‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 84 sur 161 · QU'IL N'EST BIEN SÉANT DE PARLER MAL DES HONNESTES DAMES · texte numérisé non relu

QU'IL N'EST BIEN SÉANT DE PARLER MAL DES HONNESTES DAMES

BIEN QU'ELLES FASSENT L'AMOUR , ET QU'IL Kl EST ARRIVÉ DB GRANDS INCOXVENIEXS POUR Eît MESDÎRr

Un poinct y a-il à noter en ces belles et bonnestes dames qui font l'amour, et qui , quelques esbats qu'elles se donnent, ne veulent estre offensées ny escandalisées des parolles de personne; et qui les offense , s'en sçavent bien revancher, ou tost ou tard. Bref, elles le veulent bien faire , mais non pas qu'on en parle. Àussy certes n'est-il pas beau d'escandaliser one honnesle dame ny la divulguer; car qu'ont & faire plusieurs personnes, si elles se contentent et leurs amoureux aussy ?

Nos cours de France, aucunes, et mesmcs les dernières, ont esté fort snbjecles à blasonner de ces honnestes dames; et ay veu le temps qu'il n'esloit pas {pliant homme qui ne conlrouvast quelque faux dire contre ces dames, ou bien qui n'en rapportast quelque vray. A quoy il y a un très-grand blasme; car on ne doit jamais offenser l'honneur des dames , et sur-tout les grandes. Je parle autant de ceux qui en reçoivent des jouissances , comme de ceux qui ne peuvent taster de la venaison et les descrient.

Nos cours dernières de nos roys , comme j'ay dict, ont estéfort subjectes à ces mesdisances et pasquins, bien différentes à celles de nos autres roys leurs prédécesseurs, fors .celle du roy Louys XI, ce bon rompu , duquel on dit que la pluspart du temps il mangeoit en commun, à pleine sale, avecques force gentilshommes de ses plus privés, et autres et tout; eteeluy qui luy faisoit le meilleur et plus lascif conte des dames rie joye , il estoit le mieux venu et festoyé; et luy-mesme ne s'espargnoit à en faire, car il s'en enqueroit fort , et en vouloit souvent sçavoir, et puis en faisoit part aux autres, et publiquement C'estoit bien un scandale grand que

1 Louis XI passe généralement , non-seulement pour avoir raconté beaucoup de coûtes, avec tout ce qu'il y

celuy-là. Il avoit très-mauvaise opinion des femmes , et ne les croyoit toutes chastes. Quaud H convia le roy d'Anglerre de venir à Paris faire bonne chère, et qu'il fut pris au mot, il s'en repentit aussy tost , et trouva un alibi pour rompre le coup, « Ah! pasqtic-Picu ! ce dit-il, je «neveux pas qu'il y vienne; il y trouveroit «quelque petite affettée et saffretle de laquelle «il s'amouracheroil , et elle luy ferait venir le «goust d'y demeurer plus long-temps et d'y «venir plus souvent que je ne voudrais. »

Il eut pourtant très-bonne opinion de sa femme, qui estoit sage et vertueuse : aussy la luy falloit-il telle, car, estant ombrageux et soupçonneux prince s'il en fut oneques, il luy eust bientost faict passer le pas des autres. Et quand il mourut , il commanda à son fils d'aymer et honnorer fort sa mere, mais non de se gouverner par elle : « non qu'elle ne fust fort sage et «chaste, dit-il, mais qu'elle estoit plus Bour- «guignone que Françoise.» Aussy ne l'ayma-il jamais que pour en avoir lignée; et, quand il en cul , il n'en faisoit guicres de cas. II la tcnoit au chastcau d'Amboise comme une simple dame, portant fort petit estât et aussy mal habillée que simple damoiselle; et la laissoil là

avait de jeunes seigneurs à la cour de Philippe le Bon, duc de Bourgogne, où il «'était réfugié étant daupbin , mais même pour avoir pris soin de faire recueillir et de publier ensuite , dans le même ordre où nous l'avons , le recueil intitulé : Cent Nouvelles nouvelles, lequel en soy contient cent chapitres ou histoires composées ou récitées par nouvelles gens depuis naguère; et cela se trouve confirmé par ces mots de l'ancienne préface ou avertissement , qui parait avoir été fait de sou temp» : • El notez que par toutes les Nouvelles où il est • dil par monseigneur, il est entendu monseigneur le . Dauphin , lequel depuis a succédé a la couronne et est . le roy Louys XI ; car il «toil ««« * P»ï» d" duc da , • Bourno.-îiie. «

avecquespetitecour à faire ses prières, et Juys'alloit pourmeneret donner du bon temps. D'ai lleurs je vous laisse à penser, puisque le roy avoit opinion (elle des dames et s'en plaisoit à mal dire, comment elles estoient repassées parmy toutes les bouches delà cour; non qu'il leur voulust mal autrement pour ainsy s'esbattre, ny qu'il les voulust reprimer rien de leurs jeux , comme j'ay veu aucuns ; mais son plus grand plaisir csloit de les gaudir; si bien que ces pauvres femmes , pressées de tel bast de médisances , ne pouvoient bien souvent hausser la croupière si librement comme elles eussent voulu. Et touiesfois le putanisme replia fort de son temps, car le roy luy-mcsmc aydoil fort à le faire et le maintenir avecques les gentilshommes de sa cour; et puis c'estoit à qui mieux en riroit , soit en public ou en cachette, et qui en ferait de meilleurs contes de leurs lascivetés et de leurs tordions (ainsy parloit-il) et de leur gaillardise. Il est \ray que Ton couvroit le nom des grandes, que l'on ne jugeoit que par apparences et conjectures; je croy qu'elles avoient meilleur temps que plusieurs que j'ay veu du règne du feu roy, qui les tançoit et censuroir, et reprimoit estrangement. Voylà ce que j'ay ony dire de ce bon roy à d'aucuns anciens.

Or, le roy Charles huictiesme son fils, qui luy succéda, ne fut de cestc complexion; car on dit de luy que ça esté le plus sobre et honneste roy on parolles que l'on vid jamais, et n'a jamais offensé ny homme ny femme de la moindre . parolle du monde. Je vous laisse doneques à penser si les belles dames de son rq;ne, et qui se rejouitsoienl , n'avoienl pas bon temps. Aussy les ayma -il fort et les servit bien, voire trop; car, tournant de son voyage de Naples très-victorieux et glorieux, il s'amusa si fort à les servir, caresser, et leur donner tant de plaisirs à Lyon par les beaux combats cl tournois qu'il fit pour l'amour d'elles, que, ne se souvenant point des siens qu'il avoit laissés en ce royaume, les laissa perdre, et villes et royaume et chasteaux qui tenoienl encor et luy tendoient les bras pour avoir secours. On dit aussy que les dames furent cause de sa mort, auxquelles, pour s'estre trop abandonné , luy qui estoit de fort débile complexion, s'y énerva et débilita tant que cela luy ayda à mourir.

U roy Louys douziesnie fut fort respec-

GALLANTKS.

tueux aux dames; car, comme j'ay dict ailleurs il pardonnoit a tous les comedians de son royaume, comme escoliers et clercs de palais en leurs basoches, de quiconque ils parleraient, fors de la reyne sa femme et de ses dames et damoiselles, encor qu'il fust bon compaignon en son temps et qu'il aymast bien les dames autant que les autres , tenant en cela, mais non de la mauvaise langue, ny de la grande présomption, ny vanterie, du duc Louys d'Orléans , son ayeul : aussy cela luy cousta-il la vie, car s'estant une fois vanté tout haut, en un banquet où estoit le duc Jean de Bourgongnc son cousin , qu'il avoit en son cabinet le pourtraict des plus belles dames dont il avoit jouy, par cas fortuit, un jour le duc Jean entra dans ce cabinet; la première dame qu'il voit pourtraicte et se présente du premier aspect à ses yeux, ce fut sa noble dame espouse , qu'on tenoit de ce temps là très-belle : elle s'appelloit Marguerite, fille d'Albert de Bavière, comte de Haynault et de Zélande. Qui fut esbahy ? ce fut le bon espoux : pensez que tout bas il dit ce mot : «Ah! j'en ay.» Et ne faisant cas de la puce qui le piquoit autrement , dissimula tout, et, en couvant vengeance, le querella pour la régence et administration du royaume; et colorant son mal sur ce subject et non sur sa fea<me, le fit assassiner à la porte Barbette à Paris, et sa femme première morte, pensez de poison : et après la vache morte, espousa en secondes nopcesla fillede Louys, troisiesmeduc de Bourbon. Possible qu'il n'empira le marché; car à tels gens subjects aux cornes ils ont beau changer de chambre et de repaires , ils y en trouvent lousjours.

Ce duc en cela fit très-sagement de se vanger de son adultère sans s'escandaliser ny luy ny sa femme ; qûi fut à luy une très-sage dissimulation. Aussy ay-je ouy dire à un très-grand capitaine : qu'il y a trois choses lesquelles l'homme sage ne doit jamais publier s'il en est offensé, et en doit taire le subject, et plustost en inventer un autre nouveau pour en avoir le combat et la vangeance, si ce n'est que la chose fust si évidente et claire devant plusieurs, qu'autrement il ne se pust desdire.

L'une est, quand on reproche à un autre qu'il est cocu et sa femme publique; l'autre, quand on le taxe de bougrerie et sodomie : la troisiesme,

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