SIXIESME
quand onlay met à sus qu'il est un poltron, et qu'il a fuy vilainement d'un combat ou d'une battaille. Ces trois choses , disoit ce grand capitaine, sont fort escandaleuses quand on en publie le subject de laquelle on combat, et penseon quelquesfois s'en bien nettoyer que l'on s'en sallit villainement; et le subject en estant publié escandalise fort, et tant plus il est remué, tant plus mal il sent , ny plus ny moins qu'une grande puanteur quand plus on la remue.Voylà pourquoy, qui peutavccques son honneur caler, c'est le meilleur, et excogiter et tenter un nouveau subject pour avoirraison du vieux; et telles offenses, le plus tard que l'on peut , ne se doivent jamais mettre en cause , contestation ny combat. Force exemples alleguerois-jepour ce faict ; mais il m'incommoderoit et allongeroit par trop mon discours.
Voylà pourquoy ce duc Jean fut très-sage de dissimuler et cacher ses cornes , et se revanger d'ailleurs sur son cousin qui l'avoit honny; encor s'en mocquoit-il, et le faîsoit entendre : dont il ne faut point doubler que telle desrision et e scandale ne luy touchast autant au cœur que son ambition, et luy fist faire ce coup en fort habille et très-sage mondain.
Or, pour retourner de-là où j'estois demeuré : le roy François, qui a bien aymé les dames, encor qu'il eust opinion qu'elles fussent fort inconstantes et variables, comme j'ay dict ailleurs, ne voulut point qu'on en medist en sa cour, et voulut qu'on leur portast un grand honneur et respect. J'ay ouy raconter qu'une fois, luy passant son caresme à Meudon près Paris, il y eut un sien gentilhomme servant , qui s'appelloit Busambourg, deXaintonge, lequel servant le roy de la viande, dont il avoit dispense, le roy luy commanda de porter le reste, comme l'on voit quelquesfois à la cour, aux dames de la petite bande, que je neveux nommer, de peur d'escandale. Ce gentilhomme se mit à dire, parmy ces compaignons et aulres de la cour: que ces dames ne se contentaient pas de manger de la chair crue en caresme, mais en mangeoient de la cuitte, et leur benoist saoul Les dames le sceurent, qui s'en plaignirent aussy tost au roy, qui entra en si grande collere , qu'à l'instant il commanda aux archers de garde de son hostel de l'aller prendre et pendre sans autre delay. Par cas ce pau-
vre gentilhomme en sceut le vent par quelqu'un de ses amys, qui évada et se sauva bravement. Que s'il eust esté pris, pour le seur il estoit pendu, encor qu'il fust geutilhomme de bonne part, tant on vit le roy ceste fois en collere , ny faire plus de jurement. Je tiens ce conte d'une personne d'honneur qui y estoit ; et lors le roy dit tout haut, que quiconque toucherait à l'honneur des dames, sans remission il serait pendu.
Un peu auparadvant, le pape Paul III , de la maison de Farnese, estant venu à Nice, le roy le visitant et toute sa cour, et de seigneurs et dames, il y en eut quelques-unes, qui n'estoient pas des plus laides, qui luy allèrent baiser la
| pantoufle. Sur quoy un gentilhomme se mit à dire : qu'elles estoient allées demander à Sa Saincteté dispense de taster de la chair crue sans escandale toutesfbis et quantes qu'elles voudraient. Le roy le sceut; et bien servit au gentilhomme de se sauver, car il fust esté pendu, tant pour la révérence du pape que du respect des dames.
Ces gentilshommes ne furent si heureux en leurs rencontres et causeries comme feu M. d'Albanie. Lorsque le pape Clément vint à Marseille faire les nopees de sa uiepee avecques M. d'Or-
I leans, il y eut trois dames, belles et honnestes vefves, lesquelles, pour les douleurs, ennuys et tristesses qu'elles avoient de l'absence et des plaisirs passés de leur marys, vindrent si bas et si fort atténuées, débiles et maladives, qu'elles prièrent M. d'Albanie, son parent, qui avoit
i bonne part aux grâces du pape, de luy demander dispense pour elles trois de manger de la chair les jours deffeudus. Le duc d'Albanie leur accorda , et les fit venir un jour fort familièrement au logis du pape; et pour ce en advertit le roy, luy en ayant descouvert la baye. Estant toutes trois à genoux debvant Sa Saincteté, M. d'Albanie commança le premier, et dit assez bas en italien, que les dames ne l'entendoient point : «Père sainct, voylà trois dames vefves, «belles et bien honnestes, comme vous voyez, « lesquelles , pour la révérence qu'elles portent à «leurs marys trespassés, et à l'amytié des enfans «qu'elles ont eu d'eux, ne veulent pour rien du «monde aller aux secondes nopees, pour faire alort à leurs marys et enfans; et, parce que «qulquesfois elles sont tentées des aiguillons de a la chair, elles supplient très-humblement Vos-
«fre Sainctetéde pouvoir avoir approche des «hommes hors maryage, si et qualités fois «qu'elles seroient en ceste tentation. — Com- « aie ni, dit le pape, mon cousin! ce seroit «contre les commandemens de Dieu, dont je ne « puis dispenser. — Les voylà , pere sainct , disoit fie duc, s'il vous plaisl les ouyr parler. » Alors Tune des trois, prenant la parolle, dit ; « Pere «sainct, nous avons prié M. d'Albanie de vous «faire une requeste très-humble pour nous au- « très trois, et nous remonstrer nos fragilités et «debilles compleiions. — Mes filles, dit le «ipape, la requeste n'est nullement raisonnable, «car ce seroit contre les commandemens de «Dieu. » Lesdictes veufves, ignorantes de ce que luy avoit dict M. d'Albanie, luy répliquèrent : o Pere sainct, au moins plaise nous en «donner congé trois rois delà sepmame, et «sans escaudale. — Gomment .'dit le pape, de «vous permettre il peccalo cU lussuria !?je «me damnerois; aussy que je ne le puis faire.» Lesdictes dames, cognoissant ators qu'il y avoit de la fourbe et raillerie, et que M. d'Albanie leur en avoit donné d'une, dirent : « Nous ne «parlons pas de cela, pere sainct, mais nous «demandons permission de manger de la chair «les jours prohibés. » Là dessus, le duc d'Albanie leur dit : « Je pensois , mes dames, «que ce.fust de la chair vive. » Le pape aussy tost entend.t la raillerie, et se prit à sourire, disant : « Mon cousin , vous avez faicl rougir «ces bonnesles dames; la reyne s'en faschera «quand elle le sçaura : » laquelle le sceut et n'en fit autre semblant, mais trouva le conte bon; et le roy puis après en rit bien fort avecques le pape, lequel, après leur avoir donné sa benediction , leur octroya le congé qu'elles demandaient, et s'en allereut très-contentes.
Lon m'a nommé les trois dames : madame de Chast eau-Brian t ou madame de Canaples, madame de Chastillon, et madame la baillive de Gaen, très-honncsles dames. Je tiens ce conte des anciens de la cour 2.
Madame d'Uzez fit bien mieux, du temps que le pape Paul troisiesme vint à Nice veoyr
» Le pécbéde luxure.
• Ce conle , que Brantôme dit tenir des anciens de h cour, est pris presque mot pour mot de J. B urh-t, au nom de» trois dames près, qui est apparemment ce qu'il nul dire qu'il tenait de bon lieu.
GALLANTRS.
le roy François. Elle estant madame du Bellay, et qui dès sa jeunesse a tousjours eu de plaisans traicls et dict de fort bons mots, un jour, se prosternant devant Sa Saincteté ,1e supplia de trois choses : l'une, qu'il luy donnast l'absolution, d'autant que, petite garce, fille à madame la régente, et qu'on la nommoit Tallard, elle perdit ses ciseaux en faisant son ouvrage, et elle fit vœu à sainct Alivcrgot de le luy accomplir si elle les trouvoit, ce qu'elle fit, mais elle ne I accomplit, ne sçachant où gisoit son corps sainct. L'autre requeste fut, qu'il luy donnast pardon de quoy , quand le pape Glement vint à Marseille, elle estant fille Tallard encor , elle prit un de ses oreillers en sa ruelle de lict, et s'en torcha le devant et le derrière, dont après Sa Saincteté reposa dessus son digne chef et visage et bouche, qui le baisa. La troisiesme , qu'il excommunias! le sieur de Tays, parce qu'elle l'aymoit et luy ne l'aymott point, et qu'il est maudit , et est excommunié celuy qui n'ayme point a il est aymé.
Le pape, estonné de ses demandes , et l'estant enquis au roy qui elle estoit, sceut ses causeries et en rit son saoul avecques le roy.
Je ne m'estonne pas si despuis elle a esté huguenotte et s'est bien mocquée des papes , puisque de si bonne heure elle commança : et de ce temps, toutesfois, tout a esté trouvé bon d'elle, tant elle avoit bonne grâce en ses traicts et bons mots.
Or ne pensez pas que ce grand roy fust si abstraint et si reformé au respect des dames , qu'il n'en aymast de bons contes qu'on luy en faisoit, sans aucun escandale pourtant ny descriement , et qu'il n'en fist aussy ; mais, comme grand roy qu'il estoit et bien privilégié, il ne vouloit pas qu'un chascun, ny le commun , usasl de pareil privilège que luy
J'ay ouy conter à aucuns, qu'il vouloit fort que les honnesles gentilshommes de sa cour ne fussent jamais sans maistresses; et s'ils n'en faisoient il les estimoit des fatsel des sots : et bien souvent aux uns et aux autres leur en demandoit les noms, et promettoit les y servir et leur en dire du bien; tant il estoit bon et familier' Et souvent aussy, quand il les voyoit en grand arraisonnement avecques leurs maistresses, il les venoil accoster et leur demander quels bons propos ils avoient avecques elles,