‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 91 sur 161 · GALLANT ES · texte numérisé non relu

GALLANT ES

a que je ne voulois rien prendre ?» Et estant entouré d'un million de mouches (car c'estoit en esté) , il se mil à jouer de la main à l'entour d'elles, comme l'on voit les pages et laquais et autres jeunes enfans après elles; et en ayant pris deux au coup, en faisant le petit tour de la main qu'on se peut mieux représenter que l'cscrire, «Dites à monsieur, «dit-il, voylà que j'ay pris pour l'amour de a luy, et que je m'en vais au royaume des mou- «ches.» Et se tournant de l'autre costé le gai- ' lant trespassa.

Sur ce j'ay ouy dire à aucuns philosophes; que volontiers aucunes personnes se souviennent à leur (respas des choses qu'ils ont pins aymées, et les recordent, comme les gentilshommes, les gens de guerre , les chasseurs et les artisans, bref de tous quasyen leur profession mourans , ils en causent quelque mot ; cela s'est veu et se voit souvent.

Les femmes de mesmes en disent aussy quelque ratellée, jusques aux putains; ainsy que j'ay ouy parler d'une dame d'assez bonne qualité, qui à sa mort triompha de desbagouler de ses amours, paillardises et gentillesses passées : si bien qu'elle en dit plus que le monde n'en sçavoit , bien qu'on la soupçonnast fort putain. Possible pouvoit-elle faire ceste découverte, ou en resvant , ou que la vérité, qui ne se peut celer, l'y contraignis! , ou qu'elle voulus! en descharger sa conscience, en repen tance, comme de vray elle en confessa aucuns eu demandant pardon, et les especifloit et cotloil en marge que l'on y voyoit tout à clair. « Vrayment, ce dit quelqu'un, elle esloit bien à «loysir d'aller sur ceste heure nettoyer sa con- « science d'un tel ballay d'escandale , par si a grande especiauté!»

J'ay ouy parler d'une dame qui, fort sub* jeetc à songer et resver toutes les nuicts, qu'elle disoit la nuict tout ce qu'elle faisoit le jour, si bien qu'clle-mesme s'escandalisa à l'cndroiet de sôn mary, qui se mit à l'ouyr parler, gazouiller et prendre pied à ses songes et resveries, dont après mal en prit à elle.

Il n'y a pas long-temps qu'un gentilhomme de par le monde, en une province que je ne nommeray point, en mourant en fit de mesmes, et publia ses amours cl paillardises, et especifia les dames et damoiscllcs avecques lesquelles U

HUIT1ESME

avoit eu à faire, et en quels lieux et rendezvous, et de quelles Paçons, dont il s'en confes soit tout haut , et en demandoit pardon à Dieu devant tout le monde. Cestuy-là faisoit pis que la femme, car elle ne faisoit que s'escandaiiser, et ledict gentilhomme escandalisoit plusieurs femmes. Voylà de bons gallans et ^allantes.

On dit que les avaritieux et avaritieuscs ont aussy ceste humeur de songer fort à leur mort en leurs trésors d'escus, les ayant tousjours en la bouche. H y a environ quarante ans qu'une dame de Mortemar, Tune des plus riches dames du Poictou, et des plus pecunieuses, et après venant à mourir , ne songeant qu'à

ses escus qui estoient en son cabinet, et tant qu'elle fut malade se lcvoit vingt fois le jour à aller veoyr son trésor. Enfin, Rapprochant fort de la mort, et que le prestre l'exhortoit fort à la vie éternelle, elle ne disoit autre chose et ne respondoit que : « Donnez -moy ma cotte, don- «nez-moy ma cotte ; ks mescbans me desrob- «bent ;» ne songeant qu'à se lever pour aller veoyr son cabinet, comme elle faisoit les efforts, si elle eust pu la bonne dame; et ainsy elle mourut.

Je me suis sur la fin un peu entrelassé de mon premier discours; mais prenez le cas qu'après la moralité et la tragédie vient la farce. Sur ce je fais fin.

FIN DU HUtTIBSME ET DERNIER DISCOURS.

OPUSCULES DIVERS

DE

OPUSCULES DIVERS

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