JEANNE D'AUSTRIE
Ceste princesse d'Espaigne a esté une trèsbelle princesse, et de très-apparente majesté: aussy ne serait-elle pas princesse espaignolle; car , volontiers , la belle apparence et bonne grâce accompaigne tousjours la majesté, et surtout l'Espaignolle. J'ay eu cest honneur de l'avoir veue, et parlé à elle assez privement, estant en Espaigne retourné de Portugal. Ainsy que j'estois allé la première fois faire la reverance à nostre reyne Elisabeth de France, et que je devisois avecques elle, me demandant force nouvelles et de France et de Portugal , on vint dire à la reyne que madame la princesse venoit. Soudain elle me dit : a Ne bougez , mon-
«sieur de Bourdeille. Vous verrez une belle et
e le sceut bien rescrireau roy et le ( «honneste princesse. Vous vous plairez à la
jusqu'à luy mander que c'estoit « voir. Elle sera bien ayse de vous veoir et de vous
d'aussy honnestes gens qu'elle en avoit jamais . «demander des nouvelles du roy son fils, puis-
veu en ville; et en nomma quelques vingt à «que vous l'avez veu.» Et, sur ce, voicy la
part, comme M. Castellan, dict le seigneur Al- princesse arriver, que je trouvay très-belle,
tyvity, capitaine des galères, et iceluy assez à mon gré, fort bien vestuc , et coiffée d une
signalé pour avoir espousé la belle Cuastcau- ; » dêc baumes.
toque à l'espaignolle, de crespe blanc, qui luy baissoit fort bas en pointe sur le nez, et vestue, non autrement en femme veufVe, à l'cspaignolle, car elle portoit de la soye quasy ordinairement. Je la contemplay et admiray d'abord , et si fixement, que, sur le poinct que j'en devenois ravy, la reyne m'appela , et me dit que madame la princesse vouloit sçavoir de moy des nouvelles du roy son fils; car j'avois bien ouy quelle luy disoit comme elle parloil et entreienoit un gentilhomme du roy son frère, qui venoit de Portugal. Sur ce, je m'approche d'elle, et luy baisant sa robe à l'espaignolle, elle me recueillit fort doucement et privement; et puis se mit à me demander des nouvelles du roy son fils, et de ses deportemens , et ce qu'il m'en sembloit ; car alors on parloit de vouloir traicter maryage entre luy et madame Marguerite de France, sœur du roy, maintenant reyne de Navarre. Je luy en contay prou ; car alors je parlois l'cspaignol aussy bien ou mieux que mon françois. Entre autres de ses demandes, elle me fit ceste-cy : Si son dict fils estoil beau, et à qui il ressembloit? Je luy dis que c'estoit un des plus beaux princes de la chrestienté, comme certes il estoit , et qu'il la ressembloit du tout , et que c'estoit le vray image de sa beauté : dont elle en fit un petit souris , et la rougeur luy monta au visage, qui montra un aysede ce que je luy avois dict. Et après avoir assez long-temps parlé à elle, on vint quérir la reyne pour souper, et par ainsy les deux sœurs se séparèrent ; et la reyne me dit alors en riant : o Vous luy avez faict «un grand plaisir de luy avoir dict ce que vous « luy avez dict de la ressemblance de son fils. » Et puis me demanda ce qu'il m'ensembloit, si je ne Pavois pas trouvée une honneste femme, et telle qu'elle me l'avoit dict; et puis inc dict: «Je croy qu'elle désirerait fort d'espouser le roy « mon frère , et je le voudrais. » Ce que je sceus bien rapporter à la reyne mere du roy, quand je fus de retour à la cour, qui estoit pour lors à Arles en Provence. Mais elle me dit qu'elle avoil trop d'aage sur luy, et qu'elle serait sa mere. Je lui dis de plus ce que l'on m'avoit dict en Espaigne, et le tenoisde bon lieu : quelle s'estoit très-bien résolue de ne se remaryer jamais qu'elle n'espousast le roy de France, ou du tout se retirer du monde. Et, de faict , elle se fantastiqua si bien ce haut parti et ceste opinion si
GALLANTES.
belle, car elle avoit le cœur très-grand, qu'elle lecroyoit venir à sa fin et Contentement, ou I qu'elle irait finir le reste de ses jours dans le monastère que j'ay dict , où desjà elle coramençoit à faire bastir pour s'y retirer. Et, par ainsy, s'entretint assez long-temps dans ceste espérance et créance , mesnageant tousjours très-sagement sa viduilé , jusqu'à ce qu'elle sceut le maryage du roy avecques sa niepee ; et alors, toute son espérance perdue, elle dit ces parolles, ou semblables, comme j'ay ouy dire : Aunque la nieta sea />or su verano mas moza, y menos cargada de aïlos que la lia, la hermosura de la lia, ya en su estio, toda heclia y formada por sus gentiles y fructiferos aftos, vale mas que lodos los frutos que su edad florescida da esperanza à venir; porque la menor desdiclia humana los harà caer y perder , ni mas ni menos que algunos arboles, los quales, en el verano, por sus lindos y blancos flores nos promelen lindafruta en elestio, y el menor vienlo queacade los lleva y abate , no quedando que las fiojas. Ea! ditnque pasase todo con la volunlad de Dios , con el quai desde agora me voy, no con otro, para siempre jamas, me casar. C'est-à-dire : « Encor que la «niepee soit plus jeune en sa prime, et moins «chargée d'années que la tante, la beauté de la « tante desjà en son esté, toute faicteet formée par «ses ans gentils, portans fruit, vaut plus que «tous les fruits de son aage, maintenant «flori, donne espérance d'en venir; car la « moindre mesadveuture humaine les desfera, et «les fera cheoir et perdre, ny plus ny moins «qu'aucuns arbres au beau printemps, lesquels, « par leurs belles et blanches fleurs , nous projettent de beaux et bons fruits en esté- lài dessus, il ne faut qu'un meschant petit vent a qui arrive, qui les emporte et abbat,etles «efface, et n'y reste que des fenilles. Mais, « soit faict le tout selon la volonté de Dieu, avec- «quesquije vais me maryer pour tout jamais, et « non avecques d'autres. » Comme elle le dit, elle le fit; et mena une si bonne et saincte vie, tellement esloignée du monde, qu'elle a laissé aux daines, et grandes et petites, un bel exemple i pour l'imiter. Il y pourrait avoir aucuns qui i (>ourroient dire : « Dieu mercy qu'elle ne peut • espouser le roy Charles; car, si cela s'eust pu
c faire, elle eust bien renvoyé loin les dures
«ditionsdu veufvage, et eust repris lesdou-
«ees du maryage. » Cela se pourroit présumer.
Mais aussy prrsumeroif-on de l'austre costë que
le grand désir qu'elle monstroit au monde de
vouloir espouser ce grand roy p estoit une
forme et manière d'ostentation et superbe à
l'espaignolle, de manifester son haut courage,
èn ce qu'elle ne vouloît s'abaisser nullement,
et que , voyant sa sœur impératrice, et ne la
pouvant estre, et la voulant esgaler, elle aspi-
roit a estre rej ne du ro\aumede rrance,qui
vaut bien empire, ou plus , et que pour le moins,
si elle n'y pouvoit atteindre par l'effect , elle y
alloit par le grand désir de 6on ambition, ainsy
que jayouy parler d'elle. Pour fin , à mon ^ré ,
ctestoit une des plus accomplies princesses es-
trangeres quej'ayc point veues, qnoyque l'on
puisse reprocher sa retraicte du monde, faietc
plustost par despit que par grande dévotion ;
mais tant y a qu'elle l'a faict : et sa bonne et
sainete fin ont monstre en elle je ne sçay quoy
de toute saincleté. *"