I>K6 DAMES
J'ay ouy conter, qu'après quelle eut ainsy bien mis le peuple (le Paris eo besoigoe de tcllçs animosités el Insolences, elle partit vers le prince de Parme à |tyf demander secours de vangeance. Et y alla à si grandes et longues traicles , qu'il fallut un jour à ses chevaux de coches demeurer si las et recreus au beau mitan de la Picardie dans les fanges, qu'ils ne pouvoient aller ny en avant ny en arrière , ny meure un pied l'un debvant l'autre. Par cas passa un fort honnesle gentilhomme de ce pays, qui estoit de la religion, qui, encor qu'elle fust dcsguisée et de nom et d'habit, il la cogqut, et, ostant de debvant les yeux les menées qu'elle avoit faicl contre ceux de la religion, et l'aniroosité quelle leur portoit, luy tout plain de courtoisie, il luy dit : «Madame, je vous cognois bien ; je vous suis «serviteur: je vous vois en mauvais estât; # vous viendrez, s'il vous plaist , en ma maison §quc voylà près, pour vous scicher el vous préposer. Je vous accommoderay de tout ce « que je pourray au mieux qu'il me sera posfsible. Ne craignez point ; car, encor que je «sois de la religion, que vous nous baissez «fort, je ne voudrais medespartir d'avecques «vous sans vous offrir une courtoisie qui vous «est très-necessairc » A telle offre elle ne laissa aller, et l'accepta fort librement. Et , après l'avoir accommodée de ce qui luy estoit nécessaire , reprend son chemin et la conduit deux lieues, elle pourtant luy celant son voyage; dont despuis de ceste courtoisie, à ce que j'ay ouy dire, en ceste guerre, elle s'en acquitta à l'endroict dudict gentilhomme par force autres courtoisie».
Plusieurs se sont estonnés comment elle se fia à luy, estant huguenot. Mais quoy ! la nécessité fait faire beaucoup de choses ; et aussy qu'elle le vit si honneste, et parler si honnestement et franchement, qu'elle jugea qu'il estoit enclin à faire un traict honnesle.
Madame de Nemours , sa mere , ayant esté prisonnière après la mort de messieurs ses enfans, ne faut point doubter si elle demeura désolée par une telle perte insupportable, jusqu'à là que de son naturel estant dame de fort douce humeur et froide, et qui ne s'esmeut que bien à propos , elle vint à desbagouller mille injures contre le roy, et luy jetter au-
(ULLANTBS.
tant de malédictions et d'execràtioni ( c^r, et qui n'est la chose, et la parolle qu'on nefait et en dit pour une telle véhémence de perte et de douleur j ), jusqu'à ne nommer le roy autrement et tousjours que ce tyran. Puis après estant à soi revenue, elle dit : «Las I que dis- «je, tyran? Non, non! je ne le veux plus «appeller tel, mais roy très- bon et çle- «ment, s'il me donne la mort comme à «mes enfaos, pour monter de la misère on «je suis, et me colloque en la béatitude «de Dieu.» Puis après, appaisanjse* parp||es et cris, et y faisant quelque surseance, elle ne disoit, si-non : «Ah! mes enfaos! ah! mes «enfans ! • réitérant ordinairement ces parolles avecques ses belles larmes, qui eussent amoly un cœur de rocher. Helas! elles les poqvoit ainsy ploreret regretter, estans si bons, si généreux, si vertueux, et valleureux, mais surtout ce grand duc de Guyse, vray aisné et vray paraugon de toute valeur et générosité. Aussy qu'elle aymoit si naturellement ses enfans, qu'un jour, moy discourant avecques une grande dame de la cour de madicte dame de Nemours,elle medit:quec'estoil la plus heureuse princesse du monde, pour plusieurs raisons qu'elle m'alleguoit, fors en une chose, qui estoit qu'elle aymoit messieurs ses enfans par trop ; car elle les aymoit si irès-tant, que l'appréhension ordinaire qu'elle avoit d'eux, et qu'il ne leur arrivast mal , troubloit toute sa félicité, vivant ordinairement pour eux en inquiétude et alarme. Je vous laisse doneques à penser combien elle sentit de maux, d'amertumes et de piequeures par la mort.de ces deux, et par l'appréhension de l'autre, qui estoit vers Lyon, et de M. de Nemours prisonnier : car de sa prison,- disoit-elle, ne s'en soucioit point, ny de sa mort non plus, ainsy que je viens de dire.
Lorsqu'on la sortit du chasteau de Bloys pour la mener en celuy d'Amboise en plus es- (roicle prison, ainsy qu'elle eut passé la porte, elle haussa et tourna la teste en haut vers le pourtraict du roy Louys XH , son grand-pere, qui est là engravé en pierre au-dessus sur un cheval avecques une fort belle grâce et guerrière façon. Elle, s'arreslant là un peu et le contemplant , dit tout haut debvant force monde là accouru, d'une belle et asseurée contenance dont jamais n'en fut despourveue: «Si
HIIITIESME DISCOURS.
«ccTuy qui est 1) représenté estoit en vie, il «ne permettront pas qu'on emmenait sa pciite- « fille ainsy prispnpjcre, et qu'on la traictast de «ceste sorte.» Et puis suivit son chemin sans plus rien dire. Pensez que dans son ame elle imploroit et invoquoit les mânes de ce généreux ayeul, pour estre justes vangeurs de sa prison : ny plus qy moins que firent jadis aucuns des conjurateurs de la mort de Ç$sar, lesquels, ainsy qu'ils alloient faire leur coup, se tournèrent vers resta tue (le Pompée, et sourdement implorèrent et invoquèrent l'ombre de sa main, jadis si valeureuse, pour conduire leur entreprise à faire le coup qu'ils firent. Possible que l'invocation de ceste princesse put servir et avancer la mort du roy, qui l'avoit ainsy oustragée. Une dame de grand cœur qui epuye une vindicte est fort à craindre.
Je me souviens que, quand feu M. son mary, M. deGuysc, eut son coup dont il mourut, elle estoit pour lors au camp, qui estoit venue là pour le veoyr quelques jours advant. Ainsy qu'il entra en son logis blessé, elle vint au devant de luy jusqu'à la porte de ion logis toute esperdue et esplorée, et l'ayant salué s'escria soudain: u Est-il possible que le mal- « heureux qui a faict le coup et celuy qui l'a «faict faire se doublant de M. l'admirai en demeurent impunis? Dieu I si tu es juste, «comme tu le dois estre, vangececy; autrement.... » et n'achevant le mot, M. son mary la reprit , et luy dit : a Ma mie , n'offensez «point Dieu en vos parolles. Si c'est luy qui «m'a envoyé cecy pour mes fautes , sa volonté «soit faicte, et louange luy en soit donnée. S'il «vient d'ailleurs, puisque les vangeances luy «sont réservées, il fera bien ceste-cy sans «vous.» Mais, luy mort, elle la poursuivit si bien , que le meurtrier fut tiré à quatre chevanx, et l'auteur prétendu d'elle fut massacré au bout de quelques années , comme j'eipere dire eu son lieu, par les instructions qu'elle donna à M. son fils, comme je l'ay veu, et les conseils et persuasions dont elle le nourrit dès sa tendre jeunesse, jusques après que la engeance en fust faicte totale.
U» advis et exhortations des femmes et mères généreuses peuvent beaucoup en cela : dont je me souviens que le roy Charles IX
faisant le tour de son royaume, estant à Bourdeaux , fut mis en prison le baron de Bournazel, un fort brave et bonnette gentilhomme de Gascongnc, pour avoir tué un autre gentilhomme de son pays mesme, qui s'appelluil ta Tour : op disoit que c'estoit par grande supercherie. La vefve en poursuivit si vivement la pimiiion , qu'on se donna la garde que les nouvelles vindrent en la chambre du roy et de la reyne, qu'on alloit trancher la teste audict baron. Les gentilshommes et dames s'esmeurent soudain, et travailla-on fort pour luy sauver la vie. On en pria par deux fois le roy et la reyne de luy donner grâce. M. le chancellier s'y opposa fort, disant qu'il fa I toit que justice s'en fist. Le roy le vouloit fort , qui estoit jeune et ne demandoit pas mieux que le sauver; car il estoit des gallans de la cour; et M.de Sypierrel'y poussoitaussyforl. Cependant l'heure de l'exécution approchoit, ce qui estonnoit tout le monde. Sur quoy survient M. de Nemours ( qui aymoit ce pauvre baron, lequel l'avoit suivy en de bons lieux aux guerres), qui s'alla jetler de genoux aux pieds de la reyne, et la supplia de donner la vie à ce pauvre gentilhomme, et la pria et pressa tant de parolles qu'elle luy fut octroyée. Dont surle-champ fut envoyé un capitaine des gardes qui l'alla quérir et prendre en la prison , ainsy qu'il sortoit pour le mener au supplice. Par ainsy fut-il sauvé, mais avecques une telle peur , qu'à jamais elle demeura empreinte sur son visage; et oneques puis ne peut recouvrer couleur, comme j'ay veu et comme j'ay ouy dire de M. de Sainct-Vallier, qui l'eichapa belle à cause de M. de Bourbon.
Cependant la vefve ne chauma pas , et vint trouver le roy le lendemain, ainsy qu'il alloit à la messe, et se jetta à ses pieds Elle luy présenta son fils, qui pouvoit avoir trois ou quatre ans, et luy dit : « Sire, au moins puis- « que vous avez donné la grâce au meurtrier «du père de cest enfant, je vous supplie de la a luy donner aussy dès ceste heure, pour quand «il sera grand, il aura eu sa revanche et tué «ce malheureux.» Du despuis, à ce que j'ay ouy dire, la meretous les matins venoitesveiller son enfant; et, en luy monstrant la chemise sanglante qu'avoit son pere lorsqu'il fut tué, elle luy disoit par trois fois : « Advise-la bien,
DES DAMES GAULANTES.
«et souvienne-loy bien, quand tu seras grand, «de vanger cecy : autrement je te déshérite, n Quelle animosité !
— Moy, estant en Espaigne , j'ouys conter qu'Antonio Roque, l'un des plus braves, vaillans, fins, cauts, habiles, fameux, et des plus courtois bandouliers avecques cela qui fut jamais en Espaigne ( ce tient-on), ayant eu envie de se faire prestre dès sa première profession , le jour venu qu'il luy falloit chanter sa première messe, ainsy qu'il sortoil du revesliaire et qu'il s'en alloit avecques grande cerimonie au grand autel de sa paroisse, bien revestu et accommodé à faire son office, le calice à la main, il ouyt sa mere qui luy dit ainsy qu'il passoit: Ah! vefiaco, vellaco, me jor séria de vengar la muerte de tu padre, que de canlar misa: « Ah ! malheureux et meschant que tu es ! «il vaudrait mieux de vanger la mon de ton « pere que de chanter messe. » Ceste voix luy toucha si bien au cœur, qu'il retourne froidement du my-chemin,et s'en va au revestiaire: là se deveslit, faisant accroire que le cœur luy a voit faict mal et que ce seroit pour une autrefois : et s'en va aux montaignes parmy les bandouliers, et s'y fit si fort estimer et renommer, qu'il fut esleu chef; fait force maux et volcrics , et vange la mort de son pere , qu'on disoit avoir esté tué d'un autre; d'autres, qu'il a voit esté exécuté par justice. Ce conte me fit un bandoulier mesme , qui avoit esté soubs sa charge aulresfois, et me le loua jusques au liera ciel, si que l'empereur Charles ne luy put jamais faire mal.
Pour retourner encor à madame de Nemours , le roy ne la retint guieres en prison , et M. d'Escars en fut cause en partie ; car il la fit sortir pour l'envoyer à Paris vers messieurs du Mayne et de Nemours, et autres princes ligués, et leur porter à tous parolles de paix et oubliance de tout le passé; et qui estoit mort , estoit mort, et amys comme devant. De faict le roy tira serment d'elle qu elle feroit ceste ambassade. Estant doneques arrivée, au premier abord ce ne furent que pleurs, lamentations et regrets de leur perte; et puis fil le rapport de sa charge. M. du Mayne luy fit la response, en luy demandant si elle luy conseilloit cela. Elle luy respondit seulement : «Mon fils, je ne suis pas venue icy pour vous
«conseiller, si-non pour vous dire ce qu'on « m'a dict et chargé. C'est à vous à songer si « vous avez subject et si vous debvez faire ce que «je vous dis. Vostre cœur et vostre conscience « vous en doivent donner bon conseil. Quant à « moy, je me descharge de ce que j'ay promis. » Mais, soubs main, elle ensceut très-bien attiser le feu, qui a duré long-temps.
Il y a eu plusieurs personnes qui se sont fort estonnées comment le roy, qui estoit si sage et des habilles de son royaume, s'aydoit de ceste dame pour un tel ministère, l'ayant ainsy offensée, qu'elle n'eusl eu ny cœur ny sentiment si elle s'y fust employée le moins du monde : aussy se mocqua-clle bien de luy. On disoit que c'esloit le beau conseil du mareschat de Retz, qui en donna un pareil au roy Charles, pour envoyer M. de La Noue dans La Rochelle à persuader les habitans à la paix et à leur obeyssance et devoir; jusques-là que, pour entrer en créance avecques eux, il luy permit de faire de l'eschauffé et de l'animé pour eux et pour son part y, à faire la guerre à outrance, et leur bailler advis et conseil contre le roy ; mais pourtant soubs condition que, quand il seroit commandé et sommé par le roy ou Monsieur, son licutenantgeneral , de sortir, qu'il le feroit. Il fit et l'un et l'autre, et la guerre, et sortit ; mais cependant il asseura si bien ces gens et les aguerrit, et leur fit de si bonnes leçons et les anima tellement, qu'ils nous firent ce coup la barbe. Force gens trouvoieot qu'il n'y avoit là nulle finesse : j'ay veu tout cela, j'espere en faire tout le discours ailleurs. Mais ce mareschal valut cela à son roy et à la France : lequel mareschal teuoit-on mieux pour charlatan et cajoleur, que pour un bon conseiller et mareschal de France.
Je diray encor ce petit mot de ma sus-dicte dame de Nemours. J'ay ouy dire qu'ainsy qu'on baslissoit la Ligue, et qu'elle voyoit les cahiers et les listes des villes qui adheroient, et n'y voyant point encor Paris, elle disoit tousjours à M. son fils: «Mon fils, cela n'est «rien, il faut encor Paris. Et si vous ne l'avez, a vous n'avez rien de faict ; pourquoy ayez Paris. » Et rien que Paris ne luy sonnoit à la bouche; si bien que les barricades par après s'en ensuivirent.
HtîlTlËSMÊ
Voylà comme un cœur généreux tend tousjours au plus haut : ce qui me Fait souvenir d'un petit conte que j'ay lu dans un roman cspaignol, qui s'intitule La conquista delVavaira.Ge royaume ayant esté pris et usurpé sur le roy Jean par le roy d'Arragon, le roy IxMiys douziesme y envoya une armée, soubs M. de La Palice, pour le reconquérir. Le roy manda à la rey ne donne Catherine , de par M. de lia Palice qui luy en porta la nouvelle : qu'elle s'en vinst à la cour de France et y demeurer averques la rey ne Anne sa femme, cependant que le roy son mary avecques M. de La Palice attenteroient de recouvrer le royaume. La reyne luy respondit généreusement: a Et com- ■ ment, monsieur ! je pensois que le roy vostre « maistre vous eust icy envoyé pour m'amener o avecques vous en mon royaume et me ref mettre dans Pampelonne, et moy vous y ac- «compaigner, ainsy que je m'y estois résolue et t préparée; et à ceste heure vous me conviez «de m'aller tenir à la cour de France? Voylà «un mauvais espoir et synistre augure pour «moy 1 je vois bien que je n'y eutreray jamais «plus. » Et ainsy qu'elle le présagea , ainsy il arriva.
11 fut dict et commandé à madame la duchesse de Valentinois , sur rapprochement de la mort du roy Henry et le peu d'espoir de sa santé, de se retirer en son hostel de Paris et n'entrer plus en sa chambre, autant pour ne le perturber en ses cogitations à Dieu, que pour inimitié qu'aucuns luy portoient. Estant doncques retirée, on luy envoya demander quelques bagues et joyaux qui appartenoient à la couronne , et les eust à rendre. Elle demanda soudain à M. l'harangueur :« Gomment! «le roy est-il mort?— Non, madame, respondit « l'autre, mais il ne peut guieres tarder. — Tant «qu'il luy restera un doigt de vie doncques, a dit-elle, je veux que mes ennemys sachent «que je ne les crains point, et que je ne leur «obeyray tant qu'il sera vivant. Je suis encor «invincible de courage. Mais lorsqu'il sera « mort, je ne veux plus vivre après luy; et toutes « les amertumes qu'on me scauroit donner ne me «seront que douceurs au prix de ma perte. Et «par ainsy, mon roy vif ou mort, je ne crains «pas mes ennemys.»
Ceste dame monstra là une grande geoero-
sité de cœur. Mais elle ne mourut pas, ce dira quelqu'un , comme elleavoit dict. Elle ne laissa pourtant à sentir plusieurs approches de la mort ; et aussy que , ptustost que mourir , elle fit mieux de vouloir vivre , pour monstrer à ses ennemys qu'elle ne les craignoit point , et que, les ayant veus d'autres fois bransler et s'humilier soubs elle, n'en vonloit faire de mesmes en leur endroict , et leur monstrer si bien leste et visage qu'ils n'osèrent jamais luy faire desplaisir. Mais bien mieux ! dans deux ans ils la recherchèrent plus que jamais, et rentrèrent en amytié, comme je vis : ainsy qu'est la coustume des grands et grandes , qui ont peu de tenue en leurs amyliés, et s'accordent aysement en leurs différends, comme larrons en foyre,ets'ayment et se bayssent de mesmes : ce que nous autres petits ne faisons pas ; car , ou il se faut battre, vanger et mourir, ou en sortir par des accords bien poinctillés, bien tamisés et biensolcmnisés; et si nous en trouvons mieux.
Il faut certes admirer ceste dame de ce traict, commecousiumierementees grandes, qui traitlent les affaires d'Estat , font tousjours quelque chose de plus que l'ordinaire des autres. Voylà pourquoy le feu roy Henry troisiesme dernier et la reyne sa mere n'aymoient nullement les dames de leur cour qui missent tant leur esprit et leur nez sur les affaires d'Estat, ny s'en meslassent tant d'en parler, ny de ce qui touchoit de près en faicl du royaume , comme ( disoienf Leurs Majestés) si elles y avoient grand part et qu'elles en dussent estre herilieres, ou du tout pour mieux qu'elles y rapportassent la sueur de leur corps ou y menassent les mains, comme les hommes, à le maintenir : mais elles, se donnants du bon temps, causants soubs la cheminée, bien ayses en leurs chaises, ou sur leurs oreillers, ou sur leurs couchettes, devisoient bien à leur ayse du monde et de l'Estat de la France , comme si elles faisoient tout. Sur quoy repartit une fois une dame de par le monde , que je ne nommeray point, qui , se mcslant d'en dire sa râtelée aux premiers estais à Bloys, I^urs Majestés luy en firent faire la petite réprimande , et qu'elle se meslast des affaires de sa maison et à prier Dieu. Elle, qui estoit un peu trop libre en parolles, respondit :« Du «temps que les roys, princes et grands seio gueurs se croisoient pour aller outre mer et
«faire de si beaux exploicls en la terre sainctc, «certainement il n'estoil permis à nous autres « femmes que de prier, orer, faire vœux et jeus- «nes, afin que Dieu leur donnast bon voyage « et bon i clour; mais despuis que nous les voyons «aujourdhuy ne faire pas plus quenous.il a nous est permis de parler de tout : car, prier «Dieu pour eux , à cause de quoy, puisqu'ils ne «font pas mieux que nous?»
Cestc parollc , certes , fut par trop audacieuse , aussy luy cuida-elle couster bon ; et eut une giaude peine d'obtenir reconciliation cl pardon , qu'il fallut qu'elle demandast; et, sans un subject que jedirois bien, elle recevoit l'affliction et punition tout entière , et bien outrageuse.
Il ne lait pas bon quelqucsfois dire un bon mot comme cestuy-cy, quand il vient à la bouche; ainsy que j'ay veu plusieurs personnes qui ne s'y sçanroient commander ; car elles sont plus desbordées qu'un cheval de Barbarie; et, trouvant un bon brocard dans leur bouche, il faut qu'ils les crachent, sans espargner ny parents, ny amys , ni grands. J'en ay cognu force à nostrecour de telle humeurs, et lesappelloiMm, marquis et marquises de belle-bouche : mais aussy bien souvent s'en trouvaient du guet.
Or, comme j'ay desduict la générosité d'aucunes dames en aucuns beaux faicts de leurs vies , j'en veux descrirc aucunes qu'elles ont monstre en leur mort. Et , sans emprunter aucun exemple de l'antiquité , je ne veux alléguer quccesluy-cy de feue madame la régente, mere du grand roy François. Ce fut en son temps , ainsy que je l'a y ouy dire à aucuns et aucunes qui l'ont veue et cognue, une très-belle dame , et fort mondaine aussy. Et fut cela, mesmes en son age descroissant. Et, pour ce, quand on luy parloit de la mort , en hayssoil fort le discours, jusqu'aux prescheurs qui en partaient en leurs sermons : « Comme, ce disoit-elle , «si on ne sceust pas assez qu'on drbvoit tous « mourir un jour ; et que tels prescheurs, quand «ils ne sçavoient dire au ire chose en leurs ser- «mons, et qu'ils estoient au bout de leurs lettons, comme gens ignares, se mettoient sur «teste mort. » La feue reyne de Navarre, sa fille, n'aymoit non plus ces chansons et prédications mortuaires que sa mere.
listant doneques venue la fin destinée, et gi-
GALLANTES.
sant dans son lict, trois jours advant que mourir, elle vit la nuict sa chambre toute en clarté, qui estoit transpercée par la vitre. Elle se courrouça à ses femmes de chambre qui la veilloient pourquoy elles faisoient un feu si ardant et esclairant. Elles luy respondirent: qu'il n'y avoit qu'un peu de feu , et que c'estoit la lune qui ainsy esclairoit et donnoil telle lueur. «Gom- «ment ! dit-elle, nous en sommes au bas ; elle «n'a garde d'esclairer à ceste heure.» El soudain , faisant ouvrir son rideau , elle vit une cornette qui esclairoit ainsy droict sur son lict. a Ha! dit-elle, voylà un signe qui ne paroist « pas pour personnes de basse qualité. Dieu le « fait paroistre pour nous autres grands et gran- «des. Refermez la fenestre : c'est une cornette «qui m'annonce la mort; il se faut donequet « préparer, i» Et le lendemain au matin, ayant envoyé quérir son confesseur, fit tout le debvoir de bonne chreslienne , encor que les médecins l'asseurassent qu'elle n'estoit pas là. «Si «je n'avois veu , dit-elle , le signe de ma mort, a je le croirais , car je ne me sens point si bas ; » et leur conta à tous l'apparition de sa cornette. Et puis, au bout de trois jours, quittant les songes du monde, trespassa.
Je ne sçaurois croire autrement que les grandes dames, et celles qui sont belles, jeunes et honnestes , n'ayent de plus grands regrets de laisser le monde que les autres ; et loutesfois, j'en vais nommer aucunes qui ne s'en sont point souciées , et volontairement ont receu la mort , bien que sur le coup lannonciation leur soit fort amere et odieuse.
La feue comtesse de La Rochefoucaull, de la maison de Roye, à mon gré et a d'autres une des belles et agréables femmes de France, ainsy que son ministre (car elle estoit de la religion comme chascun sçait) luy annonça qu'il ne falloit plus songer au monde , et que son heure estoit venue, et qu'il s'en falloit aller à Dieu qui l'appelloit, et qu'il falloit quitter les mondanités , qui n'cstoienl rien au prix de la béatitude du ciel , elle luy dit : «Cela est bon , « monsieur le ministre , à dire à celles qui n'ont «pas grand contentement et playsir en cestuy- «cy , et qui sont sur le bord de leur fosse; mais « à moy , qui 11e suis que sur la verdeur de mon «age et de mon playsir en cesle-cy, et de ma «beauté, vostre sentence m'est fort amere. Et
HUIT1ESME
o d'autant que j'ay plus de subject de m'aymer «en ce monde qu'en tout autre , et regretter à « mourir , je vous veux monstrer en cela ma gecnerosité, et vous asseurer que je prends la «mort à gré, comme la plus vile, abjecte, basse, «laide et vieille qui fusl au monde.» Et puis s'estant mis à chanter des psaumes de grande dévotion , elle mourut.
Madame d'Espemon , de la maison de Caudale, fut assaillie d'une maladie si soudaine, qu'en moins de six ou sept jours 'elle fut emportée. Advant que mourir, elle tenta tous les moyens qu'elle put pour se guérir, implorant le secours de Dieu et des hommes par ses prières très-devotes, et de tous ses amys , serviteurs et servantes, luy faschant fort qu'elle vinst mourir en si jeune aage ; mais, aprèsqu'on luy eust remonstré qu'il falloit à bon escient s'en aller à Dieu, et qu'il n'y avoit plus aucun remède: «Est-il vray? dit-elle; laissez-moy «faire; je vais doneques bravement me re- « soudre. » Et usa de ces mesmes et propres mots. Et, en haussant ses beaux bras blancs, et en touchant ses deux mains l'une contre l'autre, et puis, d'un visage franc et d'un cœur asseuré, se présenta à prendre la mort en patience, et de quitter le monde, qu'elle commança fort a abhorrer par des parolles très-chrestiennes ; et puis mourut en très-devote et bonne chrestienne, en l'âge de vingt-six ans, et l'une des belles et agréables dames de son temps.
On dit qu'il n'est pas beau de louer les siens, nais aussy une belle vérité ne se doit pas celer ; et c'est pourquoy je veux ici louer madame tfAubetcrrc, ma niepee, fille de mon frère aisné, laquelle, ceux qui l'ont veue à la cour ou ailleurs, diront bien avecques moy avoir esté l'une des belles et accomplies dames qu'on eust sceu veoyr, autant pour le corps que pour l'amc. Le corps se monstroit fort à plain et extérieurement ce qu'il estoit , par son beau et agréable visage, sa taille, sa façon et sa grâce; pour l'esprit, il estoit fort divin, et n'ignoroit rien ; sa parollc fort propre, naïfve, sans fard, et qui couloit de sa bouche fort agréablement, fust pour la chose sérieuse, fust pour la rencontre joyeuse. Je n'ay jamais veu femme, selon mon opinion, plus ressemblante nostre reyne de France Marguerite, et d'air et de ses perfections, qu'elle; aussy I ouis-jc dire une fois à la
reyne mere. C'est un mot assez suffisant pour ne la louer davantage ; aussy je n'en diray pas plus : ceux qui l'ont veue ne me donneront, je m'asseure, nul drsmenly sur ceste louange. Elle vint a estre tout a coup assaillie d'une maladie qui ne se put point bien cognoistre des médecins, qui y perdirent leur latin ; mais pourtant elle avoit opinion d'estre empoisonnée ; je ne diray point de quel endroict; mais Dieu vangera tout, et possible les hommes. Elle fit tout ce qu'elle put pour se faire secourir, non qu'elle se souciast, disoil-clle, de mourir; car dés la perte de son mary, elle en avoit perdu toute crainte, encor qu'il ne fust certes nullement égal à elle, ny ne la meritast, ny les belles larmes non plus qu'elle jet toit de ses beaux yeux après sa mort; mais eust-elle fort désiré de vivre encor un peu pour l'amour de sa fille, quelle laissoit lendrette , tant ceste occasion estoit belle et bonne ! et les regrels d'un mary sot et fascheux, sont fort vains et légers.
Elle, voyant doneques qu'il n'y avoit plus de remède, et sentant son poulx, qu'ellc-mesme tastoit et cognoissoil fringant (car elle s'entendoit a tout), deux jours advant qu'elle mourust, envoya quérir sa fille, et luy fit une exhortation . très-belle et saincte, et telle que possible ne sçay-je mere qui la pust faire plus belle ny mieux représentée, autant pour l'instruire à bien vivre au monde, que pour acquérir la grâce de Dieu; et puis luy donna sa bénédiction, luy commandant de ne troubler plus par ses larmes son ayse et repos qu'elle alloit prendre avecques Dieu. Puis elle demanda son miroir, et s'y arregardant très-fixement : «Ah ! «dit-elle, traistre visage a ma maladie, pour «laquelle tu n'as changé (car elle le monstroit «aussy beau que jamais)! maisbienlost la mort «qui s'approche en aura la raison, qui te ren- «dra pourry et mangé des vers.» Elle avoit aussy mis la pluspart de ses bagues en ses doigts; et les regardant, et sa main et tout, qui estoit très-belle :«Voylà, dit-elle, une monda- «nité que j'ay bien aymée d'autresfois; mais à «ceste heure, de bon cœur je la laisse, pour me «parer en l'autre monde d'une autre plus belle « parure. » Et voyant ses sœurs qui pleuraient à toute outrance auprès d'elle, elle les consola et pria de vouloir prendre eu gré avecques elle ce qu'il plaisoil à Dieu de luy envoyer; et que,
DES DAMES GALLANTES.
s'estans (ousjourssi fortaymécs, elles n'eussent regret a ce qui luy apportoit de la joie et contentement ; et que l'amytié qu'elle leur avoit tousjours portée durerait éternellement avecques elles, les priant d'en faire le semblable, et mesmes à l'cndroicl de sa fille : et les voyant renforcer leurs pleurs, elle leur dit encor : a Mes sœurs, si vous m'aymez, pourquoy ne a vous rejouissez-vous avecques moy de l'es- « change que je fais d'une vie misérable avec- «ques une très-heureuse? Mon ame, lassée de «tant de travaux, désire en estre desliée, et «estre en lieu de repos avecques Jcsus-Clirist «mon sauveur; et vous la souhaitez encor at- « tachée a ce chetif corps, qui n'est que sa pri- «son et non son domicilie. Je vous supplie «doneques, mes sœurs, ne vous affliger da- « vantage.»
Tant d'autres pareils propos beaux et chrestiens , dit-elle, qu'il n'y a si grand docteur qui en eust pu proférer de plus beaux, lesquels je coule. Sur-(out elle demandoit à veoyr madame de Bourdcille sa mere, qu'elle avoil prié ses sœurs d'envoyer quérir, et souvent leur disoit : « Mon Dieu ! mes sœurs, madame de «Bourdeille ne vient-elle point? Ah! que vos «courriers sont longs! ils ne sont pas guieres «bons pour faire dilligences grandes el postes. » Elle y alla, mais ne la put veoyr eu vie, car elle estoit morlc une heure debvant.
Elle me demanda fort aussy, qu'elle appelloit tousjours son cher oncle; et nous envoya le dernier adieu. Elle pria de faire ouvrir son rorps après sa mort, ce qu'elle avoit tousjours fort détesté, afin, dit-elle à ses sœurs, que la cause de sa mort leur estant plus à plain des- COU verte, cela leur fust une occasion, et à sa fille, de conserver et prendre garde à leurs vies; «car, dit-elle, il faut que j'advouc que je u soupçonne d'avoir esté empoisonnée despuis «cinq ans avecques mon oncle de Branthome et « ma sœur la comtesse de Durtal ; mais je pris le «plus gros morceau : non toutesfois que je «veuille charger personne, craignant que ce « soit à faux , et que mon ame en demeure char- «gée, laquelle je désire estre vuydc de tout «blasmc, rancune, inimytié et pesché, pour « voiler droict à Dieu son créateur. »
Je n'aurois jamais faict si je disois tout: car ses devis furent grands cl longs , et point se
ressentans d'un rorps fanny, esprit foibte ét décadent. Sur ce, il y eut un gentilhomme son voysin, qui disoit bien le mot, et avoit aymé à causer et bouffonner avecques luy, qui se présenta, Elle luy dit : «Ah! mon amy! H se faut « rendre à ce coup , et langue et dague , et tout «à Dieu!»
Son médecin et ses sœurs luy vouloient faire prendre quelque remède cordial : elle les pria de ne luy en donner point : «car ils ne servi- «roient rien plus, dit-elle, qu'à prolonger ma « peine et relarder mon repos. » Et pria qu'on la laissast : et souvent l'oyoit-on dire : « Mon « Dieu , que la mort est douce î et qui l'eust ja- « mais pensé ?» Et puis , peu à peu , rendant ses esprits fort doucement, ferma les yeux, sans faire aucuns signes hideux et affreux que la mort produit sur ce poinct à plusieurs
Madame de Bourdeille, sa mere, ne tarda guieres à la suivre; car la mélancolie qu'elle conceut de cestc honneste fille l'emporta dans dix-huict mois, ayant esté malade sept mois, ores bien en espoir de guérir et ores en desespoir; et dès le commancement elle dit qu'elle n'en reschapperoil jamais, n'appréhendant nullement la mort, et ne priant jamais Dieu de luy donner vie ny santé, mais patience en son mal, et sur-tout qu'il luy envoyait une mort douce et point aspre el langoureuse; ce qui fut, car, ainsy que nous ne la pensions qu'esvanouie, elle rendit l'ame si doucement qu'on ne luy vil jamais remuer ny pieds, ny bras, ny jambe, ny faire aucun regard affreux ny hideux; mais, contournant ses yeux aussy beaux que jamais, trespassa, et resta morte aussy belle qu'elle avoit esté vivante en sa perfection.
Grand dommage certes, d'elle et de ces belles dames qui meurent ainsy en leurs beaux ans ! si ce n'est que je croy que le ciel, ne se contentant de ses beaux flambeaux qui dès la création du monde ornent sa voûte, veut par elles avoir outre plus des astres nouveaux pour nous illuminer, comme elles ont faict estaus vives, de leurs beaux yeux.
Ccstc-cy , et non plus.
Vous avez eu ces jours passés madame de Balagny, vraye sœur* en tout de ce brave
1 Brantôme a fait le tombeau de celte dame d'Au-
HUITIESME
Bussy. Quand Cambray fut assiégée, elle y fit tout ce qu'elle put, d'un cœur brave et généreux, pour en deffendre la prise : mais après s'estre en vain esvertuée par toutes sortes de deffenses qu'elle y put apporter, voyant que c'estoit faict, et que la ville esloit en la puissance de l'ennemy, et la citadelle s'en alloitde mesmes,ne pouvant supporter ce grand crevecœur de dcsloger de sa principauté (car son mary et elle se faisoient appeller prince et princesse de Cambray et Cambrcsis; titre qu'on trouvoit parmy plusieurs nations odieux et trop audacieux, veu leurs qualités de simples gentilshommes), mourut et creva de tristesse dans la place d'honneur. Aucuns disent qu'ellemesme se douna la mort, qu'on trouvoit pourtant estre acte plustost payen que chreslien. Tant y a qu'il la faut louer de sa grande générosité en cela et de la remonstrance qu'elle fit à son mary à l'heure de sa mort, quand elle lu y dit : Que te reste-il, Balagny, de plus vi- «vre après ta désolée infortune, pour servir de «risée et de spectacle au monde, qui te mons- • trera au doigt, sortant d'une si grande gloire a où tu t'es veu haut eslevé, en une basse for- « tune que je te voy préparée si tu ne fais comme «moy? Apprens doneques de moy à bien «mourir et ne survivre ton malheur et ta des- «rision. » C'est un grand cas quand une femme nous apprend à vivre et mourir! A quoy il ne voulut obtempérer ny croire ; car, au bout de sept ou huict mois, oubliant la mémoire prestement de ceste brave femme, il se remarya avecques la sœur de madame de Monceaux, belle certes et honneste damoiselle; monstrant à plusieurs qu'enfin il n'y a que vivre, en quelque façon que ce soit.
Certes la vie est bonne et douce; mais aussy une mort généreuse est fort à louer, comme ceste-cy de ceste dame, laquelle, si elle est morte de tristesse, est bien contre le naturel d'aucunes dames, qu'on dit estre contraires au naturel des hommes ; car elles meurent de joye et en joye.
Je n'en allegueray que ce seul conte de madamoiselle de Limeuil l'aisnée , qui mourut à la cour estant l'une des filles de la reyne. Durant sa maladie dont elle trespassa , jamais le bec ne luy cessa, ains causa tousjours; car elle, esloit fort grand parleuse , brocardeuse et
très-bien et fort à propos , et très-belle avecques cela. Quand l'heure de sa mort fut venue, elle fit venir à soy son vallet (ainsy que les filles de la cour en ont chascune le leur) ; et s'appelloit Julien, qui jouoit très-bien du violon: a Julien, luy dit-elle, prenez voslre «violon et sonnez-moy tousjours, jusqu'à ce «que me voyez morte (car je m'y en vais), la «desfaicte des Suisses, et le mieux que vous «pourrez : et quand vous serez sur le mot, « tout est perdu , sonnez-le par quatre ou cinq «fois, le plus piteusement que vous pourrez:» ce que fit l'autre, et elle-mesme luy aydoit de la voix : et quand ce vint à tout est perdu , elle le recita par deux fois ; et se tournant de l'autre costé du chevet, elle dit à ses compaignes: «Tout est perdu à ce coup, et à bon escient;» et ainsy deceda. Voylà une mort joyeuse et plaisante. Je tiens ce conte de deux de ses compaignes dignes de foy, qui virent jouer le mystère.
S il y a ainsy aucunes femmes qui meurent de joye ou joyeusement, il se trouve bien des hommes qui en ont faict de mesmes ; comme nous lisons de ce grand pape Léon , qui mourut de joye et liesse, quand il vit nous autres François chassés du tout hors de l'Estat de Milan, tant il nous portoit de haine !
Feu li le grand prieur de Lorraine pri une fois envie d'envoyer en course vers le Levant deux de ses galleres soubs la charge du capitaine Beaulieu, l'un de ses lieutenans, dont je parle ailleurs. Ce Beaulieu y alla fort bien, car il estoit brave et vaillant. Quand il fut vers l'Archipelage, il rencontra une grande nau » vénitienne bien armée et bien riche: il la commança à la canonner; mais la nau luy rendit bien sa salve ; car de la première volée elle luy emporta deux de ses bancs avecques leurs forçais tout net, et son lieutenant, qui s'appelloit le capitaine Panier, bon compaignon,qui pourtant eut le loysir de dire ce seul mot, et puis mourir : « Adieu paniers, vendanges sont faites. » Sa mort fut plaisante par ce bon mot. Ce fut â M. de Beaulieu à se- retirer, car ceste nau estoit pour luy invincible.
La première année que le roy Charles neufiesme fut roy, lors de l'edict de juillet,
1 Vaisseau.
qui se tenoit au fauxbourg Sainct-Germain, nous vimes pendre un enfant de la mat te là mesme, qui avoit dérobé six vaisselles d'argent de la cuisine de M. le princedeLaRochc-sur-Yon. Quand il fut sur l'eschelle , il pria le bourreau de iuy donner un peu de temps de parler, et se mit sur le devis, en remonstrant au peuple qu'on le faisoit mourir à tort : «car, disoit-il, «jen'ay point jamais exercé mes larcins sur de a pauvres gens, gueux et mallotrus, mais sur «les princes et les grands, qui sont plus grands «larrons que nous et qui nous pillent tous les «jours; et n'est que bien faict de repeter «d'eux ce qu'ils nous dcsrobent et nous pren- «nent. » Tant d'autres sornettes plaisantes ditil, qui seroient superflues de raconter, si-non que le prestre qui estoil monté sur le haut de l'eschelle avecques luy, et s'estoit tourne vers le peuple, comme on voit, luy escria : « Mes- ■ sieurs, ce pauvre patient se recommande à «vos bonnes prières; nous dirons tous pour luy «et sonamc un Paternoslerel un Ave Maria, «et chanterons Sahe, et que le peuple luy « respon île. » Lediet patient baissa la teste, et regardant ledicl prestre, commança à brailler comme un veau, el se moqua du prestre fort plaisamment, puis luy donna du pied cl l'envoya du haut de l eschelle en bas, si grand sault qu'il s'en rompit une jambe. «Ah ! monsieur le «prestre , par Dieu, dit- il, je sçavois bien que «je vous deslogerois de là. Il en a , le gallant. « L'oyant plaindre , se mit à rire à belle gorge déployée , et puis luy-mesme se jella au vent. Je vous jure qu'à la cour on rit bien de ce traict, bien que le pauvre prestre se fust faict grand mal. Voylà une mort certes non guiercs triste.
Feu M. d'Estampes avoit un fou qui s'appelloit Colin, fort plaisant. Quand sa mort s'approcha , M. d'Estampes demanda comment se porloit Colin. On luy dit: «Pauvrement, «monsieur; il s'en va mourir, car il ne veut «rien prendre. — Tenez , dit M. d'Estampes , «qui lors esloit à table, portcz-luy ce potage, «et dites-luy que, s'il ne prend quelque chose «pour l'amour de moy. que je ne l'aymeray «jamais , car on m'a dict qu'il ne veut rien «prendre.» L'on fit l'ambassade à Colin, qui . ayant la mort entre les dents, fit response : «Et qui sont-ils ceux-là qui oui dict à monsieur