‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 62 sur 161 · INTRODUCTION · texte numérisé non relu

INTRODUCTION

Moy estant un jour à Madrid à la cour d'Espaigne , et discourant avecques une fort lionnes! c dame, comme il arrive d'ordinaire , selon la couslume du pays, elle me vint faire ceste demande : Quai era mayor fuego d'amor,

1 Un manuscrit de la bibliothèque du roi , coté 8776, contient ce quatrième discour» , et le» Rodomontades espaignolles.

Le premier est intitulé dan» ce manuscrit : Discours sur les femmes maryées, les vefves et les filles, à sçavoir desquelles les unes sont plus chaudes à l'amour que les autres. Sur le verso du feuillet précédent on lit, de la main du copiste : < Ce discours subsequant doit être mis avecques l'autre et second volume que j'ay faictde» dame», et dédié a mon»ieur le duc d'Alancon; mais par faute de papier qui a manqué à l'autre volume je l'ay icy mis et inceré, en attendant que je les réduise tous en»emble et en bon ordre. »

Le second est intitulé : Discours d'aucunes rodomontades et gentilles rencontres de parolles espaignolles. Sur le verso du feuillet qui précède on lit : «Ce recueil qui s'ensuit de» Rodomontades espaignolles est dédié a nostre revue de France et Navarre, pour en avoir eslée désireuse', ainsyque j'ay dict en la lettre que je lu y ay esc n te au commancement de mon premier livre. >

Ce* deux traité» «ont corrigé» de la main même de Brantôme, et en tétedu volume on lit, écrites aussi de sa propre main, les ligue» qui suivent:

«Ce livre est du tout incorrect et imparfaict, par quojr n'y faut nullement jeier la veue; inay» qui le veut veoyr bien corrigé, lise mon livre qui est couvert de velours turc, ou mon grand livre couvert de velours verd, où sont tous me» discours touchant les dame». »

Ces deux volumes couverts ea velours n'existent pas I la bibliothèque du roi. On n'en connaît qu'une copie récente, d'après laquelle ont été faites le» ancienne» éditions, et le volume mentionné ici sou* le n° 8776. On a suivi dans la présente édition le texte donné par les édition» ancienne», en se contentant de le collai ionner pour la correction typographique avec le manuscrit 8776. Ouant aux addition» graveleuses qui auraient pu être faites d'après ce manuscrit , il a semblé plus convenable de se conformer a la volonté de Brantôme, qui après le» avoir écrites de sa main dans ce volume, les avait probablement supprimée* dans le* volumes couvert* en velours, qui renfermaient ta dernière et authentique rédaction.

el de la biuda, el de la casada, o de la hija moça; c'est-à-dire, quel estoit le plus grand feu , ou celuy de la vefve , ou de la maryée, ou de la fille jeune? Après luy avoir dict mon advis, elle me dit le sien en telles parolles: Lo que me parece d'esta cosa es que, aunque las moças con el liervor de la sangre se dîsponen à querer muc/io, no deve ser tanto como lo que qtiieren las casadas f biudas, con la gran experiencia del negocio. Esta razon debe ser natural,como lo séria la del que, por haver nacldo ciego de ta perfection de la luz,no pnede cobdiciar de ella con tanto deseo como el que vib, r fu<* privado de la visla ; ce qui sonne en francois : «Ce qui me semble de cesie chose est: qu'encor « que les filles, avecques cestc grande ferveur du «sang, soient disposées d'aymer fort, toutes- «fois elles n'ayment point tant comme lesfcm- «mes maryées et les vefves, par une grande «expérience de l'affaire; et la raison naturelle «y est en cela, d'autant qu'un aveugle né, et «qui dès sa naissance est privé de la veue, il «ne la peut tant désirer comme celuy qui en a ajouy si doucement, et après l'a perdeuc.» Puis adjousta : Que con menos penase abstiene d'una cosa la persona que minca supb, que aquella que vive enamorada del gusto pasado; qui signifie: «D'autant qu'a- «vecques moins de peine on s'abstient d'une « chose que l'on n'a jamais tasté, que de celle que «l'on a aymé et esprouvé.» Voylà les raisons qu'en alleguoit ceste dame sur ce subject.

Or le vénérable et docte Bocace, parmy ses questions de son Philocoppe 1 , en la neufviesme, fait celle-là mesme : De laquelle de

' // Filocolo ou Filocopo, Amore piacevole di Florio e Bianco-Fiore, est un roman de Boccace qui fut d alwrd imprimé » Venise, par Gabriel Pétri, en 1472,

QUATRIESME DISCOURS

, ces trois, de la maryée, de la vefve et de la fille , l'on se doibt plustost rendre amoureux pour plus heureusement conduire son désir à effect? Boccace respond,par la bouche delà reyne qu'il introduit parlante, que: combien que ce soit très-mal faict, et contre Dieu et sa conscience, de désirer la femme maryée, qui n'est nullement à soy, mais subjecte à son roary. il est fort aysé d'en venir à bout , et non pas de la fille et vefve , quoyque telle amour soit périlleuse, d'autant que plus on souffle le feu il s'allunroe d'advantage, autrement il s'esteint. Aussy toutes les choses faillent en les usant , fors la luxure, qui en augmente. Mais la vefve, qui a esté long-temps sans tel effect , ne le sent quasy point , et ne s'en soucie non plus que si jamais elle n'eust esté maryée, et est plustost reschauffée de la mémoire que de la concupiscence. F.t la pucelle, qui ne sçait et ne cognoist encor ce que c'est , si-non par imagination , le souhaite tièdement. Mais la maryée , eschauffée plus que les autres, désire souvent venir en ce poinct , dont quelquesfbis elle en est outragée de parolles par son mary et bien battue; mais, désirant s'en venger (car il n'y a rien de si vindicatif que la femme), et m es m es pour ceste chose, le fait cocu à bon escient, et en contente son esprit. Et aussy que l'on s'ennuye à manger tousjours d'une mesme viande , mesmes les grands seigneurs et dames bien souvent ftcslaissent les bonnes et délicates viandes pour en prendre d'autres. Davantage, quant aux filles, il y a trop de peine et consommation de temps, pour les réduire et convertir a la volonté des hommes : et si elles ayment, elles ne sçavent qu'elles ayment. Mais, aux vefves , l'ancien feu aysement reprend sa force, leur faisant désirer aussy to.sl ce que longue discontinualion de temps elles )lié; et leur tarde de retourner et parvenir à tel effect, regrettant le temps perdu et les longues nuicts passées froidement dans leurs licts de viduité peu eschâuffées.

Sur ces raisons de ceste reyne parlante , un certain gentilhomme, nommé Farramont, respondant à la reyne , et laissant les femmes ma-

in-folio, et quantité d'autres fois depuis dans le x v et le XVIe siècle. Adrien Serin le mit en français, et sa traduction fut imprimée à Paris, chez Jean Loys, eu 1541 , in-folio, et diverses autres fois depuis.

WUHTOMI. u.

ryées à part , commé estans aysées à esbranler sans user de grands discours , pour dire le contraire reprend celuy des filles et des vefves , et maintient la fille estre plus ferme en amour, que non pas la vefve; car la vefve, qui a ressenty par le passé les secrets d'amour, n'ayme jamais fermement , ains en double et lentement, désirant promptemeut l'un, puis l'autre, ne sçachant auquel elle se doibve conjoindre pour son plus grand proffit et honneur : et quelquesfois ne veut aucun des deux, ains vacille en sa délibération, et sa passion amoureuse n'y peut prendre pied ny fermeté. Mais tout au contraire est en la pucelle, et toutes telles choses luy sont incognues : laquelle ne tend seulement qu'à faire un amy et y mettre toute sa pensée, après l'avoir bien choisy, et luy complaire en tout , croyant que ce luy est un trèsgrand honneur d'estre ferme en son amour ; et si, attend en trop grande ardeur les choses qui n'ont jamais esté ny veucs d'elle, ny ouyes, nyesprouvées, et souhaite beaucoup plus que les autres femmes expérimentées de voir, ouyr et esprouver toutes choses. Aussy le désir qu'elle a de voir choses nouvelles la maistrise fort : elle s'enquiert à celles qui sont expérimentées , lesquelles luy augmentent le feu d'avantage; et par ainsy elle désire la conjonction de celuy qu'elle a faict seigneur de sa pensée. Ceste ardeur ne se rencontre pas en la vefve, d'autant qu'elle y a desjà passé.

Or, la reyne de Boccace, reprenant la paroi le et voulant mettre fin à ceste question, conclud: que la vefve est plus soigneuse du plaisir d'amour cent fois que la pucelle, d'autant que la pucelle veut garder chèrement sa virginité et pucellage , veu que tout son honneur y consiste : joint que les pueeltes sont naturellement craintives, et mesmes en ce faict mal habiles, et ne sont pas propres à trouver les inventions et commodités aux occasions qu'il faut pour tels effects ; ce qui n'est pas ainsy en la vefve, qui est desjà fort exercée, hardie et rusée en cest art , ayant desjà donné et aliéné ce que la pucelle attend de donner; ce qui est occasion qu'elle ne craint d'estre visitée ou accusée par quelque signal de bresche : elle cognoist mieux les secrètes voyes pour parvenir à son attente. Au reste, la pucelle craint ce premier assaut de virginité , car il est à d'aucunes

quelquefois plus ennuyeux et cuisant que doux et plaisant ; ce que les vefves ne craignent point, niais s'y laissent aller et couler très-doucement, quand bien l'assaillant seroit des plus rudes. El ce plaisir est contraire à plusieurs autres, duquel des le premier coup, bien souvent, on s'en rassasie et se passe légèrement; mais en cesluy-cy l'affection du retour en croist Lotisjours. Par quoy la vefve , donnant le moins, et qui le donne souvent, est cent fois plus libérale que la pucellc, à qui il convient abandonner sa très-ehere ebose, à quoy elle songe mille fois. C'est poorquoy, conclud la reyne, il vaut mieux s'adresser à la vefve qu'à la fille , estant plus ayséc à gaigner et corrompre.

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