‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 66 sur 161 · ISABELLE D'AUSTRIE · texte numérisé non relu

ISABELLE D'AUSTRIE

Nous avons eu nostre reyne de Frauce dona Isabelle d'Auslrie, qui fut maryée au roy Charles neufiesme, laquelle nous pouvons dire par-tout avoir esté une des meilleures, des plus douces, des plus sages et des plus vertueuses reynes qui régna depuis le règne de tous les roys et reynes qui ayent jamais régné. Je le peux dire , et un chascun avecques moy qui l'a veueou ouy en parler, sans faire tort aux autres, et avecques très-grande vérité : elle estoit une très-belle priucesse, ayant le teint de son visage aussy beau et délicat que dame de sa cour, et

» Celte phrase est écrite de la main même de Brantôme, à la marée du manuscrit 8776 que je suis.

fort agréable. Elle avoit la taille fort belle aussy, encor qu'elle l'eust moyenne assez. Elle estoit très-sage, et aussy très-vertueuse et très-bonne, et qui ne fit jamais mal ny desplaisir à personne quelconque , non pas l'offensa de la moindre parolle du monde : aussy en estoit-elle trèssobre, ne parlant que fort peu, et tousjours son espaignol.

Elle estoit très-devote et nullement bigotte, ne monstrant ses dévotions par actes extérieurs et apparens par trop, ny trop extresraes, comme j'en ay veu aucunes patenostrieres ; mais , sans faillir à ses heures ordinaires à prier Dieu, elle les y employoit très-bien , sans aller emprunter d'autres extraordinaires. Bien est vray, ainsyque j'ay ouy raconter à aucunes de ses dames, quand elle esloit dans le lict à part et en cachette , ses rideaux très-bien tirés , elle se tenoit toute à genoux en chemise, et prioit Dieu une heure ou demye, battant sa poictrine, et la macérait par très-grande dévotion. De quoy on ne s'estoit point apperceu volontiers , si-non lors que le roy Charles son mary fut mort ; car, après estre couchée , et que toutes ses femmes s'estoient retirées, il y en eut une de celles qui couchoicut en sa chambre, qui, l'oyant souspirer, s'advisa de regarder à travers du rideau, et la vit en tel estât, priant Dieu de ceste façon, et continuant quasy tous les soirs ; si bien que cesle femme de chambre, qui luy estoit assez familière , s'advisa de luy remonslrer un jour qu'elle faisoit tort à sa santé. Elle se fascha contre elle de quoy elle l'avoit descouverle et advisée, le voulant quasy nier, et luy commanda de n'en sonner mot; et pour ce, s'en désista pour ce soir : mais la nuict clic réparait le tout, pensant que ses femmes ne s'en appercevoient; mais elles la voyoient et appercevoient par l'ombre de la lumière de son mortier 1 plein de cire , qu'elle tenoit allumée en la ruelle de son lict, pour lire et prier Dieu dans ses heures quelquesfois, au lieu que les autres princesses et reynes le tiennent sur le buffet. Telles formes de prières ne tenoient rien de celles des hypocrites , qui , voulant paroistre devant le monde , font leurs prières et dévotions publiquement et en marmotiant, afin qu'on les trouve plus dévotes et saiuctcs.

» Veilleuse.

Ainsy prîoît nostre reyne pour rame da roy son mary, qu'elle regretta extrestneraent , ea faisant ses plaintes et regrets, non comme une dame désespérée et forcenée, faisant ses hauts cris , se deschirant la face , s'arracbant les cheveux, ny contrefaisant la femme qu'on loue pour pleurer, mais se plaignant doucement , jet tant ses belles et précieuses larmes si tendrement, soupirant si doucement et bassement, qu'on jugeait bien en elle qu'elle se contraignoit en ses douleurs pour ne faire à croire au monde qu'elle ne vouloit faire la bonne mine et beau semblant (ainsy que j'en ay veu faire à plusieurs dames), mais ne laissant pourtant de sentir dans son ame de grandes angoisses. Aussy, un torrent d'eau qui est arresté est plus violent que celuy qui a son cours ordinaire. Sur quoy il me souvient que, pendant la maladie du roy son seigneur et mary, luy gisant en son lict , et le venant visiter, soudain elle s'asseoit auprès de luy, non près de son chevet, comme on a de coustume, mais un peu à l'escart et en sa perspective, où estoit sans parler guieres à luy, selon sa coustume : aussy, tant qu'elle demeuroit là, elle jettoit les yeux sur luy si fixement, que vous eussiez dict qu'elle le couvoit dedans son cœur, d'amour qu'elle luy portoit; et puis on luy voyoit jetter des larmes si tendres et si séantes , que, qui n'y prenoit bien garde, n'y eust rien cognu, essuyant ses yeux humides, en faisant semblant de se moucher, qu'elle en faisoit pitié très-grande à unchascun (carjel ay veu), pour la voir ainsy gesnéc sans descouvrir sa douleur ny son amour, et que le roy aussy ne s'en apperceut. Voylà son exercice qu'elle avoit auprès du mal de son roy; et puis se levoit et s'en alloit prier Dieu pour sa santé; car elle l'aimoit et honoroit extresmement, encor qu'elle le sceust d'amoureuse complex ion et qu'il eust des mni stresses, fust ou pour l'honneur ou pour le plaisir : mais elle ne luy en fit jamais pire chère , ny ne luy en dit aucunes pires parolles, supportant patiemment sa petite jalousie et le larcin qu'il luy faisoit. Elle estoit fort propre et fort digne pour luy : car c'estoit le feu et l'eau assemblés ensemble, d'autant que le roy estoit prompt, mouvant, bouillant , et elle estoit froide et fort tempérée.

L'on m'a conlé de bon lieu, qu'après sa viduité, il y eut aucunes de ses dames plus pri-

GALLANTES

\ * » f ; jx> vées, qui, parmy les consolations qu'elles luy

pen soient donner, Il y en eut Une (que, comnie vous sçavez, parmy une telle grande trouppe il y en a lousjours quelqu'une mal habile), laquelle, la pensant bien gratifier, luy dit : «Au «moins, madame, si Dieu, au lieu d'une fille, «vous eust laissé un fils, vous seriez à reste «heure reyne mere du roy, et vostre gran- « deur d'autant plus elle s'agrandirait et s'affer- «miroit. — Helas ! repondit-elle, ne me tenez «pas ce fascheux propos. Comme si la France « n'avoit pas assez de malheurs, sans que je luy a en fusse allée produire Un pour achever du « tout sa ruyne. Car, ayant un fils, il y eust eu «plus de divisions, troubles et séditions pour «en avoir l'administration et curatelle durant « son enfance et sa minorité, que de là il en sorti- «roit plus de guerres que jamais, et un chascun «voudrait faire son profict et en tirer, en des- «pouillant ce pauvre enfant, comme on vouloit « faire au feu roy mon mary quand il estoit «petit, sans la reyne mere, et sans ses bons «serviteurs qui s'y opposèrent. Et si je l'eusse « eu, et moy misérable j'en eusse esté la cause a pour l'avoir conceu, et en eusse eu mille ma- «ledictions du peuple, duquel la voix est celle «de Dieu. Voylà pourquoy je loue mon Dieu, et «prends en gré le fruict qu'il m'a donné, soit «pour mon pis, ou soit pour mon mieux.»

Voylà la bonté de ceste bonne princesse à l'endroict du pays où elle avoit esté colloquée. J'ay ouy raconter qu'au massacre de Sainct- Barthélémy, elle, n'en srachanl rien, non pas mesmes seniy le moindre vent du monde, s'en alla coucher à sa mode accoustumée; et ne s'estant esveillée qu'au matin, on luy dit à son réveil le beau mystère qui se jouoit. «Helas, dit-elle soudain, le roy, mon mary, aie sçait-il? — Ouy, madame, repondit-on; «c'est luy-mesmc qui le faict faire. — O mon «Dieu! s'escria-t-elle, qu'est ceey? et quels «conseillers sont ceux-là qui luy ont donné «tel advis? Mon Dieu! je te supplie et le «requiers de luy vouloir pardonner; car, st a tu n'en as pitié, j'ay grande peur que ceste a offense luy soit mal pardonnable. » Et soudain demanda ses "heures et se mit én oraison, et à prier Dieu la larme à l'œil. • •

Que l'on considère, je vous prie, la bonté et sagesse de ceste reyne, de n'approuver

QUATRÏESME DISCOURS.

point une telle teste, ny le jeu qui s'y célébra, encor qu'elle eust un i;rand subject de désirer la totale extermination et de M. l'admirai, et de tous ceux de sa religion, d'autant qu'ils estoient contraires du tout à la sienne, qu'elle adoroit et honorait plus que toute chose du monde; et, cbî l'autre costé, qu'elle voyoit combien il troubloit l'e*tat du roy son seigneur et mary, et aussy que l'empereur son pere luy avoit bien dict , lorsqu'elle partit d'avecques luy pour s'en venir en France : «Ma «fille, luy dit-il, vous allez estre reyne en un «royaume le plus beau, le plus puissant et le «plus grand qui fut au monde, et d'autant «vous en tiens-je très- heureuse; mais plus heu- «reuse seriez- vous si vous le trouviez entier «en son estât, et aussy florissant qu'il a esté «autresfois; mais vous le trouverez fort dissipé, «divisé et fané, d'autant que si le roy vostre « mary en tient une bonne part, les princes et «seigneurs de la religion en détiennent de leur «costé l'autre part.» Et ainsy qu'il luy dit, ainsy le trouva- t-elle.

Or, estant veufve, plusieurs personnes d'hommes et dames de la cour, des plus clair-voyans que jesçay, eurent opiniou que le roy, à son retour de Pologne, l'espouseroit , encor qu'elle fust sa belle- sœur; car il le pouvoit par la dispense du pape, qui peut beaucoup en telles matières, et sur-tout à l'endroict des grands, à eause du bien public qui eu sort. Et y avoit beaucoup de raisons que ce maryage se fist , lesquelles je laisse à déduire aux plus hauts discoureurs, sans que je les allègue. Mais, entre autres, l'une estoit pour recognoistre par ce maryage les obligations grandes que le roy avoit receues de l'empereur à son retour et partance de Pologne; car il ne faut point doubler que, si l'empereur eust voulu luy donner le moindre obstacle du monde, il n'eust jamais peu partir ny passer, ny se conduire seurement en France. Les Polonois le vouloient retenir, s'il ne fust party sans leur dire adieu ; car les Àlleroans le guettoient de toutes parts pour l'attraper (comme fut ce brave roy Richard d'Angleterre, retournant de la Terre Saincte, ainsy que nous lisons en nos chroniques), et l'eussent tout de mesme arresté prisonnier etfaict payer rançon, et possible pis ; car ils luy en vouloient fort, à cause delà fesle delà Saiuct-Barthe-

lemy, au moins les princes protestans. Mais, volontairement et sans cérémonie, il s'alla jetter dans la foy de l'empereur, qui le reccut très-gracieusement et amiablement,ct avecques très-grand honneur, gracieuseté et privautés, comme s'ils eussent esté frères, et le festin» trèshonnorablement ; et, après avoir esté avecques luy quelques jours, Iuy-mesme le conduisit un jour ou deux, et luy donna passage très-seur dans ses terres; si bien que, par sa faveur, il gaigna la Carinlhie, les terres des Vénitiens, Venise et puis son royaume.

Voylà l'obligation que le roy eut à l'empereur, de laquelle beaucoup de personnes, comme jay dict, avoient opinion que le roy Henry troisiesme s'en acquitterait en reprenant plus estroitement son alliance. Mais, dès-lors qu'il alla en Pologne, il vit à Blasmont en Lorraine madamoiselle de Vaudemout, Louyse de Lorraine, l'une des plus belles, bonnes et accomplies princesses de la chrestienté, sur laquelle il jetta si ardemment ses yeux, que bientost il s'embrasa, et dételle façon, que, couvant ce feu tout du long de son voyage, à son retour à Lyon il depescha M. du Gua, l'un de ses grands favoris ( comme certes il le meritoit en tout), en Lorraine, où il arresta et conclut le maryage eutre luy et elle fort facilement et sans grande altercation, je vous laisse à penser, puisqu'au père l'heur estoit non pareil et à sa fille; à l'un d'estre beau-père du roy de France, et à sa fille d'en estre reyne. Je parleray d'elle ailleurs.

Pour tourner encor à nostre petite reyne, laquelle se faschant de demeurer plus eu France pour beaucoup de raisons, etme?mes qu'elle n'y estoit pas recognue ny gratifiée comme elle le meritoit, se résolut de s'en aller finir le reste de ses beaux jours avecques l'empereur son père et l'impératrice sa mère; où elle estant, le roy catholique vint à estre veuf de la reyne Anne d'Austrie sa femme, sœur germaine de nostre reyne Elisabeth, laquelle il désira espou ser ; et envoya prier l'impératrice, sœur propre du roy catholique, de luy en ouvrir les premiers propos; mais elle n'y voulut jamais entendre, ny pour une, deux ny trois fois, que l'impératrice sa mère luy en parla, s'excusant sur les cendres honnorables du feu roy son mary, qu'elle ne vouloit violer par un second

3ii

DES DAMES GALLANTES.

maryage, et aussy pour les raisons de la trop grande consanguinité et estroite parenlé qui estoit entr'eux deux, dont Dieu s'en pourrait grandement irriter. Sur quoy l'impératrice et le roy son frère s'adviserent de luy en faire parler par un jésuite très-sçavant et bien disant , qui l'en exhorta et prescha tout ce qu'il put, n'oubliant rien d'y rapporter tous ces grands passages des Escritures sainctes et autres qui peussent servir à son dessein; mais elle aussy tost le confondit par d'autres aussy belles et plus vrayes allégations, car, despuis son veufvage, elle s'estoit mise fort à l'eslude de l'escriture de Dieu, et puis sa déterminée resolution, qui estoit sa plus saincte deffense, de n'oublier son niary par secondes nopees. Si bien que M. le jésuite s'en retourna sans rien faire, qui, estant pressé par lettres du roy d'Espaigne, y retourna, ne s'estant contenté de la résolue response de ladicte princesse; laquelle, ne voulant perdre temps à voulloir plus contester contre luy, le traicta de parolles rigoureuses et menaces ; et luy trancha tout court que, s'il se mesloit plus de luy en rompre la teste, qu'elle l'en ferait repentir, jusqu'à le menacer de le faire fouetter en sa cuisine. J'ay bien ouy dire plus, je ne sçay s'il est vray, que, pour la troisiesme fois, y estant retourné, elle passa outre, et le fit chastier de son outrecuidance. Toutesfois je ne le crois pas, car elle aymoit trop les gens de vie saincte, comme sout ces gens la.

Voylà la grande constance et belle fermeté de ceste reyne vertueuse , laquelle enfin elle a gardée jusqu'à la fin de ses jours aux os vénérables du roy son mary; lesquels honnorant incessamment de regrets et de larmes , et ne pouvant plus y fournir (car une fontaine s'y fust tarie) , vint à succomber et mourir si jeune, qu'elle ne pouvoit pas avoir trente-cinq ans lorsqu'elle mourut. Perle, certes par trop inestimable ! car elle eust servy encor d'un miroir de vertu aux honnestes dames de toute la clirestftnté.

Et, certes, si elle a monslré l'amour au roy son mary par sa constance, contiuence vertueuse, et sa doleanec continuelle, elle l'a manifesté encor mieux à l'endroict de la reyne de Navarre, sa belle-sœur; car, la sçachant en très-grande extrémité de disette , et réduite en | un ebasteau d'Auvcrgue , quasy abandonnée de '

la plus part des siens, et de la plus part de

ceux qu'elle avoit obligés, elle l'envoya visiter et offrir tous ses moyens ; si bien qu'elle luy donnoit la moitié de son revenu qu'elle avoit en France, et partageoit avecques elle comme si c'eust esté sa sœur propre; si bien qu'on dit que ceste grande reyne eust eu beaucoup à patir sans ceste libéralité grande de sa bonne et belle sœur. Aussy luy deferoit-elle beaucoup; et Ihonnoroit et l'aymoit tellement , que malaisément elle put porter sa mort patiemment en façon du monde; car elle en garda, vingt jours durant, le lict, s'entre tenant de pleurs et continuelles larmes et de gemissemens assidus ; et oneques depuis n'a faict que la regretter et déplorer, espandant sur sa mémoire les plus belles parolles, qu'il ne seroit besoin d'en emprunter d'autres pour la louer et la mettre avecques l'immortalité : encor qu'on m'a dict qu'elle a composé et mis en lumière un beau livre qui touche la parolle de Dieu, et un autre d'histoires de ce qui s'estoit passé en France tant qu'elle y a esté. Je ne sçay s'il est vray, mais l'on me l'a asseuré, et qu'on l'a voit veu entre les mains de la reyne de Navarre, comme le luy ayant envoyé avant mourir, qui en faisoit un très-grand cas , et le disoit estre une belle chose. Puisqu'un tel et si divin oracle le disoit, il le faut croire.

Voylà ce que sommairement j'ay pu dire de nostre bonne reyne Elisabeth , de sa bonté , de sa vertu , de sa constance et de sa continence , et de sa loyale amour envers le roy son mary. Et n'estoit que de son naturel elle estoit ainsy vertueuse (j'ay ouy dire à M. de Langac, qui estoit en Espaigne lors qu'elle mourut, que l'impératrice luy dit : El mejor de nosotros es muerto l), on pourrait croire qu'en telles actions ceste reyne eust voulu imiter sa mere, ses grandes tantes et tantes.

MARIE D'AUSTRIK,

CntHS DB L'EU PEfcECR MAXIMU.IÏW IL

Car l'impératrice sa mere, encor qu'elle soit restée veufve assez jeune et très-belle , ne s'est voulu remaryer, et s'est contenue et se contient

i « Ce qu'il y avait de meilleur parmi nous u'est plu».

en sa viduité très-sagement et très-continerament, ayant quitté l'Austrie et l'Allemagne, séjour de son empire , après la mort de l'empereur son mary. Elle vint trouver son frère en Espaigne , ayant esté mandée de luy, et priée d'y venir pour luy assister en la grande charge de ses affaires, ainsy qu'elle fit; c'est une tressage et fort ad visée princesse. J'ay ouy dire au feu roy Henry troisiesme , qui s'entendoit en personnes mieux qu'homme de son royaume , que c'estoit à son gré, une des honnestes et habiles princesses du monde. Lorsqu'elle alla

en Espaigne, après avoir traversé les Allemagnes elle vint en Italie et à Gcnnes , où elle s'embarqua : et, d'autant que c'estoit en hyver, et au mois de décembre qu'elle fit son embarquement, le mauvais temps la surprit à Marseille, où il fallut quelle jettast et mouillast l'ancre. Jamais |M>urtant elle ne voulut entrer dans le port, ny ses galères, de peur de donner quelque soupçon et ombrage ; ny cllcmesme n'entra qu'une fois dans la ville, pour la veoir. Son séjour fut de sept à huit jours, en attendant le beau temps. Son plus beau et honneste exercice estoit que les malins, sortant de sa galère (car elle y couchoit ordinairement), elle s'en alloit le lendemain ouyr la messe et l'office en l'église de Sainct-Victor, avecques une très-ardente dévotion : et puis son disner luy ayant esté porté et appreslé dans l'abbaye, elle y disnoit; et puis après disner devisoit , ou avecques ses femmes et les siens , ou avecques messieurs de Marseille, qui luy porloient tout l'honneur et révérence qui estoit deu à une si grande princesse, ainsy que le roy leur avoit de la recevoir comme sa propre per- ; , en récompense du bon accueil et bonne chère qu'elle luy avoit faict à Vienne. Aussy s'en apperceut-elle bien; et, pour ce, parloitelle à eux fort privement, et se monslroit à eux très-fainilierc, plus à l'allemande et à la françoise, qu'elle ne faisoit à l'espaignolle : si bien qu'ils esloient très-conlens d'elle , et elle d'eux, ainsy que remercier

QUATRIESME DISCOURS. 345

neuf de la cour, et avoir tué le grand-prieur, et luy aussy tué avecques luy , comme ailleurs j'espère le dire. Ce fut sa femme mesme qui me raconta ce que je dis ; et me discourut des perfections de ceste grande princesse, et comme elle trouvoit le séjour de Marseille-très-beau , et l'admiroit, et l'entretenoit fort en ses promenades : et, le soir venu, ne failloit d'aller coucher ès galères, pour quand le beau temps ou le bon vent se lèverait, tout d'un coup faire voile aussy 'tost, ou fust qu'elle ne vouloit rien ombrager. J'estois lors à la cour quand on racon-

tait ces nouvelles au roy de sa passade, qui estoit fort en inquiétude si on l'avoit bien reccuc, et comme elle devoit estre, et luy le vouloit. Ceste princesse vit encor et se contient en ses belles vertus; et a servy beaucoup le roy son frère , à ce qu'on m'a dict. Elle s'est retirée despuis, dans un couvent de femmes religieuses, qu'on appelle descalçadas «, par ce qu'elles ne portent ny souliers, ny chausses ; et ta princesse d'Espagne sa sœur la fonda.

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