensé-je en avoir trop dict ; et voylà comment nous sommes bien trompés en beaucoup de veues que nous pensons et croyons très-belles. Mais, si nous y sommes en aucunes dames deceus , nous y sommes bien autant édifiés et satisfaicls en d'aucunes autres, lesquelles sont si belles, si nettes, propres, fraisches, caillées, si amiables et si en bon poinct, bref, si accomplies en toutes parties du corps , qu'après elles toutes veues mondaines sont chetives et vaines; dont il y a des hommes qui , en telles contemplations, s'y perdcnt<gcllement , qu'ils ne songent qu'aux actions : aussy, bien souvent telles dames se plaisent à se monstrer sans nulle difficulté, pour ne se sentir taschées d'aucunes macules, pour

GAULANTES.

nous faire plus entrer en tentation et concupiscence.

Nous estansun jour au siège de La Rochelle, le pauvre feu de M. de Guyse, qui me faisoit l'honneur de m'ayraer, s'en vint me monstrer des tablettes qu'il venoit de prendre à Monsieur, frère du roy, nostre gênerai , dans la poche de ses chausses, et me dit : «Monsieur me «vient de faire un desplaisir et la guerre pour «l'amour d'une dame; mais je veux avoyrma « revanche ; voyez ce que j'y ay mis dedans et li- «sez.o Me donnant les tablettes, je vis escrit de sa main ces quatre vers qu'il venoit de faire, mais le mot de f... y estoit tout à trac.

SI von» ne m'avez connue, Il n'a pat tenu à moy ; Car von» m'arrz bien veue nue, Et vous ay mooslré de quoy.

Puis, me nommant la dame, ou pour mieux dire fille, de laquelle je me doubtois pourtant, je luy dis que je m'estonnois fort qu'il ne l eust touchée et cognue, d'autant que les approches en avoient esté grandes, et que le bruict en estoit par trop commun ; mais il m'asseura que non , et que ce n'avoit esté que sa faute. Je luy replicquay : « Il falloit doneques de Monsieur, «ou qu'alors il fust si las et recreu d'ailleurs, a qu'il n'y pust fournir, ou qu'il fust si ravy en «la contemplation de cesle beauté nue, qu'il «ne se souciant de l'action. — Possible, me res- « pondit ce prince, qu'il se pourroit faire ; mais «tant y a que ce coup , il y faillit; et je luy en «fais la guerre, et je vais luy remettre ses ta- « blettes dans sa poches, qu'il visitera selon sa «coustume, et y lira ce qu'il y faut; et amprès, «me voylà vengé. » Ce qu'il fit, et ne fut amprès sans en rire tous deux à bon escient, et s'en faire la guerre plaisamment; car, pour lors, c'estoit une très-grande amitié et privauté entr'eux deux, bien despuis estrangement changée.

— Une dame de par le monde, ou plustost fille , estant fort aymée et privée d'une trèsgrande princesse, estoit dans le lict se rafraîchissant , comme estoit la coustume : vint un gentilhomme la voir, qui pour elle brusloit d'amour ; mais il n'en avoit autre chose. Ceste dame fille estant ainsy aymée et privée de sa maistresse , Rapprochant d elle tout bellement, sans faire semblant de rien , tout à coup vint à

DEUXIESME

tirer toute la couverture de dessus elle , si bien que le gentilhomme, point paresseux de ses yeux aucunement, les jetta aussy tost dessus, qui vid , à ce que despuis il m'a faict le conte , la plus belle chose qu'il vid ny qu'il verra jamais, qui estoit ce beau corps nud , et ses belles parties, et ceste blanche , jolie et belle charnu re , qu'il pensa voir les beautés du paradis. Mais cela ne dura guieres ; car, tout aussy tost la couverture fut tournée prendre par la dame , la fille en estant partie de là , et de bonheur. Ceste belle dame , tant plus elle se remuoit à reprendre la couverture , tant plus elle se faisoit paroistre; ce qui n'endommageoit nullement la veueet le plaisir du gentilhomme, qui autrement ne s'empeschoit à la recouvrir; bien sot fust esté : pourtant , tellement quellement, elle recouvra sa couverture , se remit , en se courouçant assez doucement contre la fille , et luy disant qu'elle le payerait. La damoisclle luy dit, qui estoit uu petit à l'escart : aMa- «dame, vous m'en aviez faict une; pardonnezomoy si je vous l'ay rendue;» et, passant la porte , s'en alla. Mais l'accord fut faict aussy jost.

Cependant le gentilhomme se trouva si bien de telle veue , et en tel extase de plaisir et contentement , que je luy ay ouy dire cent fois qu'il n'en vouloit d'autre en sa vie , que de vivre au songer de ceste ordinaire contemplation ; et certes il avoit raison : car, selon la monstre de son beau visage , le non-pareil , et sa belle gorge, dont elle a tant repeu le monde, pouvoit assez monstrer que dessous il y avoit de caché du plus exquis ; et^ me disoit qu'un ire telles beautés, c'estoit la dame la mieux flanquée et le plus haut qu'il cust jamais veue : aussy le pouvoit-ellc estre, car elle estoit de très-riche taille; mesmes entre les beautés il faut qu'elle le soit , ny plus ny moins qu'une forteresse de frontière.

Amprès que ce gentilhomme m'eut tout conté, je ne luy peus que dire : « Vivez doneques, «vivez, mon grand amy, avecques ceste contem- «platton divine et ceste béatitude que jamais ne «puissiez mieux mourir ; et moy au moins, avant «mourir, puissé-je avoir une telle veue!»

Ledict gentilhomme en eut pour jamais ceste obligation à la damoîselle , et tousjours despuis rhonnora et l'ayma de tout son cœur. Aussy luy

BRANTOM. n.

esloit-il serviteur fort ; mais il ne l'espousa , car un autre , plus riche que luy, la luy embla , ainsy qu'est la cousturae à toutes de courir aux biens.

Telles veues sont belles et agréables; mais il se faut donner garde qu'elles ne nuisent, comme celle de la belle Diane nue au pauvre Acteon , ou bien une que je vais dire.

— Un roy de par le monde ayma fort en son temps une bien belle, honneste et grand dame vefve, si bien qu'on l'en tenoit charmé; car peu il se soucioit des autres, voire de sa femme, si-non que par intervalles, car ceste dame emportoil tousjours les plus belles fleurs de son jardin; ce qui faschoit fort à la reyne, car elle se .ientoit aussy belle et agréable que serviablc , et digne d'avoir d'aussy friands morceaux; dont elle s'en esbahissoit fort. De quoy en ayant faict sa complainte à une sienne grand'dame favorite, elle complotta avecques elle d'aviser s'il y avoit tant de quoy, mesmes espier par un trou le jeu que joueroient son mary et la dame. Par quoy elle advisa de faire plusieurs trous au-dessus de la chambre de ladicte dame, pour voirie tout et la vie qu'ils demeneroient tous deux ensemble: dont se mirent a tel spectacle; mais elles n'y virent rien que très-beau , car elles y apperceurent une femme très-belle , blanche, délicate et très-fraischc , moictié en chemise et moictié nue, faire des caresses à son amant, des mignardises , des folaslreries bien grandes, et son amant luy rendre la pareille, de sorte qu'ils sortoienl du lict, et tout en chemise se couchoient et s'csbaltoient sur le lapis velu qui estoit auprès du lict, affin d'éviter la chaleur du lict, et pour mieux en prendre le frais-, car c'estoit aux plus grandes chaleurs.

Ainsy que j ay cognu aussy un très-grand prince qui prenoit de mesmes son déduit avecques sa femme, qui estoit la plus belle femme du monde, affin d'éviter le chaud que produisoient les grandes chaleurs de l'esté , ainsy que luymesme disoit.

Ceste princesse doneques , ayant veu et apperceu le tout , de dépit s'en mit à plorer, gémir, souspirer et attrister, luy semblant, et aussy le disant, que son mary ne luv rendoit le semblable, et ne faisoit les folies qVell.e luy avoit veu faire avecques l'autre.

L'autre dame qui l'accompagnoit se mit à îa

30f> DES DAMES

consoler et loy remonstrcr pourqnoy elle s'attrisloit ainsy , ou bien, puisqu'elle avoil esté si curieuse de voir telles choses , qu'il n'en falloit pas espérer de moins.

I«i princesse ne respondit autre chose, si-non : «Hélas, ouy! j'ay voulu voir chose que je ne «debvois avoir voulu voir, puisque la veue m'en «fait mal.»

Toutesfois , après s'estre consolée et résolue, elle ne s'en soucia plus, et, le plus qu'elle peut , continua ce passe-temps de veue, et le convertit en risée , et possible en autre chose.

— J'ay ouy parler d'une grand dame de par le monde , mais grandissime , qui , ne se contentant de sa lasciveté naturelle, car elle estoit grand putain , et maryée et vefve , aussy estoit-elle fort belle, pour se provoquer et exciter davantage, elle faisoit dcspouillcr ses dames et filles, je dis les plus belles , et se dclicloit fort à les voir; et puis elle les bal toit du plat de la main sur les fesses avecques de grandes claquades et blamussades assez rudes, et les filles qui avoient delinqué quelque chose, avecques de bonnes verges; et alors son contentement estoit de les voir remuer et faire les mouvemens et tordions de leur corps et fesses , lesquelles , scion les coups qu'elles recevoient , en monstroient de bien estranges et plaisantes.

Aucunes fois, sans les despouiller, les faisoit trousser en robbe (car pour lors elles ne portoienl point de raisons) , et les claquetoil et fbueitoit sur les fesses, selon le subject qu'elles luy donnoient , ou pour les faire rire , ou pour plorer. Et , sur ces visions et contemplations , y niguisoit si bien ses appétits, qu'après elle les alloit passer bien souvent à bon escient avecques quelque gallant homme bien fort et robuste.

Quelle humeur de femme ! Si bien qu'on dit qu'ayant une fois veu par la fenestre de son chasteau qui visoit sur la rue , un grand cordonnier, estrangement proportionné , pisser contre la muraille dudict chasteau , elle eut envyc d'une si belle et grande proportion ; et de peur de gaster son fruit pour son envye, elle luy manda par un page de la venir trouver en une alhjf secrele de son parc, où elle s'estoit retirée , et là elle se prostitua à luy en telle façon qu'elle en engroissa. Voylà ce que servit la veue à ceste dame.

GALLANTES.

Et de plus, j'ay ouy dire qu'outre ses femmes

et filles ordinaires qui estoient à sa suite , les estrangeres qui la venoient voir, dans les deui ou trois jours , ou toutes les fois qu'elles y Tenoient, elle les apprivoisoit aussy tost à ce jen, faisant monstrer aux siennes premièrement le chemin , et aller devant elles , et les autres après ; si bien qu'elles estoient estonnées de ee jeu les unes, et les autres non. Vrayment, voylà un plaisant exercice!

— J'ay ouy parler d'un grand aussy qui prenoit plaisir de voir ainsy sa femme nue ou habillée , et la fouetter de claquades , et la voir manier de son corps.

— J'ay ouy dire à une honneste dame, qu'estant fille, sa mere la fbuettoit tous les jours deux fois, non pour avoir forfaict, mais parce qu'elle pensoit qu'elle prenoit plaisir à la voir ainsy remuer les fesses et le corps, pour autant en prendre d'appétit ailleurs : et tant plus elle alla sur l'aage de quatorze ans, elle persista et s'y acharna de telle façon, qu'à mesure qu'elle l'accosioit elle la contemploit encor plus.

— J'ay bien ouy dire pis d'un grand seigneur et prince, il y a plus de quatre-vingts ans: qu'avant qu'aller habiter avecques sa femme se faisoit fouetter, ne pouvant s'esmouvoir ny relever sa nature baissante sans ce sot remède. Je desirerois volontiers qu'un médecin excellent m'en dist la raison,

Ce grand personnage , Picus Mirandula *, raconte 2 avoir veu un certain gallant en son tera;s, qui, d'autant plus qu'on l'estrilloit à grandes sanglades d'estrivieres , c'estoit lors qu'il estoit le plus enragé après les femmes; et ■ n'esloit jamais si vaillant après elles s'il n'estoit ainsy estrillé : après il faisoit rage. Voylà de terribles humeurs de personnes!

Encor celle de la veue des autres est plus agréable que la dernière.

— Moy estant à Milan , un jour on me fit un conte de bonne part: que feu M. le marquis de Pescayre^ dernier mort, visce-roy en Sicille, devint grandement amoureux d'une fort belle dame; si bien qu'un matin . pensant que son mary fust allé dehors, lalla visiter qu'il la trouva encor au lict; et, en devisant avecques elle, n'en

1 Pic de la Mirandole.

• Liv. m de «on Traité contre l'astrologie judiciaire. { L. Duchat.)

obtint rien que la voir et la contempler à son ayse soubs le linge , et la toucher de la main.

Sur ces entrefaites survint le mary, qui n'estoit du calibre du marquis en rien, et les surprit de telle sorte , que le marquis n'eut loysir de retirer son gand , qui s'estoit perdu , je ne açay comment, parmy les draps, comme il arrive souvent. Puis, luy ayant dict quelques roots, il sortit de la chambre, condulct pourtant du gentilhomme, qui , amprès esire retourné, par cas fortuit trouva le gand du marquis perdu dans les draps, dont la dame ne s'en estoit point apperceue. Il le prit et le serra, et puis, faisaot la mine froide à sa femme, demeura long-temps sans coucher avecques elle ny la toucher : parquoy un jour elle seule dans sa chambre , mettant la main à la plume , se mit à faire ce quatrain :

Vigna era, vigna ton.

£ra podata , orpiù non ton; £ non to per quai cagion lion mi poda il mio patron

Et puis laissant ce quatrain escrit sur la table, le mary vint, qui vit ces verssur la table, prend la plume et fait response :

Vigna eri t vigna tel } Eri podata ,eptù non tel.

Per la granfa del le»n , Kon ti poda il tuo patron.

Et puis les laissa aussy sur la table. Le tout fut apporté au marquis, qui fil response :

 la vigna che vol dite

lo fui ,e qui restai ;

Mzal il pampano ; , : tardai la vite ;

Ma, te Dio m'ajuti, non toccai.

Cela fut rapporté au mary, qui , se contentant d'une si honnorable response et juste satisfaction , reprit sa vigne et la cultiva aussy bien que devant ; et jamais mary et femme ne furent mieux.

Je m'en vais les traduire en françois, afin quechascun l'entende.

H mn esté une bette vigne fi le tnis encor. Je suis etle d'autrestbts trèfr-bieo cultivée; A «l'heure je ne le suit point ; et si ne syay

DRUXIESME DISCOURS.

lie* ponte du marquis.

A la vigne que voiu autres dites

Je suis rcte certes , el y reslay un peu ;

J>n bauway le pampre et eu regarday le raisin;

■ puisse ayder si jamais j'y ay touché!

Response.

esté vigne telle, et Testes encor, El d'au 1res foi» bien cultivée , à at'beure plus ; Pour l'amour de la griffe du lion,

Par ceste griffe du lion il veut dire le gand qu'il avoit trouvé esgaré entre les linceuls.

Voylà eticor un bon mary qui ne s'ombragea par trop, et, se dcspouillant de soupçon, pardonna ainsy à sa femme. Et certes il y a des dames, lesquelles se plaisent tant en elles-mesmes, qu'elles se contemplent cl se regardent nues, de sorte qu'elles se ravissent se voyans si belles, comme Narcissus. Que pouvons -nous doneques faire les voyant et arregardant?

— Marianne , femme d'Herodc , belle et honneste femme , son mary voulant un jour coucher avecques elle en plein midy et veoir à plein ce qu'elle portoit, luy refusa à plat, ce dit Josephe.

Il n'usa pas de puissance de mary, comme un grand seigneur que j'ay cognu , à 1 endroict de sa femme, qui estoit des belles, qu'il assaillit ainsy en plein jour, cl la mil toute nue, elle le des niant fort. Après il luy renvoya ses femmes pour rhabiller, qui la trouvèrent toute honteuse et csplorée.

— D'autres dames y a-il lesquelles à dessein ne font pas grand scrupule de faire à pleine Veuc la monstre de leur beauté , et se descouvrir nues, afin de mieux encapricicr et marleller leurs serviteurs, et les mieux attirer ù elles; mais ne veulent permettre nullement la touche précieuse, au moins aucunes, pour quelque temps : car, ne se voulans arrester en si beau chemin, passent plus outre, comme j'en ay ouy parler de plusieurs, qui ont ainsy longtemps entreteuu leurs serviteurs de si beaux aspects.

Bien-heureux sont-ils ceux qui s'y arrestent aux patiences, sans se perdre par trop 'en tentation. Et faut que celuy soit bien ctichauléde vertu qui, en voyant une belle femme, ne se gaste point les yeux ; ainsy que disoit Alexandre quelquesfois à ses amys : que les filles des Perses faisoient grand mal aux yeux à ceux qui les regardoient; et pour ce , tenant les filles du roy Darius ses prisonnières, jamais ne les saluoit qu'avecques les yeux baissés, et encor le moins qu'il pouvoir, de peur qu'il avoit d'estre surprii de leur excellente beauté.

Ce n'est dès lors seulement, mais d'aujourd'huy, qu'entre toutes les femmes d'Orient les Persiennes ont le los et le prix d'cslrc les plus belles et accomplies en proportions de leur corps el beauté naturelle, gentilles, propres en leurs habits et chaussures mesmement, et sur toutes, celles de l'ancienne et royale ville de Sciras, lesquelles sont tellement louées en leurs beautés, blancheurs et plaisantes civilités et bonne grâce, que les Mores, par un antique et commun proverbe, disent : que leur prophète Mahomet ne voulut jamais aller à Sciras, de crainte que s'il y eust veu une fois ces belles femmes, jamais amprès sa mort son ame ne fust entrée en paradis. Ceux qui y ont esté et en ont escrit le disent ainsy; en quoy on notera l'hypocrite contenance de ce bon maraut et rompu prophète; comme s'il ne se trouvoit pas escrit, ce dit Belon, en un livre arabe intitulé Des bonnes cous tûmes de Mahomet, le louant de ses forces corporelles, qu'il se vantoit de practiquer et repasser ses unze femmes qu'il avoit en une mesme heure l'une après l'autre. Au diable soit le maraut ! n'en parlons plus : quand tout est dt'ct, je suis bien à loisir d'en parler.

ay veu faire cestc question, sur ce traict d'Alexandre que je viens de dire, et de Scipion l'Afriquain : lequel des deux acquit plus grand louange de continence?

Alexandre, se desfiant des forces de sa chasteté, ne voulut point voir ces belles dames persiennes : Scipion , après la prise de Carthage la ncufvc , vid cestc belle fille espaignollc que ses soldats luy amenèrent , et luy offrirent pour la part de son butin, laquelle esloit si excellente en beauté et en si bel aage de prise, que par-tout cû elle passoit elle animoit et admiroit les yeux de tous à la regarder, et Scipion mesme; lequel, layant saluée fort courtoisement, s'enquit de quelle ville d'Espaigne elle estoit, et de ses parens. Il luy fut dict, entr'autres choses, qu'elle estoit accordée à un jeune homme nommé Allucius, prince des Celtibcricns , à qui il la rendit, et à ses pere et mere,sansla toucher; dont il obligea la dame, les parens et le fiancé, si bien qu'ils se rendirent despuis très-affectionnés à la ville de Rome et à la republique. Mais que sçait-on si dans son ame cestc belle dame n'eust point désiré avoir esté un peu percée et entamée premièrement de Scipion, de luy, dis-je,

G ALLANTES.

qui estoit beau, jeune, brave , vaillant et victorieux ? Possible que si quelque privé ou privée des siennes et des siens luy eust demandé en foy et conscience si elle ne l'eost pas voulu, je laisse à penser ce qu'elle eust respondu , ou faict quelque petite mine approchant de l'avoir désiré, et, s'il vous plaist, si son climat d'Espaigne et son soleil couchant, ne la sçavoit pas rendre , et plusieurs autres dames d'aujourd'huy et de ceste contrée , belles et pareilles â elle , chaudes et aspres à cela , comme j'en ay veu quantité. 11 ne faut doneques point doubler, si ceste belle et honneste fille fust esté requise et sollicitée de ce beau jeune homme Scipion, qu'elle ne l'eust pris au mot , voire sur l'autel de ses dieux prophanes.

En cela ce Scipion a esté certes loué d'aucuns de ce grand don de coutinence; d'autres il en a esté blasmé : car en quoy peut monstrer un brave et valleurcux cavallier la générosité de son cœur, qu'envers une belle et honneste dame, si-non luy faire paroistre par effect qu'il prise sa beauté et l'ayme beaucoup, sans luy user de ces respects , froiderus , modesties et discrétions que j'ay veu souvent appeller, à plusieurs cavalliers et dames, plutost sottises et faillement de cœur que vertus. Non , ce n'est pas ce qu'une belle et honneste dameayme dans son cœur, mais une bonne jouissance, sage, discrète et secrète.

Enfin, comme dit un jour une honneste dame lisant ceste histoire, c'estoit un sot que Scipion , tout brave et généreux capitaine qu'il fust , d'aller obliger des personnes à soy et au party romain par un si sot moyen , qu'il eust pu faire par un autre plus convenable, et mesmrs puisque c'estoit un butin de guerre, duquel en cela on doibt triompher autant ou plus que de toute autre chose.

Le grand fondateur de sa ville ne fit pas ainsy, quand les belles dames sabines furent ravies , à l'endroict de celle qu'il eut pour sa part ; et en fit à son bon plaisir, sans aucun respect ; dont elle s'en trouva bien , et ne s'en soucia guieres, ny elle ny ses compaignes, qui firent leur accord aussy tost avecques leurs marys et ravisseurs , et ne s'en formalisèrent comme leurs pères et mères, qui en firent esmouvoir grosse guerre.

11 est vray qu'il y a gens et gens, femmes et

DEUXIESME

femmes , qui ne veulent accoin tance de tout le . monde en ceste façon : et toutes ne sont pareilles à la femme du roy Ortiagon , l'un des roys gaulois d'Asie, qui fut belle en perfection ; et , ayant esté prise en sa desfaicte par un centenier romain, et sollicitée de son honneur, la trouvant ferme, elle qui eut horreur de se prostituer à Iuy, et à une personne si vile et basse , il la prit par force et violence, que la fortune et adventure de guerre luy avoit donné par droict d'esclavilude ; dont bientost il s'en repentit et en eut la vengeance ; car elle luy ayant prorais une grande rançon pour sa liberté, et tous deux estans allés au lieu assigné pour en toucher l'argent, le fit tuerainsy qu'il le conloit, et puis l'emporta et la teste à son mary, auquel confessa librement que celuy-là luy avoit violé véritablement sa chasteté, mais qu'elle en avoit eu la vengeance en ceste façon : ce que son mary approuva, et l'honnora grandement. Et, despuis ce temps là, dit l'histoire, conserva son honneur jusques au dernier de sa vie avecques toute sainteté et gravité : enfin elle en eut ce bon morceau , fust qu'il vinst d'un homme de peu.

Lucrèce n'en fit pas de mesmes , car elle n'en tasta point, bien qu'elle fust sollicitée d'un brave rov : en quoy elle fit doublement de la sotte , de ne luy complaire sur le champ et pour un peu , et de se tuer.

Pour tourner encor à Scipion , il ne sçavoit point encor bien le train de la guerre pour le butin et pour le pillage : car, à ce que je tiens d'un grand capitaine des nostres , il n'est telle viande au monde pour cela qu'une femme prise de guerre ; et se mocquoit de plusieurs autres ses compaignons, qui recommandoient sur toutes choses, aux assauts et surprises des villes, l'honneur des dames, mesmes aux autres lieux et rencontres : car elles ayment les hommes de guerre tousjours plus que les autres, et leur violence leur en fait venir plus d'appétit ; et puis on n'y trouve rien à redire; le plaisir leur en demeure; l'honneur des marys et d'elles n'en est nullement hony ; et puis les voylà bien gastées! Et, qui plus est, sauvent les biens et les vies de leurs marys, ainsy que fit la belle Eunoe, femme de Bogud ou Bocchus , roy de Mauritanie, à laquelle Gesar fit de grands biens et à son mary, non tant , fout-U croire , pour avoir

suivy son party, comme Juba, roy de Bithynie, celuy de Pompée, mais parce que c'estoit une belle femme, et que Gesar en eut l'accointance et douce jouissance.

Tant d'autres commodités de ces amours y a-il que je passe : et toutesfois, ce disoit ce grand capitaine, ses autres grands compaignons pareils à luy s'amusans à de vieilles routines et ordonnances de guerre , veulent qu'on garde l'honneur des femmes, desquelles il faudroit auparadvant sçavoir en secret et en conscience l'advis, et puis en décider : ou possible sont-ils du naturel de nostre Scipion, lequel , ne se contentoit tenir de cëluy du chien de l'ortolan , lequel , comme j'ay dict cy-devant , ne voulant manger des choux du jardin, empesche que les autres n'en mangent. Ainsy qu'il fit à l'endroict du pauvre Massinissa , lequel , ayant tant de fois hasardé sa vie pour luy et pour le peuple romain, tant peiné, sué et travaillé pour luy acquérir gloire et victoire, il luy refusa et osta la belle reyne Sophonisba , qu'il avoit prise et choisie pour son principal et précieux butin: il la luy enleva pour l'envoyer à Rome à vivre le reste de ses jours en misérable esclave, si Massinissa n'y eust remédié. Sa gloire en fust esté plus belle et plus ample, si elle y eust comparu en glorieuse et superbe reyne, femme de Massinissa , et que l'on eust dict, la voyant passer : o Voylà Tune des belles vestiges des conquestes a de Scipion ; «car la gloire certes gist bien plus en l'apparence des choses grandes et hautes , que des basses.

Pour fin , Scipion en tout ce discours fit de grandes fautes, ou bien il estoit ennemy du tout du sexe féminin , ou du tout impuissant de le contenter, bien qu'on die que sur ses vieux jours il se mit à faire l'amour à une des servantes de sa femme; ce qu'elle supporta fort patiemment, pour des raisons qui se pourraient là-dessus alléguer.

Or, pour sortir de la disgression que je viens d'en faire, et pour rentrer au plain chemin que j'avois laissé , je dis, pour faire fin à ce discours : que rien au monde n'est si beau à voir et regarder qu'une belle femme pompeusement habillée, ou délicatement déshabillée et couchée; mais qu'elle soit saine, nette, sans lare , sur-os ny mallandre , comme j'ay dict.

Le roy François disoit ; qu'un gentilhomme, tant superbe soit-il, ne sçauroit mieux recevoir un seigneur, tant grand suit-il, en sa maison ou chasteau, mais qu'il y apposast à sa veue et première rencontre une belle femme sienne, un beau cheval et un beau lévrier : car, en jettant son œil tanlost sur l'un, tantost sur l'autre, et tantost sur le tiers, il ne se sçauroit jamais fascher en ceste maison; metiant ces trois choses belles pour très-plaisantes à voir et admirer, et en faisant cest exercice trèsagreable.

La reyne Isabel de Castille disoit : qu'elle prenoit un très-grand plaisir de voir quatre choses: Hombre d'armas en campo, obisbo puesto enponti/icdl, linda dama en la cama, y ladron en la horca. C'est-à-dire : «Un homme a d'armes sur les champs, un evesque en son «pontifical, une belle dame dans un lict, et un « larron au gibet: »

J'ay ouy raconter à feu M. le cardinal de Lorraine le grand, dernier decedé, que lorsqu'il alla à Rome vers le pape Paul IV, pour rompre la trefve faicte avecques l'empereur, il passa à Venise, où il fut très-honnorablement receu. Il n'en faut point doubler, puisqu'il estoit un si grand favory d'un si ^rand roy. Tout ce grand et magnifique sénat alla au devant de luy ; et, passant par le grand canal, où toutes les fencstrès des maisons esloient bordées de toutes les femmes de la ville, et des plus belles, qui estoient là accourues pour voir ceste entrée, il y en eut un des plus grands qui l'entretcnoit sur les affaires de Testât, et luy en parloit fort: mais, ainsy qu'il jettoit fort les yeux fixement sur ces belles dames, il luy dit en son patois et langage: «Monseigneur, jeeroy que vous ne «m'entendez; et avez raison, car il y a bien «plus de plaisir et différence de voir ces belles «daines à ces fenêtres, et se ravir en elles , que «d'ouyr parler un fascheux vieillard comme «moy, et parlast-il de quelque grande conquestc «à voslre advanlage. * M. le cardinal, qui n'avoit faute d'esprit et de mémoire , luy respondit de mot à mot à tout ce qu'il avoit dict , laissant ce bon vieillard fort salisfaictdcluy, et en admirable estime qu'il eut de luy que , pour s'amuser à la veue de ces belles dames, il n'avoit rien oublié ny obmis de ce qu'il luy avoit dict.

Qui aura veu la cour de nos roys François

GALLANTES.

premier et Henry deuxiesme, et autres roy* ses enfans, advouera bien, quel qu'il soit, et eustil veu tout le monde, n'avoir rien veu jamais' de si beau que nos dames qui sont estées en leur cour, et de nos reynes, leurs femmes, mères et soeurs; mais plus belle chose encor eusi-il veu, ce dit quelqu'un, si le grand-pere de maistre Gonuin eust vescu, qui, par ses inventions, illusions et sorcelleries et enchantemens, les eust peu représenter devestues et nues, comme Ton dit qu'il le fit une fois en quelque compaignie privée, que le roy François luy commanda ; car il estoit un homme fort expert et subtil en son art ; et son petit-fils, que nous avons veu, n'y entendoit rien au prix de luy.

Je pense que ceste veue serolt aussy plaisante comme fut jadis celle des dames égyptiennes en Alexandrie, à l'accueil et réception de leur grand dieu Apis, au devant duquel elles alloient en très-grande cérémonie, et levant leurs robbes, cottes et chemises, et les retroussaut le plus haut qu'elles pouvoient, les jambes fort eslargies et escarquillées , leur monsl raient leur cas tout à fait; et puis, ne le revoyant plus, pensez qu'elles cuidoient l'avoir bien payé de cela. Qui en voudra voir le conte, qu'il lise Alexanderab Alejcandro, au sixiesme livre des Jours jovials. Je pense que telle veue en estoit bien plaisante, car pour lors les dames d'Alexandrie estoient belles, comme encor sont aujourd'huy.

Si les vieilles et laides faisoient de mesmes, passe, car la veue ne se doibt jamais estendre que sur le beau, et fuir le laid tant que l'on peut.

En Suisse, les hommes et femmes sont pesle mesle aux bains et estuves sans faire aucun acte deshonneste, et en sont quittes en mettant un linge devant : s'il est bien délié, encor peuton voir chose qui plaist ou desplaist , selon le beau ou le laid.

Avant que finir ce discours, si diray-jc encor ce mot. En quelles tentations et récréations de veue pouvoient ent rcr ausRy les jeunes seip,neurs, chevalliers, gentilshommes, plebcans et autres Romains, le temps passé, le jour que se cele broit la festc de Flora a Rome, laquelle on dit avoir esté la plus gentille et la plus triomphante court isanne qu'oneques exerça le putanisme

DEUXIESME

dans Rome, voire ailleurs! Et qui plus la recommandoit eu cela, c'est qu'elle estoit de bonne maison et de grande lignée ; et, pour ce, telles dames de si grande estoffc volontiers plaisent plus, et la rencontre en est plus excellente que des autres.

Aussy ceste dame Flora eut cela de bon et de meilleur que Lays, qui s abandonnait à tout le monde comme une bagassc, et Flora aux grands; si bien que sur le seuil de sa porte elle avoit mis cest escriteau : «Roys, princes, dictateurs, «consuls, censeurs, pontifes, questeurs, ambassadeurs, et autres grands seigneurs, entrez, et non d'autres.»

Lays se faisoit tousjours payer avant la main, et Flora point , disant qu'elle faisoit ainsy avecques les grands, afin qu'ils rissent de mesmes avecques elle comme grands et illustres, et aussy qu'une femme d'une grande beauté et haut lignage sera tousjours autant estimée qu'elle se prise : et si ne prenoit si-non ce qu'on luy donnoit,disaot que toute dame gentille dcbvoit faire plaisir à son amoureux pour amour, et non pour avarice, d'autaut que toutes choses ont certain prix, fors l'amour.

Pour fin, en son temps elle fit si gentiment l'amour, et se fit si bravement servir, que quand elle sortoit du logis quelquesfois pour se promener en ville, il y avoit assez à parler d'elle pour un mois, tant pour sa beauté, ses belles et riches parures , ses superbes façons, sa bonne grâce, que pour la grande suite des courtisans et serviteurs, et grands seigneurs qui estoient avecques elle, et qui la suivoient et accompaignoient comme vrays esclaves, ce qu'elle enduroil fort patiemment : et les ambassadeurs estrangers, quand ils s'en retournoient eu leurs provinces, se plaisoient plus a faire des contes de la beauté et singularité de la belle Flora que de la grandeur de la republique de Rome , et sur-tout de sa grande libéralité, contre le naturel pourtant de telles dames; mais aussy estoitelle outre le commun, puisqu'elle estoit noble.

Enfin elle mourut si riche et si opulente , que la valeur de son argent , meubles et joyaux , estoit suffisante pour refaire les mors de Rome, et encor pour desengager la republique. Elle fit le peuple romain son héritier principal, et pour ce, luy fut édifié dans Rome un temple trèssumptueux, qui de Flora fut appelle lïorian.

La première feste que l'empereur Galba célébra jamais fut celle de l'amoureuse Flora, en laquelle estoit permis aux Romains et Romaines de faire toutes les desbauches, deshonnestetés, sallauderies et debordemens à l'envy dont se pourroient adviscr; en sorte que l'oneslimoit la plus saincte et la plusgallante celle qui, ce jour là , faisoit plus de la dissolcue et de la deshonneste et débordée

Pensez qu'il n'y avoit ny fiscaigne (que les chambrières et esclaves mores dansent les dimanches à Malthe en pleine place devant le monde), ny sarabande qui en approchast, et qu'elles n'y oublioient ny mouvement ny remuemens lascifs, ny gestes paillards, ny tordions bizarres. Et qui en pouvoit excogiter de plus dissolus et débordés, tant plusgallante estoit la dame; d'autant que telle opinion estoit parmy les Romains, que, qui alloit au temple de cestc déesse en habit et geste et façon plus lascive et paillarde, auroit mesme grâce et opulens biens que Flora avoit eu.

Vrayment voylà de belles opinions et belle solemnisalion de feste! aussy estoient-ils payens. Là-dessus ne faut doubler si elles y oublioient nul genre de lasciveté, et si long-temps avant ces bonnes dames estudioient leurs leçons, ny plus ny moins que les nostres à apprendre un ballet , et si elles estoient affectionnées en cela. Les jeunes hommes, voire les vieux, y estoient bien autant empressés à voir et contempler telles lascives simagrées. Si telles se pouvoieut représenter parmy nous, le monde en feroit bien son proffict en toutes sortes; et pour estre ù telles veucs le monde se tucroit de la presse.

Il y a assez là à gloser qui voudra ; je le laisse aux bons gallans. Qu'on lise Suétone, Pausanias grec et Manilius latin, aux livres qu'ils ont faict des dames illustres, fameuses et amoureuses, on verra tout.

Ce conte encor, et puis plus.

■ 11 se lit que les Lacedemoniens allèrent une fois pour mettre le siège devant Messenc,à quoy les Messcniens les previndrent, car ils sortirent d'abord sur eux les uns et les autres, tirèrent et coururent à Lacedemone, pensans la surprendre et la piller cependant qu'ils s'amusoient devant leur ville: mais ils furent valeureusement repoussés et chassés par les femmes qui estoient demeurées : ce que sen-

chans, les Lacedemoniens rebroussèrent chemin et tournèrent vers leur ville; mais de loin ils découvrent leurs femmes toutes en armes , quiavoient donné la chasse, dont ils furent en alarme ; mais elles se firent aussy tost à eux cognoistre, et leur racontèrent leur fortune; dont ils se mirent de joye à les baiser, embrasser et carresser, dételle sorte que, perdans toute honte, et sans avoir la patience d'osier les armes, ny eux ny elles, leur firent cela bravement en mesme place qu'ils les rencontrèrent, où l'on put voir choses et autres, et ouyr un plaisant son et cliquetis d'armes et d'autre chose. Eu mémoire de quoy ils firent baslir un temple et simulacre à la déesse Venus, qu'ils appellcrcnt Venus l armée, au contraire de tous les autres, qui la peignent toute nue. Voyli une plaisante cohabitation, et un beau subjet, de peindre Venus armée , et l'appeller ainsy !

Il se voit souvent parmy les gens de guerres, mesmes aux prises de villes par assauts , force soldats tous armés jouir des femmes, n'ayans le loisir et la patience de se désarmer pour passer leur rage et appétit, tant ils sont tentés; mais de voir le soldat armé habiter avecques la femme armée, il s'en void peu.

11 faut là-dessus songer le plaisir qui s'en peut ensuivre, et quel plus grand pouvoitestre en ce beau mystère, ou pour l'action , ou pour la veue , ou pour la sonnerie des armes. Cela gist en l'imagination qu'on en pourroit faire, tant pour les agens que pour les arregardans qui estoient là pour lors.

Or, c'est assez; faisons fin : j'eusse faict ce discours plus ample de plusieurs exemples, mais je craignois que. pour estre trop lascif, j'en eusse encouru mauvaise réputation.

Si faut-il qu'après avoir tant loué les belles femmes , que je fasse le conte d'un Espaignol qui, voulant mal à une femme, me ladepci-

GALLANTES.

gnit un jour comme il falloit, et me dit : Seftor, vieja es como la lampada azeytunada d'iglesia,yde hechura del armario, larga y desvayada , el colory gesto como mascara mal pintada, el talle como una campana o mola de molino , la vista como idolo del tiempo antiguo , el andar y vision d'una antigua fantasma de la noche, que tanto tuviese encontrar-la de noche, como ver una mandragora. Iesus ! lesus ! Dios me libre de su mal encuentro! No se contenta de te~ ner en su casa por huesped al provisor del obisbo, ni se contenta con la demasiada conversacion del vicario ni del guardian , ni de la amistad antigua deldean, si no que agora de nuevo ha lomado al que pide para las animas del purgatorio, para acabar su negra vida. C'est-à-dire :« Voyez la; elle" est «comme une lampe viellie et tonte graisseuse «d'huile d'église; de forme et façon, elle resa semble un armoire grand et vague et mal «basti; la couleur et la grâce comme d'un raas- «que mal peint; la taille comme une cloche de «monastère ou meule de moulin; le visage «comme d'un idole du temps passé; le regard «et l'aller comme un fantosme antique qui va « de nuict : de sorte que je craindrais autant «de la rencontrer de nuict comme de voir une «mandragore. Jésus! Jésus! Dieu m'en garde «de telle rencontre! Elle ne se contente pas «d'avoir pour hoste ordinaire chez soy le pro- « viseur de l'evesque, ny se contente de la demetsurée conversation du vicaire, ny de la con- « tinue visite du gardien , ny de l'ancienne amy lié a du doyen , si-non qu'à ceste heure de nouveau «elle a» pris en main celuy qui demande pour «lésâmes du purgatoire, et ce pour achever sa « noire vie. »

Voylà comment l'Espaignol, qui a si bien dépeint les trente beautés d'une dame, comme j'ay dict cy-dessus en ce discours, quand il veut, la scait bien déprimer.

TROISIESME DISCOURS

Page 1