‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 71 sur 161 · LOUYSE DE LORRAINE · texte numérisé non relu

LOUYSE DE LORRAINE

FIlll DE HENRY III , KOY DE FRANCE.

On peut et doit-on louer cestc princesse de beaucoup; car, en son maryage , elle s'est comportée a vecques le roy son mary aussy sagement , chastement et loyaument , que le nœud duquel elle fut liée en conjonction avecques luy a demeuré tousjours si ferme et indissoluble , qu'on ne Ta jamais trouvé desfaict ny deslié, encor que le roy son mary aimast et allast bien quelquesfois au change, à la mode des grands, qui ont leur franche liberté à part; et aussy que, dès le premier commancement de leur maryage, voyre dix jours après, il ne luy donna

» D'aujourd'buT.

* Livre de prière».

• Non pas Blanche , nom propre , mate blanche , adjectif, c'est-à-dire, habillée de blanc, qui était le deuil des reine». Cette expression cm fort usitée dan» no» vieux autour» pour «ijuincr reine douairière.

GALLANTES.

pas grande occasion de contentement , car il luy osia ses filles de chambre et damoiselles qui avoient tousjours esté avecques elle et nourries d'elle estant fille, qu'elle regretta fort: et la picqueure luy en fut grande au cœur, sur-tout pour madamoiselle de Changy, une très-belle et fort honnesie damoisellc, et qui nedebvoit pas estre bannie de la compaiguic de sa maistresse ny de la cour. C'est un grand despit de perdre une bonne compaignie et confidente. Je sçay qu'une fois une dame de ses plus privées fut un jour si présomptueuse de luy remonstrer, en ryant et gaudissant, que, puisqu'elle ne pouvoit avoir enfants du roy, ny n'en aurolt jamais, pour beaucoup de raisons que l'on disoit dece temps là, qu'elle feroit bien d'emprunter quelque aide tierce et secret te pour s'en faire avoir, afin qu'elle ne demeurast sans authorité , si le cas advenoit que le roy vinst à mourir, ains qu'elle pust estre un jour reyne mere du roy, et tenir mesme rang et grandeur que la reyne sa belie-mere. Mais elle rejelta bienloingee conseil bouffonesque, et le prit en très-mauvaise part , et oneques plus n'ayma ceste bonne dame conseillère. Elle ayma mieux appuyer sa grandeur sur sa chasteté et vertu, que sur une lignée sortie de vice: conseil pour le monde, et, selon la doctrine de Machiavel, qui n'est point pour-tant à rejetter.

On dit que la reyne Marie d'Angleterre , troisiesme femme du roy Louys douziesme, n'en fit pas de mesmes; car, se mescontentant et desfiant de la foiblesse du roy son mary, voulut souder ce guet, prenant pour guyde M.le comte d'Angoulesme, qui despuis fut le roy François, lequel estoit alors un jeune prince beau et très-agreable, à qui elle faisoit trèsbonne chère, l'appellant tousjours Monsieur mon beau-fils : aussy l'estoit-il , car il avoit espousé desjà madame Claude, fille du roy Louys. Et de faict en estoit esprise ; et luy la voyant en fit de mesmes ; si bien qu'il ne s'en fallut peu que les deux feux ne s'assemblassent, sans feu M. de Grignaux , gentilhomme et seigneur d'honneur de Perigord très-sage et ad visé, lequel avoit esté chevallier d'honneur de la reyne Anne, comme nous l'avons dict, et l'estoit encor de la reyne Maryc. Voyant que le mystère s'en alloit jouer , remonstra à mondict sieur d'An-

QUATRÏESME

goulesme la faatc qu'il alloit faire, et luy dit en se courrouçant: r Comment, Paquc-Dieu ! | a (car lel estoit son jurement) que voulez-vous «faire? Ne voyez- vous pas que ceste femme, «qui est fine et cauteleuse, vous veut attirer à «elle afin que vous l'engrossiez? Et, si elle vient «à avoir un fils, vous voylà cncor simple comte « d'Angoulesmc et jamais roy de France, comme « vous espérez. Le roy son mary est vieux , et «meshuy ne luy peut plus faire d'enfants. Vous «Tirez toucher, et vous vous approcherez si «bien d'elle, vous qui estes jeune et chaud, «elle jeune et chaude, que Paque-Dieu! elle «prendra comme à glue,et elle vous fera un «enfant, et vous voylà bien ! Après vous pour- « rez bien dire : Adieu ma part du royaume de «France. Par quoy songez-y.» Ceste reyne vouloit bien practiquer et esprouver le proverbe et refrain espagnol , qui dit que nunca mugeraguda murib sin hertderos; c'est-àdire , «jamais femme habille ne mourut sans «héritiers;»» c'est-à-dire que, si son mary ne luy en fait , elle s'ayde d'un second pour luy en faire. M. d'Angoulesme y songea de faict, et protesta d'y eslre sage et s'en déporter : mais, tenté encor et retenté des caresses et mignardises de ceste belle Angloise , il s'y précipita plus que jamais. Que c'est de l'ardeur de l'amour ! et d'un lel petit morceau de chair, pour lequel on languit et on quitte et les royaumes et les empires , et les perd-on, comme les histoires en sont pleines. Enfin M. de Grignaux, voyant que ce jeune homme s'alloit perdre, et continuoit ses amours, le dit à madame d'Angoulesme sa merc, qui l'en reprima et tança , si bien qu'il n'y retourna plus. Si dit-on pourtant que ladietc reyne fit bien ce qu'elle put pour vivre et régner reyne merc pou advant et après la mort du roy son mary. Mais il luy mourut trop tost, car elle n* eut pas grand temps pour faire ceste besoigne; et, nonobstant, faisoit courir le bruict, après la mort du roy, tous les jours qu'elle estoit grosse ; si bien que , ne l'estant point dans le corps, on dit qu'elle s'enffoit par le dehors avecques des linges peu à peu, et que, venant le terme, elle avoit un enfant supposé que debvoit avoir une autre femme grosse , et le produire dans le temps de l'accouchement. Mais madame la régente , qui estoit une Savoyenne

qui sçavoit que c'est de faire des enfans, et qui voyoit qu'il y alloit trop de bon pour elle et pour son fils , la fit si bien esclaircr et visiter par médecins et sages-femmes , et par la veue et descouverte de ses linges et drapeaux, qu'elle fut descouverte et faillie en son dessein, et point reynemere, mais renvoyée en son pays.

Voylà la différence de ceste reyne Marye avecques nostre reyne Louysc, laquelle a esté si sage , chaste et vertueuse, que , ny par la vraye ny par la fausse supposition, n'a point voulu estre reyne mere. Et quand elle eust voulu jouer un tel jeu, il n'en eust esté autre chose , car personne n'y preuoit garde , et en eust rendu plusieurs bien esbahys. En quoy ce roy d'aujourd'huy 1 luy est bien redevable, et l'en doibt bien aymer et honnorer; car si elle eust faict le traict, et qu'elle eust produict un petit enfant, le roy, de roy qu'il est, n'eust esté qu'un petit regent en France, possible que non : et ce foible nom ne l'cust sceu garantir qu'il n'eust eu bien plus de maux et guerres qu'il n'a eu. J'ay ouy dire à aucuns, tant religieux que mondains, et tenir ceste conclusion: que nostre reyne eust mieux faict d'avoir faict jouer ceste partie, et que la France n'eust point tant eu de misères et de ruines qu'elle en a et aura, et que la chestientés'en seroit mieux portée. Je m'en rapporte aux braves et curieux discoureurs là-dessus pour en dire leur advis; car ils en ont un brave subjectet fort ample pour l'Estat, mais non lousjours pour Dieu, si me semble, auquel nostre reyne a esté fort incline, l'aymant et l'adorant si fort, que, pour le servir, s'oublioit elle-mesmcetsa hautecondition.Car, estant trèsbelle princesse (aussy le roy la prit pour sa beauté et vertu), et jeune, délicate et très-aimable, elle ne s'addonnoit à autre chose qu'à servir Dieu, aller aux dévotions, visiter continuellement les hospitaux, panser les malades , ensevelir les morts, n'y obmettant rien des bonnes et sainctes œuvres qu'observoient en cela les sainctes , dévotes et bonnes dames , princesses et rcynes du temps passé de la primitive église. Après la mort du roy son mary, elle en a faict lousjours de mesmes, employant ce lemps à le pleurer et regretter , et à prier Dieu pour son amc; si bien que sa vie du

« Henri IV.

▼efvagecst tou(c pareille a celle du maryagc. On la soupçonnoit , durant la vie «lu mary, qu'elle penchoit un peu du parly de l'Union , à cause que, toule bonne chrestienne et catholique qu'elle estoif, el.'eaymoit ceux qui debattbient et combattaient pour sa foy et religion : mais elle ne les a jamais aymé, ains du tout quitté après qu'ils eurent lué son mary, n'en réclamant antre vangeance ny punition que celle qu'il plairolt à Dieu d'envoyer, encor qu'elle en priast les bommes, et sur-tout nostre roy, qui doit justice sur ce faict énorme d'une personne sacrée. Et ainsy a vescu ceste princesse en maryage , et ainsy vit en viduilé sans reproche. Enfin elle est morte en réputation très-belle et digne d'elle, ayant languy longtemps et traisné, et sans prendre soin de ioy, pour avoir esté trop adonnée à la tristesse. Elle fil une fort belle mort et fort religieuse, et ad vant que mourir elle fit porter sa couronne sûr le chevet de son lit près d'elle, et ne voulut qu'Hic bougenst d'auprès d'elle tant qu'elle vivroit, et après sa mort, qu'elle fust couronnée et qu'elle demeurast ainsi

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