‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 63 sur 161 · ARTICLE I · texte numérisé non relu

ARTICLE I

BUIIYÈES

Or maintenant, pour prendre et déduire les raisons de Boccace, et les esplucher un peu, et discourir sur icelles, selon les discours que j'en ay veu faire aux honnestes gentilshommes et dames sur ce subject , comme l'ayant bien expérimenté, je dis: qu'il ne faut doubter nullement que, qui veut tost avoir jouyssance d'un amour, il se faut adresser aux dames maryées, sans que l'on s'en donne grande peine et que l'on consomme beaucoup de temps; d'autant que , comme dit Boccace, (anl plus on attise un feu et plus il se fait ardent. Ainsy est-il de la femme maryce, laquelle s'eschauffe si fort avecques son mary, que, luy manquant de quoy esteindre le feu qu'il donne à sa femme, il faut bien qu'elle emprunte d'ailleurs , ou qu'elle brtisle toute vive. J'ay cognu une dame assez grande , et de bonne sorte, qui disoit une fois à son amy, qui me l'a conté, que de son naturel elle n'estoit aspre à teste besogne tant que l'on diroit bien (et Dieu sçait ?) , et que volontiers aysement bien souvent elle s'en passeroit , n'estoit que son mary la venant attiser, et n'estant assez suffisant et capable pour luy amortir sa chaleur , qu'il luy rendoit si grande et si chaude, qu'il fallait qu'elle courust au secours à son amy: encor, ne se contentant de luy bien souvent , se rcliroit seule, ou en son cabinet, ou en sut) lict , et là toute seule pa^soit

GALLANTES.

sa rage tellement quelleraent, ou à la lesbienne , ou autrement par quelqu'autre artifice; voyre jusques-là , disoit-elle, que, n'eust esté la honte, elle s'en fusl faict donner par les premiers qu'elle eust trouvés dans une salle du bal, à l'escart ou sur des degrés, tant elle eatoit tourmentée deceste mauvaise ardeur. Semblable en cela aux jumens qui sont sur les confins de l'Andalousie, lesquelles devenant si chaudes, et ne trouvant leurs estalons pour se faire saillir, se mettent leur nature contre le vent qui règne en ce temps là , qui leur donne dedans, et parce moyen passent leurs ardeurs et s'emplissent de ia sorte : d'où viennent ces chevaux si vistes que nous voyons venir deçà, comme retenans la vistessc naturelle du vent leur pere. Je croys qu'il y a plusieurs marys qui désireraient fort que leurs femmes trouvassent un tel vent qui les rafraischist et leur fist passer leur chaleur, sans qu'elles allassent rechercher leurs amoureux, et leur taire des cornes fort vilaines.

Voylà un naturel de femme que je viens d'alléguer, qui est bien estrange, d'autant qu'il ne brusle si-non lorsqu'on l'attise. Il ne s'en faut pas estonner, car, comme disoit une dame espaiguolle : Que quanto mas me quiero setcarde la braza, tanto mas mi marido me abraza en el brazero; «Que tant plus je me «veux osier des braises, tant ptys mon mary «me brusle en mon brasier.» Et certes elles y peuvent brusler, et de ceste façon , veu que par les parolles , par les seuls attouchemens et embrassemens, voire par attraicls, elles se laissent aller fort aysement, quand elles trouvent les occasions , sans aucun respect du mary.

Car, pour dire le vray, ce qui empesche plus toute fille ou femme d'en venir là bien souvent, c'est la crainte qu'elles ont d'enfler par le ventre : ce que les maryées ne craignent nullement; car, si elles enflent, c'est le pauvre mary qui a tout faict , et porte toute la couverture. Et quant aux loix d'honneur qui leur deffendent cela, qu'allègue Boccace, la pluspart des femmes s'en mocquent , disans pour leurs raisons valables : que les loix de la nature vont devant, et que jamais elle ne fit rien en vain , et qu'elle leur a donné des membres cl des parties tant nobles, pour en user et mettre en besogne , cl non pour les laisser chômer oysi-

QUÀTIUKSMI

vemcnt, ne leur dcffendant ni imposant plus qu'aux autres aucune vacations. Disent plus (au moins aucunes de nos dames), que ceste loy d'honneur n'est que pour celles qui n'aymcut point et qui n'ont faicl d'amys honnestes, auxquelles est Irès-malscant et blasmable de s'aller abandonner et prostituer leur chasteté et leurs corps , comme si elles csloieut quelques courtisan nés : mais celles qui aymenl, et qui ont faict des amys , ccste loy ne leur deffcnd nullement qu'elles ne les assistent en leurs feux qui les bruslcnl , et ne leur donnent de quoy pour les esteindre; et que c'est proprement donner la vie à un qui la demande , se monslrant en cela bénignes, et nullement barbares ny cruelles, comme disoit Kcgnaud sur le discours de la pauvre Geneviefve affligée. Sur quoy j'ay cognu une fort honnesle dame et grande, laquelle, un jour sou amy l'ayant trouvée en son cabinet, qui traduisoil cesle stance dudict Hegnaud , una doua dêVû dmujue motire, en vers françois aussy beaux et bien fa ici s que j'en vis jamais (car je les vis despuis), et ainsy qu'il luy demanda ce qu'elle avoil escrit ; «Tenez, ■ voylà une traduction que je viens de faire , qui «sert d'autant de sentence par moy donnée, et «arrest formé pour vous contenter en ce que avons désirez, dont il ti en reste que l'exccualion ; >■ laquelle, après la lecture, se rit aussy tost. Lequel arrest fut bien meilleur que s'il cust esté rendu à la Tournclle; car, encor que l'Ariostc ornast les parollcs de Hegnaud de très-belles raisons, je vous asseurc qu'elle n'en oublia aucune à les très-bien traduire et représenter, bien que la traduction valoil bien autant pour esraouvoir que l'original; et donna bien a entendre à tel amy qu'elle luy vouloi donner la vie, et ne luy estre nullement inexorable, ainsy que l'autre en secul bien prendre le temps.

Pourquoydoncques une dame, quand la nature via fait bonne et miséricordieuse, u'uscra-clle librement des dons qu'elle luy a donné, sans en eslre ingra:e, ou sans répugner et contredire du tout contre elle? Comme ne ht pas une dame dont j'ay ouy parler, laquelle, voyant un jour dans une salle son mary marcher et se pourmencr, elle ne se peut empescher de dire à son amant : «Voyez, dit-elle, nosirc homme «marcher; n'a-il pas la vraye eueloueure d'un

tcocu? N'eusse- je pas doneques offensé grande- « ment la nature, puisqu'elle l'avoit faict et des- «tinétel,si je l'eusse desment ie et contredicle?» J'ay ouy parler d'une autre dame , laquelle , se plaignant de son mary, qui ne la traitoit pas bien, l'espioit avecques jalousie, et se doubtoit qu'elle luy faisoit des cornes, a Mais il est bon , «disoit-elle a son amy! il luy semble que son feu «est pareil au mien : car je luy esteins le sien « en un tourne-main,et en quatre ou cinq gouttes o d'eau ; mais, au mien, qui a un brasier bien «plus grand et une fournaise plus ardente, il y «en faut d'avantage : car nous sommes du na- « turel des hydropiques ou d'une fosse de sable, a qui d'autant plus qu'elle avale d'eau et plus «telle en veut avaler.»

Une autre disoit bien mieux : qu'elles es-

I (oient semblables aux poules, qui ont la pépie faute d'eau, et qui en peuvent mourir si elles ne boivent. L'on peut dire le mesme de ces femmes : que la soif engendre la pépie, et qu'elles en meurent bien souvent si on ne leur donne à boire souvent; mais il faut que ce soit d'autre eau que de fontaine. Une autre dame disoit : qu'elle estoit du naturel du bon jardin, qui ne se contente pas de l'eau du ciel , mais en demande à son jardinier, pour en eslre plus fructueux. Une autre dame disoit: qu'elle vouloit ressembler aux bons orconomes et mesnagers, lesquels ne donnent tout leur bien à mesnnger et faire valoir à un seul , mais le départent à plusieurs mains; car une seule n'y pourrait fournir pour le bien esvaluer. Semblablement vouloit-elle ainsy mesnager son cas pour le meliorcr, et elle s'en trouvoit mieux. J'ay ony parler d'une honnestc dame qui avoit un amy fort laid et un beau mary, et de bonne grâce; aussy la dame estoit très -belle. Une sienne familière luy remonstraul pourquoy elle

I n'en choisissoit un plus beau : « Ne sçavons-nous pas, dit-elle, que pour bien cultiver une «terre, il y faut plus d'un laboureur, et volontiers les plus beaux cl les plus délicats n'y «sont pas les plus propres, mais les plus ruraux «et les plus robustes?» Une autre dame que j'ay cognue, qui avoit un mary fort laid et de Rirl mauvaise grâce, choisit un amy aussy laid que luy; cl comme une sienne compaigne luy demanda pourquoj : «C'est, dit-elle, pour mieux « :n'u consumer à la laideur de mon marv. »

Une autre dame , discourant un jour de l'amour, tant à son csgard que des autres de ses compaignes, dit ces parollcs : «Si les femmes «estaient lousjours chastes, elles nesçauroient «ce que c'est de leur contraire;» se fondant en cela sur l'opinion d'Heliogabale, qui dirait : que la moictié de la vie debvoit esire employée à cultiver les vertus, et l'autre moictié dans les vices; autrement, si Ton estoit tousjours d'une raesme façon, tout bon ou tout mauvais , il seroit impossible de juger de son contraire, qui sert souvent de tempérament. J'ay veu de grands personnages approuver ceste maxime , et mesraes pour les fenunes. Aussy la femme de l'empereur Sigismond, qui s'appelloit Barbe, disoil : qu'estre tousjours en un mesme estât de chasteté apparienoit aux sottes; et en reprenoit fort ses dames et damoiselles qui persistoient en ceste sotte opinion , ainsy que de son costé elle la renvoya bien loin, car tout son plaisir fut en testes, danses, bals et amours , en se mocquant de celles qui ne faisoient pas de mesme, ou qui jeusnoient pour macérer leur chair, et qui faisoient des retraites. Je vous laisse à penser s'il faisoit bon à la cour de cest empereur et impératrice, je dis pour ceux et celles qui se plaisoient à l'amour.

— J'ay ouy parler d'une fort honneste dame et de réputation, laquelle, venant estre malade du mal d'amour qu'elle portoit à son serviteur, sans vouloir hasarder ce petit honneur qu'elle portoit entre ses jambes, à cause de ceste rigoureuse loy d'honneur tant recommandée et preschée des marys , et, d'autant que de jour en jour elle alloit brustant et seichant, de sorte qu'en un instant elle se vid devenir seiche, maigre, allanguie, tellement que, comme auparadvant elle s'estoit vetic fraische, grasse et en bon poinct , et puis touie changée par la cognoissanec qu'elle en eut dans son miroir : «Comment, dit«ellc alors, scroit-il doneques dict «qu'à la fleur de mon aage, et qu'à l'appétit «d'un léger poinct d honneur et volage scru- «pule, pour retenir par trop mon feu,je vinsse «ainsy peu à peu à me seicher, me consommer «et devenir vieille et laide avant le temps, ou «que j'en perdisse le lustre de ma beauté, qui •j me faisoit estimer, priser et aymer; et qu'au «lieu d'une dame de belle chair je devinsse une

«carcasse, ou plus tost une anatomie, pour me « faire chasser et bannir de toute bonne corn- «paignie, et estre la risée d'un chascun? Non, a je m'en garderay bien, mais je m'aideray des «remèdes que j'ay en ma puissance.» Et, par ainsy, elle exécuta tout ce qu'elle avoit dict, et, se donnant de la satisfaction et à son amy, reprit son cn-bon-poinct et devint belle comme devant , sans que son mary sceust le remède dont elle avoit usé, mais l'attribuant aux médecins, qu'il remercioit et bonnoroit fort, pour l'avoir ainsy remyse à son gré pour en faire mieux son proffict.

— J'ay ouy parler d'une autre bien grande, de fort bonne humeur, et qui disoit bien le mot, laquelle estant maladive, son médecin luy dit un jour qu'elle ne se trouverait jamais bien si elle ne le faisoit; elle soudain respondit : a Et bien ! faisons-le doneques. » Le médecin et elle s'en donnèrent joye au cœur et au corps, et se contentèrent admirablement bien. Un jour, entre autres, elle luy dit : «On dit par-tout que «vous me le faites; mais c'est tout un, puisque «je me porte bien;» et franchissoit tousjours le mot gallant qui commance par f. a Et tant que «je pourray je le feray, puisque ma santé en «dépend.»

Ces deux dames ne ressembloient pas à ceste honneste dame de Pampelone, que j'ay dit encor cy-devant, dans les Cent nouvelles de la reyne de Navarre , laquelle, estant devenue esperdument amoureuse de M. d'A vannes, ayma mieux cacher son feu et le couver dans sa poictrinc qui en brusloit , et mourir, que de faillir à son honneur. C'est de quoy j'ay ouy discourir cy-dessus à quelques honnestes dames et seigneurs. C'estoit une sotte, et peu soigneuse du salut de son ame, d'autant qu'ellemesme se donnoit la mort , estant en sa puissance de l'en chasser, et pour peu de chose.

Car enfin , comme disoit un ancien proverbe françois: «d'une herbe de pré tondu, et d'un «c. f...., le dommage en est bientost rendu.» Et qu'est-ce, après que tout cela est faict? La besogne, comme d'autres, après qu'elle est faicte, paroist-elle devant le monde? La dame en vaelle plus mal droit? Y cognoist-on rien? Cela s'entend quand on besogne à couvert , à huis clos, et que l'on n'en voit rien. Je voudrois bien seavoir si beaucoup de grandes dames aue

par argent, par presens, par promesses; el bien souvent aucunes composent et contractent avecques elles,àsçavoir :que leur dame et matstresse, de trois venues que l'amy leur donnera, la servante en aura la moictié ou au moins le tiers. Mais le pis est, que bien souvent les maistresses trompent leurs servantes en prenant tout pour elles, s'excusans que l'amy ne leur en a pas plus donné, ains si petite portion qu'ellesniesmes n'en ont pas eu assez pour elles ; et paissent ainsy de bayes ces pauvres filles, femmes et servantes, pendant qu'elles sont en sentinelle et font bonne garde : en quoy il y a de l'injustice; et croy que si ceste cause estoit plaidée par des raisons alléguées d'un costc et

QUÀTRIESME

je cognois, car c'est en elles que Tamour va plustost loger, (comme dit ceste dame de Pampelone : c'est aux grands portaux que battent de grands vents) deslaissent de marcher la teste haut eslevée, ou en ceste cour ou ailleurs, et de paroistre braves comme une Bradamante ou une Marfise. Et qui seroit celuy tant présomptueux qui osast leur demander si elles en viennent? Leurs marys mesmes (vous dis-je) ne leur oseroient dire quoy que ce soit, tant elles sçaventsi bien contrefaire les prudes et se tenir en leur marche altiere : et si quelqu'un de leurs marys pense leur en parler ou les menacer, ou outrager de parolles ou d'effect, les voylà perdus; car, encor qu'elles n'eussent songé aucun mal contre eux, elles se jettent aussy tost à la vengeance, et la leur rendent bien ; car il y a un proverbe ancien qui dit que : « quand et aussy « tost que le mary bat sa femme, son c. en rit : » cela s'appelle qu'il espère faire bonne chère, cognoissant le naturel de sa raaistresse qui le porte, et qui, ne pouvant se venger d'autres armes, s'ayde de luy pour son second et grand aray, pour donner la venue au gallant de son mary, quelque bonne garde et veille qu'il fasse auprès d'elle. .

Car, pour parvenir à leur but, le plus souverain remède qu'elles ont, c'est d'en faire leurs plaintes entre elles-mesmes, ou à leurs femmes et filles de chambre, et puis les gaigner,ou à foire des amys nouveaux, si elles n'en ont point; ou, si elles en ont, pour les faire venir aux lieux assignés, elles font la garde que le mary n'entre et ne les surprenne. Or ces dames gaignent leurs filles et femmes, et les corrompent

d'autre, il y auroit bien à débattre et à rire; car enfin c'est un vray larcin de leur desrober ainsy leur salaire et pension convenue. Il y a d'autres dames qui tiennent fort bien leur pact et promesse, et ne leur en desrobent rien, pour en est re mieux servies et secourues, et font comme les bons fadeurs de boutiques, qui font juste part de leur gain et proffict du talent à leur maistre ou compaignon; et, par ainsy, telles dames méritent d'estre bien servies pour estre si bien recognoissantes des peynes qu'on a pris à les si bien veiller et garder. Car enfin elles se mettent en danger et hasard; comme d'une que je sçay, qui, faisant un jour le guet pendant que sa maistresse es ■ toit en sa chambre avecques son amy et faisoit grande chère, et ne chaumoit point, le maistre d'hostel du mary la reprit et la tança aigrement de ce qu'elle faisoit, et qu'il valoit mieux qu'elle fust avecques sa maistresse que d'estre ainsy maqucrelle et faire la garde au dehors de sa chambre, et un si mauvais tour au mary de sa maistresse; et adjousta qu'il l'en ad vertiroiU Mais la dame le gaigna par le moyen d'une autre de ses filles de chambre, de laquelle il estoit amoureux, luy promettant quelque chose par les prières de sa maistresse, et aussy qu'elle luy fil quelque présent, dont il futappaisé.Toutesfois, despuis elle ne l'ayma plus et luy garda bonne ; car, espiant une occasion prise à la volée, le fit chasser par son mary.

—Je sçay une belle et honneste dame, laquelle ayant une servante en qui elle avoit mis sou amytié, luy faisoit beaucoup de bien, mesmes usoit envers elle de grandes privautés; et l'a voit très-bien dressée à telles menées; si bien que quelquesfois, quand elle voyoit le mary de ceste dame longuement absent de sa maison, empesché à la cour et en autre voyage, bien souvent elle regardoil sa maistresse en l'habillant, qui estoit des plus belles et plus aimables, et puis disoit:«Hé! n'est-il pas bien malheureux, ce « mary, d'avoir une si belle femme et la laisser a ainsy seule si long-temps sans la venir veoyr ? «Ne merite-il pas que vous le faites cocu tout «a trac? Vous le debvez; car si j'eslois aussy «belle que vous, j'en ferois autant à mon mary, «s'il demeurott autant absent.» Je, vous laisse à penser si la dame et maistresse de ceste servante, trouvoit goust a cesie noix, mesmes si

elle navoit pas Irouvé chaussure à son pied, et ce qu'elle pouvoit faire par après par le moyen d'un si bon instrument.

Or, il y a des dames qui s'aydent de leurs servaules pour couvrir leurs amours , sans que Jeurs marys s'en apperçoivent, et leur mettent en main leurs amans, pour les entretenir et les tenir pour serviteurs, afin que, soubs cestc couverture et pour dire toujours, si les marys les trouvent dans la chambre de leurs femmes, qu'ils sont là pour eslre serviteurs de telles ou de telles damoiselles : et , soubs ce prétexte, la dame a un très beau moyen de jouer son jeu, et le mary n'en conuoist rien.

— J'ay cognu un fort grand prince qui se mit à faire l'amour à une dame d'aluur d'une grande princesse, seulement pour sçavoir les secrets des amours de sa maistresse, et pour y mieux parvenir en après.

J'en ay veu jouer en ma vie quantité de ces traicts, mais non pas de la façon que faisoit une hoonesle dame de par le monde, que j'ay connue, laquelle fut si heureuse d'estre servie de trois braves et gallans gentilshommes , l'un après l'autre, lesquels, la laissans, venoient à aymer et servir une très-grande dame et princesse, si bien qu'elle rencontra I A-dessus gentiment : qu'elle les façonnoit et les dressoii par ses belles leçons et façons, que venans à servir cestc grande princesse, ils en esloient mieux aymés et façonnés; et pour aller si haut, il falloit servir premièrement les moindres, pour ne faillir devant les plus grandes; c;ir pour venir et monter aux grands degrés, il faut monier par les petits, comme l'on voit en tous arts et toutes sciences.

Ce qui luy estoit un honneur bien plus grand qu'à une que je sçay, laquelle, estant à la suile d'une grande dame maryée, ainsy que reste grande dame fut surprise dans sa chambre par son mary, lorsqu'elle ne venoit que de recevoir un petit poulet de papier de son amy, vint à estre si bien secondée par cestc dame qui estoit avecques elle, qu'aussy tost elle prit finement le poulet . et l'avala tout entier, sans en foire à deux fois ny que le mary s'en apperoeust, qui l'en eust sans doute très-mal traitée s'il eust veu Je dedans : ce qui fut une trèsgrande obligation de service, que la grande dame a lousjours recognu.

GALLANTES.

Je sçay bien des dames pourtant qui se sont trouvées mal pour s'eslre trop fiées à leurs servantes, et d'autres aussy qui ont couru le mesme' hasard pour ne s'y estre pas fiées. J'ay ouy. parler d'une dame belle et honneste, qui avoit pris et choisi un gentilhomme des braves, vaillans et accomplis de la France, pour luy donner jouissance et plaisir de son gentil corps. Elle ne se voulut jamais fier à pas une de ses femmes, et le rendez-vous ayant esté donné en un logis autre que le sien, il fut dict et concerté qu'il n'y auroit qu'un lict en la chambre, et que Bes femmes coucheroient à l'antichambre. Gomme il fut arresié, ainey fut-il joué. El d'autant qu'il se trouva une chatonniere à la porte, sans y penser et sans y avoir preveu que sur le coup, s'adviserent de la boucher avecques un aïs, afin que, si l'on la venoit à pousser, qu'elle fist bruit, qu'on l'entendist , et qu'ils fissent silence et y pouryeussent. Or, d'autant qu'il y avoit anguille soubs roche , une de set femmes , faschée et despitée de ce que sa maistresse se desfioil d'elle, qu'elle tenoit pour la plus confidente des siennes, ainsy qu'elle luy avoit souventesfois monslré, elle s'advisa, quand sa maistresse fut couchée , de faire le guet et estre aux escoutes à la porte. Elle l'eutendoit bien gazouiller tout bas; mais elle cognut que ce n'esloit point la lecture qu'elle avoit accoustumé de faire en son lict, quelques jourt auparavant, avecques sa bougie, pour mieux colorer son faict. Sur cesle curiosité qu'elle avoit de sçavoir mieux le tout , se présenta une occasion fort bonne et fort à propos : car, estant entré d'aventure un jeune chat dans la chambre, elle le prit avecques ses compaignes, le fourra et le poussa par la chatonniere en la chambre de sa maistresse, non sans abattre lais qui i'avoit fermée, ny sans faire bruit. Si bien que l'amant et l'amante, en estant en cervelle, se mirent en sursaut sur le lict , et ad visèrent, à la lueur de leur flambeau et bougie, que c'esloit un chat qui estoit entré et avoit faict tomber la trappe. Par quoy, sans autrement se donner de la peine, se recouchèrent, voyant qu'il estoit lard et qu'un chascun pouvoit dormir, et ne refermèrent pourtant ladicle chatonniere , la laissans ouverte |>onr donner passage au retour du chat , qu'ils ne vouloient laisser là dedans renfermé toute la uuicl. Sur

QUATRÏESME

4 ceste belle occasion, ladictc dame suivante, ; avecques ses compagnes, eut moyen de voir choses et autres de sa maistresse, lesquelles, despuis, déclarèrent le tout au mary, d'où s'ensuivit la mort de l'amant et le scandale de la dame. Voylà à quoy sert un despit et une mesfianec que l'on prend quelqucsfois des personnes, qui nuit le plus souvent autant que la trop grande confiance ; ainsy que je sçay d'un très-grand personnage, qui eut une fois dessein de prendre toutes les filles de chambre de sa femme, qui estoit une très-grande et belle dame, et les faire gesner, pour leur faire confesser tous les desportemens de sa femme et les services qu'elles luy faisoient en ses amours. Mais ceste partie pour ce coup fut rompue, pour éviter plus grand scandale. Le premier conseil vint d'une dame que je ne nommrray vas, qui vouloit mal à teste grande dame : Dieu l'on punit après.

Pour venir a la fin de nos femmes, je conclus : qu'il n'y a que [es femmes maryées dont on puisse tirer de bonnes denrées, et prestement; car elles sçavcnt si bien leur mc.stier , que les plus fius et les plus haut hupés de marys y sont (rompes. J'en ay dict assez au chapitre des cocus sans en parler davantage.

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