MARIE D'AUSTRIE
FEMXB DB LOUTS, ROY DB U03CRIB.
Sa tante, la reyne Marie de Hongrie, en fit de m es mes , mais en fort aagée condition , tant pour se retirer du monde, que poar ayder à l'empereur, son frère, à bien servir Dieu. Ceste reyne fut veufve en fort bas aage, àyant perdu le roy Louys, son mary, qui, fort jeune, mourut en une b jt taille qu'il donna contre les Turcs, non tant pour la raison que par la persuasion et opiniastreté d'un cardinal qui le gouvernoit fort, luy alléguant qu'il ne se falloit mesfier de h puissance de Dieu, ny de sa juste cause; que quand H n'auroitque, pour manière de dire, dix mille Hongres, estans si bons chrestrens, et combat tans pour la querelle de Dieu, il desferoit cent mille Turcs : et le poussa èt lè précipita tellement à ce poinct, qu'il perdit la bataille; et, se voulant retirer, tomba dans un marais, où il suffoqua.
De mesmes arriva au roy dernier de Portugal, Sebastien, lequel se perdit misérablement, quand, estant par trop foible de force, il se hasarda à donner la battaille contre les Maures,
QUATRIESME DISCOURS
qui estoient trois fois plus forts que luy, et ce, sur la persuasion, les preschemens et les opintastretés d'aucuns jésuites, qui luy mettoient en advant les puissances de Dieu, qui, de son seul regard, pouvoit foudroyer tout le monde, mesmes quand il se banderoit contre luy, comme certes c'est une maxime trcs-veritable. Mais pourtant il ne le faut tenter ny abuser de sa grandeur, car il a des secrets que nous ne sçavons pas. Aucuns ont dict que lesdicts jésuites le faisoient et disoient en bonne intention , comme il se peut croire; autres, qu'ils avoient esté apostés et gaignés du roy d'Espaigne, pour faire ainsy perdre ce jeune et courageux roy, et tout plein de feu, afin qu'après il pust plus aysement empiéter ce qu'il a empiété despuis. Tant y a, que telles deux fautes sont arrivées par telles gens qui veulent manier les armes, et n'en sçavent le mestier.
Et c'est pourquoy ce grand duc de Guyse, après qu'il fut grandement trompé en son voyage d'Italie, disoit souvent : «J'aime bien «l'église de Dieu, mais je ne fèray jamais enotreprise de conqueste sur la paml le et la foy o d'un prestre; » voulant par là taxer le pape CaraFfe, dict Paul quatriesme, qui ne luy avoit tenu ce qu'il luy avoit promis par de grandes et solemntsées parolles, ou bien M. le cardinaï , son frère, qui en estoit allé prendre langue, èt sonder le gué jusqu'à Rome, et puis tout iegerement avoit ponssé M. son frère à cela. Il se peut entendre que monrfict seigneur de Gityse l'entendoit et de l'un et de l'autre; car, comme j'ay ouy dire, qu'ainsy que mondict seigneur repeloit souvent telles parolles devant M. le cardinal, pensant que ce fust une pierre tirée dans son jardin, il enrageoît, et se faschoit fort sous bride. J'ay faict ceste disgression puisque le sujet en estoit venu à propos.
Or, pour retourner à nostre grande reyne Marie, après tel malheur du roy son mary, elle demeura veufve fort jeune, et très-belle, ainsy que je l'ay ouy dire à plusieurs personnes qui l'ont veue, et selon ses pourtrâicls que j'ay veus, qui la représentent telle, ne luy donnant aucune chose de laid et â quoy reprendre, sinon sa grande bouche el advancée, à la mode d'Austrie, qui ne vient ny ne sort pourtant pas de la maison d'Austrie , mais de Bourgoigne, ainsy que j'ay ouy raconter à une dame
de la cour de ce temps-là : qu'une fois la reyne Eleonore, passant par Dijon, et allant faire ses dévotions au monastère des Chartreux de là, y visita les vénérables sepulchres de ses ayeulx, les ducs de Bourgoigne, et fut curieuse de les faire ouvrir, ainsy que plusieurs roys ont faict des leurs. Elle y en vit aucuns si bien conservés et entiers, qu'elle y reconnut plusieurs formes, et entr'autres la bouche de leur visage. Sur quoy soudain elle s'escria : a Ha! je pensois «que nous tinssions nos bouches de ceux d'Ausctrie; mais, à ce que je voy, nous les tenous de «Marie de Bourgoigne, nostre ayeule, et autres «ducs de Bourgoigne nos ayeulx. Si je voy ja- «mais l'empereur mon frère, je le luy diray, «encor le luy manderay-je. s Ceste dame, qui estoit lors, me dit qu'elle l'ouyt ; et dit que la* dicte reyne le disoit comme y prenant plaisir, ainsy qu'elle avoit raison ; car la maison de Bourgoigne valoit bien celle d'Austrie, puisqu'elle estoit venue d'un fils de France, Philippe le Hardy, et qu'ils en avoient tiré de grands biens, de grandes générosités et valeurs de courage; car jecroy qu'il n'en fut jamais quatre plus grands ducs les uns après les autres comme furent ces quatre ducs de Bourgoigne. On pourra reprocher que je m'exlravaguc souvent; mais aussy il est aysé à me pardonner, puisque je ne sçay nul art de bien escrire.
Nostre reyne Marie de Hongrie, doneques, estoit très-belle et agréable, et fort aimable, encor qu'elle se monstrast un peu hommasse ; mais, pour l'amour, elle n'en estoit pas pire, ny ponr la guerre, qu'elle prit pour son principal exercice. L'empereur, son frère, la connoissant propre pour celuy-là, et très-habile, l'envoya querir et prier de venir à luy, pour luy bailler la charge qu'avoit eue sa tante Marguerite de Flandres, qui fut une très-sage princesse, et qui gouverna ses Pays-Bas avecques douceu r, comme l'au tre a vecq u es rigueur. A insy. tant qu'elle vesquit, le roy François ne tourna guieres ses guerres vers ces quartiers, quoyque le roy d'Angleterre l'y poussast, disant : qu'il ne vouloit faire desplaisir à ceste honneste princesse, qui se monstroit si bonne à la France, et qui estoit si sage et vertueuse, et malheureuse pourtant , plus que ses vertus ne le requéraient, en maryages, dont le premier fut avecques le roy Charles Ylll, duquel elle
GALLANTES.
fut fort jeune renvoyée à sa maison et à son pere ; l'autre avecques le fils du roy d'Arragon, nommé Jean, duquel elle eut un enfant posthume qui mourut tost après estre né; le tiers fut avecques le beau duc Philibert de Savoye, duquel elle n'eut aucune lignée, et pour ce port oit en sa devise Fortune infortunée, fors une. Elle gist avecques son mary en ce beau couvent de Brou, et si somptueux, près la ville de Bourg en Bresse, que j'ay veu.
Ceste reyne doneques de Hongrie ayda bien à l'empereur, car il estoit seul. Bien est-il vray qu'il avoit Ferdinand, roy des Romains, son frère; mais il avoit assez à faire à monstrer teste à ce grand sultan Solyman. L'empereur avoit aussy sur ses bras les affaires de l'Italie, qui alors estoient en grande combustion ; de l'Allemagne, qui n'estoit pas mieux, à cause du Grand Turc; de la Hongrie, de l'Espaigne, lorsqu'elle se révolta sous M. de Cuievres; des Indes, des Pays-Bas, de la Barbarie, de la France, qui estoit le plus graud fardeau de tous; bref de toute la moitié du monde quasy. Il fit ceste sœur, qu'il aymoit par dessus tout , gouvernante-générale de tous ses Pays-Bas, où, l'espace de vingt-deux à vingt-trois ans, elle l'a bien servi, que je ne sçay comment il s'en fust trouvé sans elle. Aussy se fioit-il en elle du tout de ses affaires de son gouvernement : si bien que l'empereur luy-mesme estant en Flandres, se remeltoil du tout en elle de ses affaires de ces Pays-Bas là, et le conseil se tenoit sous elle et chez elle. Il est vray qu'elle, qui estoit très-habile, luy deferoit le tout, et luy rapportoit tout ce qui s'estoit passé au conseil, quand il n'y estoit, en quoy il prenoit un grand plaisir. Elle y fit de belles guerres, ores par ses iieulenans, ores en personne, tousjours à cheval, comme une généreuse amazone.
Ce fut elle qui, la première, commança les grands feux à nostre France: et en fit de grands sur de belles maisons et chasteaux, comme sur coin y de Follembray, belle et agréable maison que nos roys avaient faict bastir pour le desduit et plaisir de la chasse. Dont le roy en prit si grand despit et desplaisir, qu'au bout de quelque temps il luy rendit bien son change, et s'en revengea sur la belle maison de Bains, qu'on tenoit pour un miracle du monde, fai-
QÛATRÏESME DISCOURS.
sant honte (s'il faut dire ainsy, à ce qoej'ay ouy dire à ceux qui l'ont veue en sa perfection) aux sept miracles du monde, tant renommés de l'antiquité. Elle y festoya l'empereur Charles et Joute sa cour, lorsque son fils, le roy Philippe, passa d'Espaigne en Flandres pour la venir veoir, où les magnificences furent veues et faictes en telles excellences et perfections, qu'on n'a jamais parlé de ce temps-là que de las fiestas de Bains *, ainsy disoienl les Espaignols. Aussy me souvient-il qu'au voyage de Bayonne, quelque grande magnificence qui se soit présentée, quelques courses de bague, combats, mascarades, despenses qu'on y a veues, n'esloient rien au prix de las fiestas de Bains; ce disoient aucuns vieils gentilshommes espaignols qui les avoient veues, ainsy que je les ay peu veoir dans un livre faict en espaignol exprès. Et puis bien dire que jamais n'a rien esté faict ny veu de plus beau, et n'en desplaise aux magnificences romaines, représentai leurs jeux de jadis, osté le combat des gladiateurs et bestes sauvages; mais, hors cela, les festes de Bains estoient plus belles et plus plaisantes, plus meslées et plus générales.
Je les descrirois volontiers icy, selon que je les ay empruntées de ce livre en espaignol, et apprises d'aucuns qui y estoient lors, et mesroes de madame de Fontaine, dite Torcy, estant fille pour lors de la reyne Elconore; mais on me pourroit reprocher que je serois un trop grand disgresseur. Ce sera à une autre fois que je le garde à bonne bouche, car la chose le vaut bien. Dont entre les plus belles magnificences je trouve ceste-cy : qu'elle fit faire une grande forteresse de brique, qui fut assaillie, deffendue et secourue par six mille hommes de pied des vieilles bandes, canonnée de trente pièces, tant en batterie que pour les deffenses, avec toutes les mesmes cérémonies et façons de bonne guerre : et dura le siège trois jours et demy, qu'on ne vit jamais rien de si beau ; à quoy l'empereur prit un singulier plaisir.
Àsseurez-vous que si ceste reyne fit la somptueuse, elle vouloit bien monstrer à son frère que ce qu'elle avoit eu de luy ou de ses Estats, pensions, biens faicts, ou de ses conquestes, le tout estoit voué à sa gloire et son plaisir. Aussy ledict empereur s'y pleut fort, et l'en loua ; et
1 Des fête* de Bail».
en estima grandement la despence, et sur-tout aussy celle qui estoit dans sa chambre; car c'estoit une tapisserie de haute lice, toute d'or, d'argent et soye, où estoient figurées et représentées au naturel toutes ces belles conquestes, hautes entreprises, expéditions de guerre et battail qu'il avoit faictes, données et gaignées, n'oubliant sur-tout la fuite de Solyman devant Vienne, et la prise du roy François. Bref, il n'y avoit rien là-dedans qui ne fust très-exquis.
Mais la pauvre maison perdit bien le lustre puis après, car elle fut totalement pillée, ruinée et rasée. J'ay ouy dire que sa maistresse, quand elle en sceut la ruine, tomba en telle destresse, despit et rage, qu'elle ne s'en put de longtemps rapaiser; et, en passant un jour auprès, en voulut voir la ruine; et, la regardant fort piteusement, la larme à l'œil, jura que toute la France s'en repentiroit, et qu'elle se ressentirait de ses feux, et qu'elle ne seroit jamais à son ayse que ce beau Fontainebleau, dont on faisoit tant de cas, ne fust mis par terre, et n'y demeurerait pierre sur pierre. Et, de faict, elle en vomit fort bien sa rage sur la pauvre Picardie, qui la sentit bien, et ses flammes. Et croy que, si la trefve ne fust entrevenue, que sa vengeance eus testé grande; car elle avoit le cœur grand et dur, et qui malaysement s'amolissoit ; et la tenoit-on, tant de son costé que du nostre, un peu trop cruelle ; mais tel est le naturel des femmes, et mesmes des grandes, qui sont très-promptes à la vengeance quand elles sont offensées. L'empereur, à ce qu'on dit, l'en aymoit davantage.
J'ay ouy raconter que, lorsqu'à Bruxelles il se desfit et se despouilla,dans une grande salle où il avoit faict une assemblée générale, de ses estats , après qu'il eut harangué et dict tout ce qu'il vouloit à l'assemblée et à son fils, qu'il eut humblement remercié la reyne Marie sa sœur, qui estoit assise près l'empereur son frère, elle se leva de son siège, et avec une grande révérence, faicle à son frère d'une grande et grave majesté, d'une asseurée grâce, adressant sa parolle au peuple, dit ainsy: t Messieurs, depuis vingt-trois ans qu'il a pieu «à l'empereur mon frère me donner la charge «et le gouvernement de tous ses Pays-Bas, j'y «ay employé et rapporté tout ce que Dieu, la
«nature et la fortune m'avoient donné de « moyens et de grâce pour m'en acquitter au «mieux qu'il m'a esté possible. Toulesfois, si «en aucune chose j'ay faict faute, j'en suis exocusable, pensant n'y avoir rien oublié du mien, « ny espargné qui fust propre. Ncantmoins, si a j'ay manqué en quelque chose, je vous prie «me pardonner. Que si pourtant aucun de «vous autres ne le veut faire, et se mescon- « tente de moy, c'est le moindre de mes soucis, a puisque l'empereur mon frère s'en contente, à «qui seul plaire a eslé tousjours le plus grand «de mes désirs et soucis. » Ayant ainsy parlé et faict derechef sa grande révérence à l'empereur, elle se remit en son siège. J'ay ouy dire que ceste parolle fut trouvée un peu trop altiere et brave, et mesme estant sur son département de sa charge, et pour dire adieu à un peuple qu'elle dcbvoit laisser en bonne bouche, et en toute douleur pour sa partance. Mais que s'en soucioit-elle? puisqu'elle n'avoit d'autre but que de plaire et contenter son frère, et, dès ce moment, quitter le monde, et tenir compaignie i son frère dans sa retraite et ses prières? J'ay ouy faire ce conte à un gentilhomme de mon frère, qui estoit lors à Bruxelles, où il estoit allé capituler dé la rançon de mondict frerc, qui avoit esté pris dans Hcsdin, et avoit demeuré prisonnier cinq ans a Lislc en Flandres. Et ledict gentilhomme vid toute ceste assemblée et tous ces tristes mystères de l'empereur; et me dit que plusieurs furent un peu scandalisés sourdement de ceste parolle si brave de la reync, mais non pourtant qu'ils en osassent rien dire ny le faire paroislre, car ils voyoient bien qu'ils avoient à faire à une maistresse dame, qui, avant que partir, si on l'eust irritée, cust fait un coup pour sa dernière main. La voyla donc deschargée de tout, et qui accompagne son frerc en Espagne, qu'elle n'abandonna jamais, elle et la reyne Elconore, sa sœur, jusqu'à son tombeau : tous trois se survesquirent d'un an l'un après l'autre, L'empereur alla devant, la reyne de France après, comme la plus aagée, et la reyne d'Hongrie après, les deux sœurs ayant très-sagement gouverné leur vtduilé. Il est vray que la reyne d'Hongrie fut plus longuement veufve que sa sœur, sans jamais se remaryer; et sa sœur se remarya deux fois , autant pour estre reyne de France, qui «artoit
GALLANTES.
un bon morceau, que par la prière et persuasion de l'empereur, afin qu'elle servist d'un sceau très-ferme pour asseurer une paix et un repos public, encor que la matière du sceau ne tinst longuement, car la guerre s'en ensuivit par après, aussy cruelle que jamais; mais la pauvre princesse n'en pouvoit mais, car. elle y apportoit tout ce qu'elle pouvoit; et si, pour cela, le roy, son mary, ne l'en traictoit pas mieux, car il en maudissoit fort l'alliance, ainsy que j'ay ouy dire.
CHRISTINE DE DAISEMARC,
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Après le despart de la reyne d'Hongrie t ne resta aucune princesse grande près du roy Philippe (jà seigneur investy de ses pays), si-noa madame la duchesse de Lorraine, Christine de Danemarc, sa cousine germaine, despuis nom* mée Son Altesse, qui luy tint tousjours bonne compaignie tant qu'il demeura là , et fit lous^ jours beaucoup valoir sa cour; car toute cour de roy, prince , empereur, ou monarque , tant grande soit-elle , est peu de chose si elle n'est accompajgnéc et recommandée , ou d'une cour de reync, ou d'impératrice, ou grande princesse, et de grand nombre de dames et damoiselles, ainsy que je m'en suis bien apperceu et l'ay veu discourir et ouy dire aux plus grands.
Ceste princesse , à mon gré , a esté une des belles princesses et autant accomplie que j'aye point veu. Elle estoit de visage très-agreablc , et eut la taille haute et le discours très-beau , surtout s'habillant très-bien; si bien que, de son temps, elle en donna à nos dames de France, et aux siennes, le patron et modellede s'habiller, qu'on appelloit à la Lorraine, pour la teste, et pour la coiffure et le voile, dont il en faisoit fort beau voir nos dames de cour; et volontiers ne s'en accommodoient que les bonnes festes ou grandes magnificences , pour mieux se parer et se monstrer, et tout à la lorraine et imitation de Son Altesse. Elle avoit sur-tout une des belles mains que l'on eust sceu voir; aussy l'ai-je veu fort louer à la reyuc mere, et comparer à la sienne. Elle se tenoit fort bien à cheval et de fort bonne grâce , et
tousjours à l'estrieu sur l'arçon, dont elle avoit appris la façon de la reyne Marie, sa tante, lit j'ay ouy dire que la rcyne mère l'a voit appris d'elle; car auparadvant elle alloitàla planchette, qui certes ne monstroit la grâce ny le beau geste comme l'estrieu. Elle vouloit fort en cela imiter la reyne sa tante, et ne montoit jamais que sur des chevaux d'Espaigne, turcs, barbes et fort beaux genêts, qui allassent bien l'amble , ainsy que«je luy en ay veu avoir pour un coup une douzaine de très beaux, qu'on n'eust sceu dire les uns plus beaux que les autres. Geste tante l'aymoit fort, et la trouvoit selon son humeur , tant pour les exercices qu'elle aymoit, et des chasses et autres, que pour ses vertus qu'elle cognoissoit en elle. Aussy, estant maryée, l'alloit-elle voir souvent en Flandres , ainsy que que j'ay ouy dire à madame de Fontaines; et, après qu'elle fut veufve, et surtout après qu'on luy eut osté son fils, elle quitta la Lorraine de despit; car elle avoit un cœur très-grand. Elle s'en alla faire éa demeure avecques l'empereur son oncle et les reynes ses tantes, qui la receurent à trèsgrande ayse. .
Elle supporta fort impatiemment la perte et l'absence de monsieur son fils , encor que le roy Henry luy en fist toutes les excuses du monde, et luy alleguast qu'il le vouloit adopter pour son fils. Mais, ne se pouvant appaiser, et, voyant qu'on luy baiiloit le bon homme M. de l.a Drousse pour gouverneur, et luy ostoit- on celuy qui l'estoit (qui fut M. de Mont bardon, fort sage et honnestc gentilhomme que l'empereur luy avoit donné, leconnoissant pour tel de longue main , car il l'avoit veu serviteur de M. de Bourbon, et estoit François réfugié), ceste princesse, nonobstant, voyant toutes choses désespérées pour cela , vint trouver un jour de jeudy sainct le roy Henry dans la grande gallerie de Nancy, où estoit toute sa cour, et d'une grâce très-asseurée, avecques ceste grande beauté qui la rendoit encor plus admirable, vint sans s'estonner, ny s'abaisser aucunement de sa grandeur, en luy faisant pourtant une grande révérence; et, le suppliant, luy remonstra, les larmes aux yeux, qui la rendoient plus belle et plus agréable, le tort qu'il luy faisoit de luy osier son fils, chose si chère, qu'elle n'en avoit au monde
QUATRIESME DISCOURS
une telle, et qu'elle ne meritoit point ce rude traitement, veu le grand lieu d'où elle estoit sortie , et aussy qu'elle ne pensoil avoir rien faict contre son service. Et ces propos tenoitelle si bien dicts et de si bonne grâce, et par de si belles raisons , avecques de si douces coin plaintes, que le roy, qui estoit de soy courtois aux daraes,en eut une très- grande compassion, non-seulement luy , mais tous les princes et grands et petits quyse trouvèrent à telle veue.
Le roy , qui estoit le plus respectueux aux dames qu'il en fut oneques en France, luy respondit fort honnestement , non point par un grand fatras de parolies, ny en forme de harangue, comme la représente Paradin en son Histoire de France; car, de soy et de son naturel, il n'esloit point tant prolixe, ny copieux en propos, ny si grand harangueur. Aussy n'est-il besoin, ny mesmes bien séant , qu'un roy contrefasse en son dire le philosophe ou grand orateur; et les plus courtes parolies et briefves demandes et responses luy sont les meilleures et plus séantes, ainsy que j'ay ouy dire à M. de Pibrac, de qui l'instruction en estoit très-bonne pour la grande suffisance qui estoit en luy. Aussy, quiconque lira ceste harangue de Paradin, faicteen tel endroict, ou présumée d'estre faicte par le roy Henry, n'en croira rien ; et aussy que j'ay ouy dire à plusieurs grands , qui estoient presens , qu'il n'estendit sa responsc, ny son discours, comme il dit. Bien est-il vray qu'il la consola fort honnestement et modestement sur sa désolation prétendue; et qu'elle n'avoit nul subject de s'en donner de la peine puisque, pour asseurer son estât, et non par iniinytié particulière , il vouloit avoir son fils auprès de luy, et le mettre avecques son filsaisné, pour prendre nourriture avecques luy , et mesme façon de vivre, et mesme fortune ; et, puisqu'il estoit des François extraict, et luy François, il ne pou voit estre mieux qu'eslre nourry en la cour de France et parmy les François, où il avoit tant de parens et amys. Et, sur-tout, il n'oublia de dire que la maison de Lorraine estoit à celle de France obligée plus qu'à maison de la chrestienneté, luy alléguant l'obligation du duc de Lorraine contre le duc Charles de Bourgogne, qui fut tué devant Nancy. Dont c'estoit une maxime infaillible de croire que, a.,m la France, il eust ruiué et le duc de Lorraiue
et sa duché , et l'eust rendu le plus misérable prince du monde. Dont par là paroissoitàqui plus la maison de Lorraine estoit tenue,ou à celle de France ou à celle de Bourgoigne, en ce luy donnant une petite attaque, parce qu'il se desfioit d'elle, qui en estoit, qui panchoit de ce costé, et pourroit faire panchcr son fils, et l'y nourrir; et pour ce s'en vouloit asseurer. Il luy allégua aussy l'obligation que ceux de ladicte maison de Lorraine a voient aux François, pour avoir esté si bien assistés d'eux aux conquestes de la Tcrre-Saincte, de Hierusalem,du royaume deNaples et deSicille. Il rapporta aussy comme son naturel ny son ambition ne tendoient point à ruyner ny à desfaire des princes, mais à les secourir du tout, estans en affliction, ainsy qu'il avoit faict à la petite reyne d'Escosse, au duc de Parme, et à l'Allemaigne, si oppressée qu'elle alloit tomber à bas sans son secours; et, par mesmes bonté et générosité, vouloit-il avoir en sa protection ce petit jeune prince lorrain, pour l'eslever plus haut qu'il n'est oit, et le faire j son fils en luy donnant une de ses filles; et, par ce, ne se debvoit-elle si attrister.
Mais tous ces beaux mots et belles raisons ne la peurent aucunement consoler, ny luy faire porter son ennuy plus patiemment. Par quoy, après avoir faict sa révérence, tousjours jettant force larmes précieuses, se retira en sa chambre, où le roy l'alla conduire jusqu'à la porte; et, le lendemain, avant partir, l'alla revoir en sa chambre, et prendre congé d'elle , sans obtenir de luy autre chose sur sa requeste. Ains, ayant veu partir à sa veue son cher fils, et mener en France, elle résolut, de son costé , de quitter la Urraine, et de se retirer en Flandres, vers son oncle l'empereur, (quel beau mot !) et vers son cousin le roy Philippe, et les rrynes ses tantes*, (quelle alliance et titres!) ce qu'elle fit; et n'en bougea jusqu'après la paix faietc entre les deux roys , que celuy d'Espaignc passa la mer, et s'y en alla.
A ceste paix elle y servit de beaucoup, voire du tout: car les députés, tant d'une part que d'autre, à ce que j'ay ouy dire, après s'y estre beaucoup peinés et consommés à Ccrcan plusieurs jours, sans y rien faire ny arrester, estans tous en desfaut et hors de queste, A la morle des veneurs, elle, ou qu'elle fust instincte d'un esprit divin, ou poussée de quelque bon zele
chrestien et de son bon esprit naturel , entreprit ceste grande négociation , et la conduisit si bien, que la fin s'ensuivit si heureuse alors par toute la chrestienté. Aussy ne se pouvoit-il trouver personne, ce disoit-on, plus propre pour remuer et asseurer ceste grande pierre ; car elle estoit une dame très-habile et trèsadvisée s'il y en fut oneques, et de belle et grande authorité; comme certes les petites et basses personnes ne sont propres à cela comme les (grandes. D'autre part , le roy son cousin la croyoit, et se fioit fort en elle, l'estimant telle; et l'aymoit fort , et luy portoit une très-grande affection et amour : aussy luy faisoit-elle fort valoir et briller sa cour, qui, sans elle, eust esté fort obscure; et pourtant despuis, comme j'ay ouy dire, ne l'a pas trop bien recognue ny bien traictée en ses terres qui luy estoient escheues pour douaire au duché de Milan, où elle avoit esté maryée avecques le duc Sforce ; car, ainsy qu'on m'a dict, il luy en avoit osté et » escorné aucunes.
J'ay ouy dire qu'après la perte de son fils, elle demeura fort mal contente de M. de Guyse et de M. le cardinal son frère, les accusant d'avoir persuadé le roy à cela , à cause de leur ambition, tant pour veoir leur cousin si proche adopté fils et maryé à la maison de France, que pour avoir refusé quelque temps auparadvant M. de Guyse en maryage, qui luy en avoit faict porter parolle. Elle, qui estoit hautaine en toute extrémité, dit qu'elle n'espouseroit jamais le cadet de la maison dont elle avoit espousé Paisné : et, pour tel refus, M. de Guyse la luy garda bonne, jusques-là encor qu'il ne perdit rien au change de madame sa femme qu'il espousa puis après; car elle estoit de trèsillustre maison, et petite-fille du roy Louys douziesme, l'un des bons et braves roys qui ayent porté la couronne de France; et, qui plus est, elle estoit la plus belle femme de la chrestienté.
En quoy j'ay ouy dire que , la première foi» que ces deux belles princesses se virent, toutes deux furent si contemplatives l'une de l'autre, conduisans leurs regards fixement sur elles, orrs de travers ores de costé , que l'une et l'autre ne se pouvoient assez regarder, tant elles furent fixes et attentives à s'entreveoir. Je vous laisse a penser les pensemens qu elles pouvoient là des-
OUATRIESME
sus pourmener dans leurs belles runes ; ny plus ny moins qu'on lit , qu'un peu advant que cesle grande battaille se baillasl en Afrique entre Scipion et ilannibal, qui fut la totale définition de la guerre de Rome et de Cartbage , les deux grands chefs s'abouchèrent ensemble par une petite surseance d'armes d'environ quelques deux heures : et , ainsy qu'ils se furent approchés l'un de l'autre, il demeurèrent quelque petite espace de temps, transis en contemplation de l'un et de l'autre, ravy chascun de la valeur de son compaignon, tant renommée par leurs beaux la ici s, et si bien représentée en leurs visages, en leur corps et en leur belles et guerrières façons et gestes. Et par ainsy, estans demeurés quelque temps ravys en si belles méditations de l'un cl de l'autre , se mirent à parlementer de la façon que Tite-live le descrit très-bieu. Ce que c'est que la vertu, qui se fait admirer parmy les haines et inimitiés, comme de mesmes la beauté parmy les jalousies, ainsy que fit celle de ces deux dames et princesses que je viens de dire!
Certes , leurs beautés et bonnes grâces se pouvoient dire égales, si madame de Guyse ne l'eust un peu emporté ; aussy se contenta-elle de la passer en cela , et non point en gloire et superbité; car c'estoit la plus douce, la meilleure, humble et affable princesse que l'on eust sceu veoyr. Encor qu'en sa façon elle se monstrast altiere et brave, la nature l'avoit faict telle, tant en sa beauté et belle taille, qu'en son grave port et belle majesté, si bien qu'à la veoyr on eust tousjours appréhendé de l'aborder; mais l'ayant abordée et parlé, on n'y trouvoit que toutes douceurs, toutes candeurs et debonnairctés , tenant cela de son grand-pere, le bon pere du peuple, et du doux air françois. Bien est-il vray qu'elle sçavoit bien garder et tenir sa grandeur et gloire quand il falloit. J'espere parler d'elle ailleurs , et à part.
Son altesse de Lorraine estoit au contraire fort glorieuse, et un peu trop présomptueuse. Je Tay cognu quelquesfois à l'endroictde la reyne d'Escosse, laquelle, estant vefve, alla faire un voyage en Lorraine, où j'estois; mais vous eussiez dict que bien souvent sadicte altesse vouloit aller d'égal avecques la majesté de ladicte reyne. Mais elle, qui estoit très-habille et de grand cœur, ne luy en laissoit pas passer une , uy au-
DRANTOM. IL
cunement s'advancer, encor qu'elle fust la mesme douceur , aussy que M. le cardinal son oncle l'en avoit bien advertie et instruite de l'humeur de ladicte princesse; laquelle ne se pouvant desfaire de sadicte gloire, s'en voulut un peu accommoder envers la reyne mere lorsqu'elles se virent; mais ce fut à glorieuse glorieuse et demy; car la reyne mere estoit la plus glorieuse femme du monde quand il falloit, et comme je l'ay veu et ouy la nommer telle à plusieurs grands, et mesmes quand il falloit reprimer la gloire de quelque personne qui I fust voulu faire valoir, car elle l'abaissoit jusqu'au centre de la terre : toutesfois, elle se porta modestement à l'endroit de son altesse, luy déférant de beaucoup et l'honnorant, mais tenant pourtant tousjours la bride en la main , lantost haute, puis basse, de peur qu'elle ne s'esgarast ou se desbauchast; car je luy ay ouy dire deux ou trois fois : « Voylà la plus glorieuse femme cque je vis jamais!»
C'estoit lorsqu'elle vint au sacre du feu roy Charles neuviesme à Reims, où elle fut conviée : lorsqu'elle y entra elle ne voulut estre à cheval, craignant ne pas montrer assez sa grandeur et altesse, mais se mit dans un carosse fort superbe , et tout couvert de velours noir , à cause de sa viduité, qui estoit traisné de quatre chevaux turcs, des beaux qu'on eust sceu choisir, et attelles tous quatre à front, en manière de chariot triomphant. Elle estoit à la portière fort bien habillée , toute de noir pourtant, en robbe de velours; unis à la teste, toute de blanc et très-bien et gentiment et superbement coiffée et habillée; à l'autre portière estoit une de ses filles , qui a esté despuis madame la duchesse de Bavière; et au-dedans sa dame d'honneur, qui estoit la princesse de Macédoine. La reyne la voulut veoyr entrer dans la basse cour en ce triomphe, et se mit à la fenestre, et dit assez bas :« Voylà une glorieuse femme! » Et puis estant descendue, et montée en haut, ladicte reyne 1 alla recevoir au milieu de la salle seulement, au moins un peu plus avant, et plus près de la porte que loing. Et fut très-bien receue d'elle; car elle gouvernoit lors tout , pour le bas âge du roy son fils; et le dressoit et luy faisoit faire ce qu'elle vouloit, qui fit grand honneur à sadicte altesse. Toute la cour, tant grands que petits, l'estimèrent et admirèrent fort, et la
trouveront très-belle, encor qu'elle déclinas! sur l'âge, qui pouvoit estre un peu plus de quarante ans : mais rien ne se trouvoit encor en elle r hangé ny effacé, car son automne passoit bien l'esté d'aucunes. Il faut eslimer grandement ceste princesse d'avoir eslé si belle, et gardé sa viduité jusqu'à son tombeau, et révéré si invïolableraent et impollumcnt la foy aux mânes de son mary.
Elle mourut un an après avoir sceu les nouvelles qu'elle estoit revue de Danemark, d'où elle estoit sortie, et que le royaume luy estoit esclicu; de sorte qu'avant mourir elle vit changer le nom d'Altesse, qu'elle avoit porté si longtemps, en celuy de Majesté, qui peu l'accompagna, à sçavoir environ six mois. Encor ce luy a esté un honneur et bonheur avant la mort de porter ce nom : et pourtant, à ce que j'ay ouy dire, elle estoit résolue de n'aller point en son royaume , mais de finir le reste de ses jours en son douaire d'Italie, à Tortonne;et ceux du pays ne l'appelloient que madame de Tortonne, où elle s'estoit retirée fort longtemps avant que mourir, tant pour l'amour de quelques vœux qu'elle avoit faict aux saincls lieux et par de-là, que pour estre plus près des bains de ce pays là , car elle devint maladive et fort goutteuse.
Ses exercices estoient très-beaux, saincts et honnestes : à sçavoir, prier Dieu, et faire de grandes aumosneset charités envers les pauvres, et sur-tout envers les vcfves, entre lesquelles elle se souvint de la pauvre madame Castellane de Milan, que nous avons veue à la cour misérablement traisner ses jours, sans les secours de la reyne mere , qui luy faisoit tousjours quelque petit bien. Elle estoit fille de la princesse de Macédoine, et sortie de cestc grande maison. Je l'ay veue une fort honnorable femme, et fort aagée; elle avoit eslé gouvernante de son altesse; laquelle, sçaehanl la misère où vivoit cestc pauvre Castellane, l'envoya quérir, et la fil venir auprès d'elle, et la traicta si bien qu'elle ne sentit plus la disette qu'elle senloit en France.
Voylà ce que j'ay pu dire sommairement de ceste grande princesse , et comment, vefve et très-belle, elle s'est très-sagement conduite. Il est vray qu'on pourra dire qu'elle avoit esté maryée deux fois; la première avecques leducSforce; mais il mourut aussy tost , et ne demeurèrent pas un au maryés ensemble , et elle fut vefve