ARTICLE III
Or, c'est assez parlé des filles , il est raison maintenant que nous parlions de mesdames les veufves à leur tour. L'amour des veufves est bon, aysé et profitable, d'autant qu'elles sont en leur pleine liberté, et nullement esclaves des pères, mères, frères, parens et marys, ny d'aucune justice, qui plus est. On a beau faire l'amour à une veufve et coucher avecques elle, on n'en est point puny , comme l'on est des filles et des femmes. Mesmes les Romains, qui
QUATRIESME DISCOURS. 339
nous ont donné la pluspart des loix que nous avons, ne les ont jamais faict punir pour ce faict , ny en leur corps ny en leurs biens : ainsy que je tiens d'un grand jurisconsulte , qui m'alleguoit là-dessus Papinian, ce grand jurisconsulte aussy, lequel , traictant de la matière des adultères, dit que : si quelquefois par mesgarde on avoit compris sous ce nom d'adultère la honte de la fille ou de la veufve, c'estoit abusivement parler; et en autre passage il dit: que l'héritier n'a nulle reprimende ou esgard sur les mœurs de la veufve du deffunt, n'estoit que le mary en son vivant eust faict appeller sa femme en justice pour cela, car lors ledict héritier en pouvoit prendre arremens de la poursuite, et non autrement. Et, de faict, on ne trouve point en tout le droit ■ des Romains aucune peine ordonnée à la veufve, si-non à celle qui se remaryoit dans l'an de son deuil, ou qui , ne se remaryant , avoit faict enfant après l'unziesme mois d'un mesme an, estimant le premier an de son veufvage estre affecté à l'honneur de son premier lit. Et quant à son douaire, l'héritier ne luy eust sceu faire perdre, quand bien elle eust faict toutes les folies du monde de son corps ; et en alleguoit une belle raison ecluy de qui je tiens cecy; car si l'héritier, qui n'a aucun pensement que le bien, en luy ouvrant la porte pour accuser la veufve de ce forfaict et la priver de son dot, on l'ouvrirait tout d'une main à la calomnie; et n'y aurait veufve, si femme de bien fust-elle, qui pust se sauver des calomnieuses poursuites de ces gallans héritiers, selon ces dires.
Comme je voy, les veufves romaines avoient bon temps et bon sujet de s'esbattre. Et ne se faut estonner si une, du temps de Marc Aurele, ainsy qu'il se trouve en sa vie, comme elle alloit au convoy des funérailles de son mary, parmy ses plus grand cris, sanglots, soupirs, pleurs et lamentations, serrait la main si estroitement à celuy qui la tenoit et conduisoil , faisant signal par-là que c'estoit en nom d'amour et de maryage, qu'au bout de l'an, ne le pouvant espouser que par dispense (ainsy que fut dispensé Pompée quand il espousa la fille de Caîsar; mais elle ne se donnoit guieres qu'aux plus grands et grandes, comme j'ay ouy dire à un grand personnage), il l'espousa, et cependant en tirait tousjours de bon brins, et
empruntait force pains sur la fournée , comme l'on dit. Ceste dame ne vouloit rien perdre, mais se pourvoyoit de bonne heure; et, pour cela , n'en perdoit rien de son bien ny de son douaire.
Voylà comme les vcufves romaines estoient heureuses, comme sont bien encor nos veufves françoiscs, lesquelles, pour se donner à leur cœur et gentil corps joye, ne perdent rien de leurs droicts, bien que par les parlemens il y en ayt eu plusieurs causes débattues; ainsy que je sçay un grand et riche seigneur de France , qui fit long-temps plaider sa belle-sœur sur son dot, luy imposant sa vie estre un peu lubrique, et quelque autre crime plus grief que celuy meslé parmy; mais nonobstant, elle gagna son procès; et fallut que le beau-frere la dotast très-bien, et luy donnast ce qui luy appartenoit : mais pourtant l'administration de son fils et fille luy fut ostée, d'autant qu'elle se remarya ; à quoy les juges et grands sénateurs des parlemens ont esgard , ne permettant aux veufves qui convolent au second mariage, la tutelle de leurs enfans. Et encor, il n'y a pas long- temps que je sçay deux veufves d'assez bonne qualité qui ont emporté leurs filles mineures, s'estant remaryées, par dessus leurs beaux-freres et autres de leurs parens; mais aussy elles furent grandement secourues des faveurs du prince qui les entretenoit. Il n'y a loy qu'un beau C ne renverse. Mais de ces Subject* meshuy je m'en desparts d'en parler, d'autant que ce n'est pas ma profession, et que, pensant dire quelque chose de bon, possible ne dirois-je rien qui vaille : je m'en remets à nos grands législateurs.
Or, de nos veufves, les unes se plaisent à tourner encor en maryage, et en ressouder encor le gué, comme les mariniers qui, sauvés de deux, trois ou quatre naufrages, retournent encor à la mer, et comme font encor les femmes maryées,qui, en leur mal d'enfant, jurent, pro- J testent de n'y retourner jamais , et que jamais homme ne leur fera rien , mais elles ne sont pas plustost purifiées , les voylà encor au premier branle. Ainsy qu'une dame espaignolle, la- ' quelle, estant en mal d'enfant, se fit allumer une chandelle de Nostre-Dame de Mont-Serrat , qui ayde fort à enfanter, pour la vertu de ladicte Nostre-Dame. Toutefois, ne laissa d'avoir 1
de grandes douleurs, et à jurer que plus jamais elle n'y retourneroit. Elle ne fut pas plustost accouchée qu'elle dit à la femme qui la luy donnai t allumée : Serra esto cabillode candela para otra vez; c'est-à-dire : «Serrer ce bout a de chandelle pour une autre fois.»
D'autres dames ne se veulent maryer; et de celles qui n'en veulent point, plusieurs y en a, et y en a eu, lesquelles, venues en viduité sur le plus beau de leur aage, s'y sont contenues. Nous avons veu la reyne-mere, en l'aage de trente-sep i à trente-huict ans, estant tombée veufve, qui s'est tousjours contenue veufve; et, bien qu'elle fust belle, bien agréable et trèsaimable, ne songea pas tant seulement à un seul pour l'espouser. Mais l'on me dira aussy, qui eust-elle sceu espouser qui eust esté sortable à sa grandeur et pareil à ce grand roy Henry, son feu seigneur et mary, et qu'elle eust perdu le gouvernement du royaume, qui valoit mieux que cent marys, et dont l'entretien en estoit bien meilleur et plus plaisant? Toutesfois , il n'y a rien que l'amour ne fasse oublier ; et d'autant est-elle à louer, et à estre recordée au temple de la gloire et immortalité, de s'estre vaincue et commandée , et n'avoir faict comme une reyne blanche1, laquelle, ne se pouvant contenir, vint à espouser son maistre-d'hostel, qui s'appclloit le sieur de Rabaudange ; ce que le roy son fils , pour le commancement, trouva fort estrange et amer; mais pourtant , parce qu'elle estoit sa mere il excusa et pardonna audict Rabaudange 3 pour l'avoir espousée, en ce que, le jour, devant le monde,
1 C'est-à-dire douairière; apparemment la même sur laquelle on a du poeïe Jean Secundus l'épiRramme insérée dans la Rem. A. A. du Dût. crit. de Bayle,vn. BimuM*. On a appelé en France reine blanche, la reine veuve du roi dernier mort, et cela , parce qu'elle portait le deuil en habit blanc, ou du moins bordé de blanchi en coiffure blanche. Voy. H. Etienne, p. 246 et suiv. de ses Dialogues du Nouv. Long. fr. ital. Pasquier, liv. 11, ebap. xvin de ses Recherches, prétend que c'est en mémoire de la reine Blanche, mère de saint Louis. Celle dont Brantôme parle ici pourroit aussi bien être la duebesse douairière d'Orléans, mère du roi Louis XII, laquelle, veuve, avait effectivement épousé un de ses domestiques. ( Le Ducbat. )
* Guicciardini, liv. ivm, sur l'an 1537, parle d'un Rabaudanges envoyé au pape par François I". Si c'est celui de Brantôme, la reine Blanclie sera la mère de ce prince, Louise de Savoye, laquelle ne fut pourtant jamais reine.
il la servirait tousjours de maistre-d'hostel, pour ne priver sa mère de sa grandeur et majesté , et la nuict elle en ferait ce qu'elle voudrait , s'en servirait, ou de valet ou de maistre, remettant cela à leur discrétion et volonté, et de l'un et de l'autre; mais pensez qu'il impertoit : car, quelque grand qu'il soit, venant là , il est tousjours subjugué par le supérieur, selon le droict de la nature et de la gent en cela. Je tiens ce conte du feu grand cardinal de Lorraine dernier, lequel le faisoit à Poissy au roy François second , lorsqu'il fit les dix-huict chevalliers de l'ordre de Sainct-Michel , nombre très-grand , non encor veu , ny jamais ouy jusqu'alors; et, entre autres, il y eut le seigneur de Rabaudange, fort vieux, lequel on n'avoit veu de long-temps à la cour, si-non à aucuns voyages de nos autres guerres, s'cstant retiré dès la mort de M. de Lautreq, de tristesse et de despit, comme l'on voit souvent, pour avoir perdu son bon maistre, duquel il esloit capitaine de sa garde, au voyage du royaume de Naplcs, où il mourut; et disoit encor M. le cardinal, qu'il pensoit que ce M. de Rabaudange esloit venu et descendu de ce maryage. Il y a quelque temps qu'une dame de France espousa son page aussy tost qu'elle l'eut jetté hors de page, et qui s'estoit assez tenue en viduité. Laissons ces manières de veufves et parlous-en de plus hautes et sages ».