‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, abbé séculier de Brantome et d'André, vicomte de BourdeilleChapitre 97 sur 161 · SEPTIESME OPUSCULE · texte numérisé non relu

SEPTIESME OPUSCULE

Epistre aedicaloire à très-haute et très-grande princesse , la reyne Marguerite , fille de France , ma très-illustre dame et maislresse , sur la harangue suivante.

Je vous envoie en cor ce second eschantillon, que j'ay traduit en françois, du dixiesme livre de Lucain, ou plustosl de son honneste femme, Polla Argentaria, gentille dame romaine, et Tune des plus accomplies en beauté et vertus qui fust de son temps, comme je vous ay dict ailleurs. C'est la harangue que fit ceste belle reyne Cleopatre à Jules Caesar , lorsqu'il arriva en Egypte, ensemble la forme du festin qu'elle luy fil par amprés.

( Je m'est i me rois bien heureux, madame, si vous y prenez quelque plaisir; car ma plume ne vole que pour vous, bien qu'elle ayt le vol trop bas, para alcanzar sus allas virtudesy dignasalabanzasK Si j'eusse pu, madame, au lieu de cest eschantillon vous en traduire un des livres tout entiers, ainsy que vous me l'aviez commandé, je l'eusse faict. Mais, despuis deux ans, j'ay eu mon esprit si inquietté et si vague de tout enthousiasme, que je n'y ay pu travailler. Possible que quelque jour il me saisira et surprendra tout à coup, que je vous en fairay une version de tel livre des dix que je pourray choisir vous estre agréable et digne de vous, ou que me le commanderez vous mesmes.

HU1TIESME OPUSCULE.

Harangue que fit la reyne Cleopatre à Jules Ceesar, lorsqu'il vint en Egypte, poursuivant Pompée.

Argument pour mieux entendre le tout , tiré du livre X de Lucain , ou plustost de son honneste femme, qui paracheva ses livres, ainsy que j'ay dict en la traduction de l'harangue dudict Caesar et Pompée, avant la battaille de Pharsalle.

Après que Caesar eut gaigné la battaille de Pharsalle, ne se contentant de la victoire du champ, il la voulut poursuivre plus avant, et tirer vers l'Egypte, où Pompée avait pris sa retraite; sur les sablons de laquelle Caesar n'eut plustost mis le pied, que sa fortune et le destin de la malheureuse Egypte entrèrent en contention, à sçavoir si la puissance royale de ces grands Ptolomées fleschiroient soubs les Romains, ou bien si les armes des Egyptiens osteroientà l'univers, avecques la teste du vaincu , celle du victorieux.

La mort et la calamité de Pompée servirent bien en cela d'instruction à Caesar, pour se garder de la perfidie de l'Egyptien, et conservation pour luy et du peuple romain , à ce que désormais ces grandes plaines et longues campaignes du Nil ne servissent plus à les engraisser des sépultures des Romains. Et par ce , Caesar , fai-

1 Cest -à-dir«, dijïucs louantes.

pour atteindre ses hautes vertus et ses

. sant semblant d'estre asséuré quelque peu delà foy de ces Egyptiens, sur le gage de la mort de Pompée , et les erres d'une telle meschanceté, se met à suivre ses bandes et légions vers la ville de Paretonie. Mais le peuple , le voyant entrer dans le royaume avecques main armée, et enseignes desployées , et marques d'un consul romain , commança avoir peur, à murmurer et se plaindre que la majesté royale d' Egypte estoit fort diminuée par la présence deCaesaretdes Romainsses gens de guerre. Ce qui donna a penser à Caîsar que les choses ne se passeroient sans bruit, et de croyre que Pompée n'a voit point esté perdu, tant à cause de luy ny à sa considération, que pour autre meschant subject; ce qui le ht adv iser à soy. Par quoy, faisant bonne contenance, et dissimulant l'éminencc du mal, nullemeoJL toutesfois estonné ny failly de cœur, s'en va à dessein visiter les temples et les dieux de là, ensemble les superbes sépultures des roys anciens, et sur-tout du grand roy Alexandre, qu'il admira fort, non qu'il se souciast autrement de leurs dieux, de leur révérence, ny de leurs reliques, non pas mesmes de leur or et richesses. Là dessus vous voyez fort bien escrite et représentée la fortune bonne et maie dudict Alexandre, (pi i est chose certes belle a veoyr en ce livre.

Sur ces entrefaicles arrive cesie grande et belle reyne Cleopalre, sur une gallere de deux rames par banc seulement , et la première et plus belle chose qu'elle fit d'abord, c'est qu'elle gaigne le capitaine et la garde de la forteresse du Phar (il n'y a rien qu'une grande beauté ne gaigne et ne corrompe ), sans que Cœsar en srache rien, monstrant elle par là son gentil esprit et courage, pour s'introduire là dedans pour le veoyr et l'aymer, et le tenir, comme elle s'en asseure bien, par le remède de ses ex! résines beautés qu'elle portoit sur elle; ne se promettant rien moins que de l'espouscr, et avoir sa part etmoictié avecques luy eu l'empire romain, ou bien le gaigner autrement, et le réduire à sa totale disposition. Quel brave cœur, et grand ambitieux dessein de princesse ! La voylà doneques venir vers luy avecques une 'fort belle grâce et asseurance, et une mine assez triste, non pourtant qu'elle jettast jamais larme de se* beaux yeux; et pour aoruer sa tristesse feinte, elle 8'estoit accommodée de ses cheveux gentiment espars , en tant qu'il falloit scion sa grande

MUNTOM. U.

i DIVEUS. 465

beauté , dit l'histoire , fust ou négligemment , selon sa jeunesse, ou par curiosité; et puis elle parla ainsy :

Caesar, si , pour estre sortie de ceste grande et noble race de Lagus et des Ptolomées , mes anciens et braves prédécesseurs , et qu'en mdy vous y recoignoissiez quelque certaine marque de vertu et noblesse, je suis maintenant hirs de mon royaume , bannie pour jamais de mon sceptre paternel. Mais si la puissance dextre m'y veut une fois remettre et retourner à mon premier estât et félicité , lors estant reyne de faict, je vous embrasseray les pieds.

Tu viens à nous comme un bel astre luysant et propice , et comme un juste et fort équitable juge : ce que m'eslant par toy octroyé , je ne seray pas la première qui a commandé en ce royaume, et en a eu la domination; car l'Egypte s'est apprise à rendre obeyssanceà une reyne, sans distinction ny différence de sexe Mesmes, par la loy testamentaire et dernière volunté de mon pere, il voulut le droit du royaume et du lict royal m estre commun par maryage avecques mon frère Ptoloméeetque je fusse héritière par moyclié du royaume Quant à mon frère, je veux fort bien qu'il ayme sa sœur, et jamais je ne luy desnieray toute obeyssance, mais que ce sok en tant qu'il sera remis en la franchise de sa première liberté, et qu'il ne soit plus subject soubs la tyrannie et gouvernement de Pbolinus.

Ce n'est pourtant , Cœsar , que je m'en veuille prévaloir; mais, au moins, délivrenous de ceste honte et de ce meschant homme. Qu'est-il besoing qu'un tel petit gallant que ccluy-là, serviteur de noxtrc maison, meschant et viscicux, soit officier de nosire couronne, et y règne, et que les vrays eufans soient repousséset oppressés? Arrache- nous doncques.Cxsar, les armes et l'arrogance de ce vilain, qui sont pollues et exécrables parla mort de plusieurs, et principalement du grand Pompée

Commande doneques que le roy mon frerc règne, et aye la régence de ce royaume asseurée. Et quny, Cœsar, penseriez-vous quece maraul , estant devenu fier et arrogant, pour avoir faict mourir Pompée, qu'il ne conçoive pas en soy et ne machine pas en son ame d'en user de mesmes encontre vous, s'il peut, comme desja il le semble, estant en armes, qu'il y bransle ?

Cequc les hauts dieux veuillent destourner. Au reste, pour avoir faict mourir Pompée, ce n'est pas si grande gloire pour luy qu'il s'en puisse prevalloir ny tant se vanter, ny si grand bien aussy pour toy que tu luy en doives sçavoir pré ; et je m'asseure, Cœsar , que dans vostre ame généreuse vous n'en jugiez l'acte beau , ay luy en voulez pas plus de bien.

Certes, ces parolles de ceste grande reyne furent très-belles et bien dictes, et bien qu'elles fussent élégamment prononcées, et de grande majesté et belle grâce, car elle estoit trèseloquenie et diserte, et de plus qu'elle parloit distinctement sept ou huict langues sans avoir truchement ; mais il faut croyre, dit noslre Lucain, que toutes ces belles parolles esloient vaines sans son extresme beauté qui y fit plus que tout ; car Ciesar ne l'eut pas pluslost regardée qu il en devint tout espris. Si bien que la nuict d'amprès (non de la façon sotte que le dit Plutarche, qu'elle entra en sa chambre, mais d'autre plus gentille ) elle corrompit son juge, qui s'y laissa aller fort doucement.

Apres doneques que Ptolomée eut acquis et acheté la paix par dons et presens que fit Clcopatre à Cassar, il la fallut célébrer par beaux festins et sumptueux banquets royaux , pour i'esjouyssancc desquels en fut faict un si superbe appareil, et si grande monstre de magnificences, que les Romains, auparad vaut fort grossiers , disoient tous n'en avoir jamais veu de pareilles, car le palais royal, où estoit appresté le festin, estoit en forme et semblancc d'un temple de Rome, et qu'à grand peine les aages advenir, tant dissolus en délices seroieni-ils , n'en srauroient faire un semblable. Les soliveaux du plancher estoient tous couverts et lambrissés d'or, qu'on avoit mis dessus avecques artifice merveilleux, lit n'esioit ceste maison royale embellie ny ornée de marbre, comme estoit par l'y voire et Jcs perles précieuses meslées parmy. L'agate s'y faisoit bien recognoistre sur-tout par son esclair brillant ( le latin de Lucain l'appelle non seg/u's Jc/iales). De mesmes en estoit le porphyre rougissant ; la cornaline y estoit si abondante, qu'elle servoit de pavé et se foulloit aux pieds d'un chascun. Le bois exquis de l'ebeone égyptien ou

I indien ne couvroit ces grands seuils des portes, mais servoit seulement pour souslcnir la maison royale, non pour l'embellir nullement, tenant lieu là d'un bois vil et vulgaire. L'yvoire indien couvroit entièrement le devant de la salle. Les cscailles de la tortue indienne, incisées en lames, servoient fort d'ornement avecques les perles entremeslées par un merveilleux artifice, et plusieurs csmeraudes colorées, accoinpaignées ensemble. Les grosses perles fines, et très-exquises , paroissoient de toutes parts sur les licts où l'on fesiinoit, lesquels estoient teudus d'un fin pourpre tyrien. Bref, tout y reluysoit. D'uneaulre part, les pavillons lyssus en forme de plumes reluysoient extresmement, à cause de l'or sursemé par dessus, et des filets variés et diversifiés de diverses couleurs, que les Egyptiens ont accoustumé de mettre en œuvre parmy leurs toilles quand ils les tissent ; si que c'estoil chose fort belle à veoyr.

Or après, pour le service des tables, Ton y voyoit un grand nombre d'esclaves et de serviteurs de bonne façon, distingués les uns d'avecques les autres, et différents en couleurs, en beauté et en aage. Les uns portoient cheveux aucunement noirs, autres blonds , si que Carsar mesme advoua n'avoir veu dételles ni si belles perrucques en la Germanie, où il avoit faict la guerre. Les autres avoient les cheveux crespés, frisés, entortillés, regrillés et fort renversés en haut. Là aussi estoit la malheureuse jeunesse des eunuques efféminés, privés de toute force humaine, à l'opposite desquels estoient ceux d'aage plus robuste, sans qu'aucun poil leur couvrist le visage ; après lesquels se représentait une belle bande de jeunesgens auxquels à grand peine commançoit encor à pousser la fleur de leur première barbe.

En tel équipage et superbe appareil commauccrent à s'asseoyr le jeune roy Ptolomée, les consuls, prêteurs, et autres grands capitaines , et Ctesar au plus haut lieu, et Cleopatre près de luy, qui , ne se contentant, pour se faire encor plus paroistre, de la grandeur de son serptre égyptien, ni de son lict royal, avoit fardé un peu son visage, et paré de richesses infinies de la mer Rouge, qu'elle avoit tiré en grande despense et curiosité, son col, sa belle et délicate gorge , sa belle leste et beaux cheveux , qui estoient tellement char-

OPUSCtLfS D1VWS. 467 gés , qu'à grand peine les pouvoit-elle sup- . révérés en grande vénération, et adorés dans

porter'.' Sur-tout on voyoit ce beau sein royal , couvert seulement d'un ouvrage de soye deSy

leurs temples.

On bailloit l'eau à laver dans des bassins de

don, faict à l'aiguille dans l'Egypte mesme, mais I cristal, et les couppes estoient de pierres pre-

si industrieusement eslabouré, qu'on voyoit à plein, et à travers les enlrelassures, l'allebastre de son excellente blancheur; ce qui tentoit fort Je monde.

Les tables estoient rondes, faictes de bois de citronnier, si beau et si poly que Caesar disoit luy-mesme qu'il n'en avoit point veu de plus beau en la région où il desfit le roy Juba. Les pieds des tables estoient tous d'yvoire. Tout cela fut cause qu'on reputa lors à grand blasme, ou d'une humeur fort estrange , ou fureur quasy aveuglée à Cleopatie, laquelle, par une certaine ostentation ambitieuse, et vanité de gloire, alla ainsy monstrer et cstendre toutes ses richesses et grands trésors à Csesar son hoste, et armé, et l'exposer à son avarice. Elle estoit plut advisée que ceux qui en parloient , car sa beauté la garanlissoit de tout ; aussy que Caîsar avoit l'ame trop noble et glorieuse pour tendre à si vile entreprise d'avarice, et en faite son magasin.

Il estoit pourtant à craindre que, bien qu'il fftist si noble et généreux, qu'il ne fist (disoient aucuns du festin ) de mesmes que rirent les anciens Fabrices, les Curies et Ciucinates, qui faisoienl tant d'estat de la pauvreté ; si desiroient-ils pourtant tousjours eu leurs charges d'accumuler de grands deniers, trésors et richesses pour les emporter à Rome, et en triumpher mieux. Caîsar, à leur exemple, en pouvoit faire autant. Mais de là il en sortit Içs mains vuides et nettes. Non, non, il ne vouloit rien de ceste belle princesse, si-non ce quYlle portoit sur elle , qui valoit bien tout un trésor d'or massif.

Nonobstant tout , elle fait servir tous ses mets en vaisselle d'or , où estoient toutes sortes de viandes que la terre , l'air , la mer et les rivières pouvoiem fournir, qu'elle avoit faict rechercher et apporter de toutes parts très -curieusement, pour mieux embellir la feste et le festin, sa grande sumptuosité et généreuse ambition d'honneur; mesmes qu'elle ne pardonna pas aux dieux d'Egypte, qui n'y fussent mangés, comme furent aucuns oyseaux et animaux, lesquels sont tenus là pour dieux, et pour tes

cieuses, toutes d'une pièce, si grandes, qu'elles recepvoient du vin pour boire en assez suffisance : et ce vin n'estoit celuy qui s'amasse en la vigne de Mareotide d'Egypte, qui se servoit à la table, mais c'esloit de celuy que produit l'isle de Meroé, ayant goust de vin vieux, pour estre de mesmes purifié en sa boette et sa parfaiclc bonté; si qu'on eust dict que c'esloit vray vin de Falerne, la force duquel estojt telle qu'elle ne se pouvoit malter.

Ce ne fut pas tout; car lesfestinés receurent des chappaux et guirlandes tisseues de fleurs de narde florissante, et rendant une odeur fort suave, entremeslées avecques des roses qui ne fiestrissenl jamais eu Egypte, et gardent tousjours leur beauté et leur senteur. Si fut aussy respandu sur leurs cheveux force cynamonc d'Ethiopie, l'odeur et la sincérité duquel n'avoit point eslée altérée ny gastée par l'attouchement des hommes qui l'avoicut apportée d'où elle estoil née et sortie.

Ce fut , de vray, où Cœsar apprit premièrement à consommer et despendre par veine superfluité les richesses qu'il avoit de longue main , qui ça qui là, amassées des despouilJes de tant de provinces gaignées par luy. Si qu'il eut grand honte en soy d'avoir jamais faict la guerre au pauvre Pompée , qui, par manière de dire , n'avoit pas que son espée et son cheval de guerre ; qui, ne s'estanl jamais soucié d'amasser trésors , n estoit pas digne , pour sa pauvreté, que Caîsar pi ist tant peine et travaux à luy faire la guerre, au prix des biens, richesses, magnificences et suniptuosilés des Egyptiens, après lesquels il pense désormais à trouver quelque juste occasion pour les tourmenter par les armes, et s'enrichir de leurs despouilles. A quoy ne tarda pas long-temps parcelle que luy donna Photinus, qui luy dressa de grandes menées sur sa vie, luy donnant bien de l'affaire , et le mit à tel poinct de guerre, et à si extresme danger qu'il fut contrainct se jetter dans la mer, et se sauver à nage par grande merveille, comme le descrit très-bien Lucain , où s'aydaut de soy , de sa force et de son bon courage tant qu'il put, et

de l'assistance que luy fit ce brave Ssva, l'un de ses plus renommés et favoris soldats qu'il eust point, qui le secourut et le sauva là au besoin , comme il l'avoit sauvé aussy en Epidaure, dont il l'en debvoil bien aymer : ce qu'il fit, et n'en fut jamais ingrat. Quel malheur pourtant pour ce grand capitaine , qui naguieres avoit faict trembler tout l'univers, d'avoir esté reduict à telle destresse par ce Photinus , homme de peu , qui possible n'avoit pas tiré deux fois son espéc en toute sa vie !

Ces grands capitaines ont ainsy de tels malheurs, et font de ces fautes pour n'y pourvoir: ainsy que très-bien luy avoit pronostiqué Cleopatre, que l'autre luy machinoit sa mort; mais Cœsar après la luy rendit bien bonne et chaude, comme le descrit Plutarche, et comme il laissa Cleopatre reyne paisible d'Egypte, ayant eu de luy un beau fils portant le nom de Ccsarion, qu'Octave puis amprès Iraicia fort mal; dont il eut tort, pour l'obligation qu'il avoit à son brave oncle.

Lucain ne touche pas à cela, car il en demeure court à la fin de .son livre X. Il dit bien une chose fort belle, où il iraicte qu'après ce beau festin achevé, Caisar, pour mieux passer et allonger la nuict , il prie Achorée , le grand maistre de la loi d'Egypte, de luy discourir de l'ancienneté de sa région, de leurs dieux et de leurs ceriraonies de leurs lois, des mœurs du pays , et façon de vivre du peuple , et sur-tout de la source du Nil, de .son regorgement et ressarcnient , puis après dans son lict. Ce qui est une très-belle chose à lire, que j'espere un jour possible faire veoyr en la version que j'en fairay, si j'en suis en humeur, et en bon enthousiasme qui ra'ayt bien saisy.

NEUV1ESME OPUSCULE.

DE LA ViK DE FRANÇOIS DE BOL EDEirXB ,

Préface y ou Mire de Branthome à son nepveu Henry de BourdeUle, chevallier de l'Ordre, conseiller d Estât, capitaine de cent hommes d'ordonnance, lieutenant gênerai, seneschal et gouverneur de Perigord.

Vous voulez doneques , mon vicomte et cher nepveu, sçavuir de moy, par la prière que

m'en avez faicte , aucuns traicts et falcts de ta

vie de feu M. de Bourdeille, mon pere et vostre grand-pere, afin de l'en imiter et mieux ressembler ; et vrayment de bon cœur j'en meta icy la main à la plume, pour en racconter aucuns que je luy ay veu faire et ouy dire aux vieux qui l'ont veu et cognu; car j'estois fort jeune, et de l'aage de sept ans quand il mourut.

Ce petit traicté doneques vous servira de sa représentation et image, que vous arregarderez quelquesfois, et y compasserez vos actions, lesquelles vous seront toutes louanges si les rendez semblables aux siennes , ainsy que j'espere que Dieu vous en fera la grâce, et aussy que je vois vostre semblance et naturel, qui s'y rapporte fort , tant à l'air et traicts du visage qu'à aucunes façons, plus que tous nous autres quatre ses enfans, qui sont mon frère le capitaine Bourdeille, mon frère d'Ardelay, et moy je dis en aucuns lineamens de visage et aucunes actions, air, pour la valeur et la vertu, il ne nous en eust sçeu rien reprocher s'il nous eust pu veoyr en la perfection de nos aages et valeurs. Il faut que nous vous vantions jusques-là; et croys que son ame, qui repose en paradis, s'en est beaucoup et souvent rcsjouye.

Sur cela je brise, et m'en vais accommanccr ce que desirez sçavoir, après avoir baisé les mains, mon vicomte et cher nepveu, cl asscuré qu'à jamais je vous suis un humble et obeyssanl oncle. Bourdeille.

Mcssire François de Bourdeille, vostre grand-pere, fut fils de messire François de Bourdeille, et de Ylairedu Fou en Poictou.

Je ne m'amuseray point à vous racconter l'antiquité de la maison de Bourdeille, ny des hauts faicts et beaux exploicls de guerre qu'ont accomplis nos percs, grandsperes, ayeux, bisayeux et ancestres, aux guerres qui se sont faictes, tant à la Terre-Saincie que delà et deçà les monts, soubs nos braves et vaillans roys qui esloient pour lors.

Je ne m'amuseray non plus à vous parler de l'antiquité de la maison du Fou , vernie de Bretaigne, et fort agrandie par le roy Louys XI

* Branlômc avait un troisième frère , André de Bourdeille, dont il ne parle paaici.

OPUSCULES DIVERS

et autres roys qui sont venus après, raesraes du roy François 1, qui fit espouser l'heritiere du Fou , niepce de ma grand-mere, et la filliole et cousine de vostre grand-pere, à raessire Antoine Desprez, et le fit mareschai de France, d'où sont sortis messirs de Montpezat que l'on voit aujourd'huy.

Je ne m'amuseray doncques à discourir de toutes les antiquités de ces deux nobles maisons de Bourdeille ny du Fou, ny de leurs faicls et gestes, car cela seroit trop long, et n'aurois jamais faict, bien que, tmand je l'aurois entrepris, j'en penserais venir à bout aussy bien que homme de nostre race. Venons doncques au poinct.

Messire François de Bourdeille doncques, vostre grand-pere, fut fils de ces deux illustres pere et mere que je viens de dire. Après qu'il vint à estre grand et en aage, son pere le donna page à la reyne de France Anne , duchesse de Brelaigne, et y fut huict ans, et a voit cest honneur d'estre son premier page (ainsy luy parloit tousjours), et de monter sur son mulet de debvant, qui estoit un très-grand honneur et faveur de ce temps là pour les pages des reynes et grandes princesses, pour estre en cela préférés à tous les autres. Et le bonhomme feu M. d'Estrées, grand maistre de l'artillerie, grand homme digne de sa charge, que nous avons veu, alloit sur le mulet de derrière, ainsy qu'il me l'a conté souvent , et que bien souvent tous deux ils avoient esté fouettés l'un pour l'amour de l'autre ; car vostre grand-pere faisoit tousjours quelques petites natrelés , ainsy que son esprit prompt, vif et gentil l'y conduisoil , et sur-tout quand il faisoit aller le mulet de debvant plus viste qu'il ne falloit. C estoit lors à la reyne à cryer: «Bourodeille, Bourdeille, vous serez fouetté, je «vous en asscure, et vostre compaignon ;» et tant n'y failloient pas, car l'un se remettoit sur l'autre, et disoit que la faute venoit de son compaignon, que le debvant s'advançoit trop , et qu'il falloit faire suivre l'autre ; et l'autre disoit que le derrière advançoit et passoit trop l'autre de debvant ; et, pour ce, de compaignie, sans ouyr leurs excuses et raisons , estoient bien fouettés; mais M. d'Estrées m'a dict que toute la faute venoit de vostre grand-pere qui faisoit tout le mal.

Il demeura doncques ainsy page espace de huict ans ; ce qui luy nuisit un peu à sa taille qui estoit très-belle, et la rendit un peu voustéc quand il vint sur l'aage: et luy-mesme le confessoit et s'en plaignoit, et que son pere l'avoit voulu oster de là s'il eust pu trouver quelque honneste excuse, ou qu'il eust osé; mais il apprit aussy que la reyne l'aymoil bien fort, ensemble et l'une de ses sœurs qu'elle avoit fille, mais elle mourut jeune à l'aage de quinze ans à la cour; qui fut fort regrettée et du roy et de la reyne, car elle estoit l'une des belles filles de la cour, et la tenoit ou pour un petit ange, et du plus beau esprit, et qui disoit et racconloit des mieux. Elle fut enterrée à coslé du grand autel des Cordellicrs à Paris, et en ay veu le tombeau engravé de bronze : mais , lorsque l'église des Cordeliers se brusla , il y a vingt ans il fondit tout , et n'en reste plus aucune vestige. Elle s'appclloit Louyse de Bourdeille, et le roy estoit son parrain, et l'aymoit si très-tant, que, a l'aage de 'huict ans qu'elle fut menée à la cour, le roy la trouva si belle, si jolie, et qui causoit des mieux, qu'estant petite garse 2, l'espace de trois ans il la faisoit quasy ordinairement manger à sa table quand la reyne ny mangeoit, et la faisoit causer, si bien qu'il l'appelloit son petit perroquet, et luy faisoit ainsy passer le temps. Mais quand elle fut grandette, il la mit sur la sagesse et la réputation ; car, à un enfant ou fille, il est bien séant de dire et faire tout; mais, quand on vient sur l'aage, et ne faut pas faire tousjours de l'enfant. Si faut-il que je fasse ce conte d'elle.

Comme j'ay dict, elle estoit des plus belles qu'on eust sçeu veoyr, et des plus aymables de la cour. Par cas , un pere cordellier qui preschott ordinairement debvant la reyne, en devint tellement amoureux , qu'il en estoit perdu en toute contenance ; et quelquesfois en ses sermons se perdoit quand il se mettoit sur les beautés des sainctes vierges du temps passé, jettant tousjours quelque mot couvert sur la beauté de ma dicte tante, sans oublier ses doux regards qu'il fischoit sur elle : et quelquesfois en la chambre de la reyne prenoit un grand plaisir de I'arrai-

» En 1580.

' Petite fille.

sonner, non de mots d'amour pourtant, car il y fust allé du fouet , mais d'autres mots umbragés tendansà cela. Ma tante n'approuvoit nullement ses discours , et en tint quelques propos à la gouvernante d'elle et de ses compagnes. La reyne le sceut , qui ne le put croire ù cause de l'habit et sainctelé de l'homme; et pour ce coup dissimula jusqu'à un vendredy sainct qu'il preseba la Passion à l'accoustumée debvant la reyne; et d'autant que les dames et Mlles estoient placées et assises debvant le beau père, comme est l'ordinaire, et qu'elles se representoient à plein debvant luy, et par conséquent ma tante, le beau pere, pour l'introït et thème de son sermon , il commança à dire :« Pour vous, « belle naturehumaine, et c'est pour vous pour qui «aujourd'lmy j'endure, dit à un tel jour Nostre- «Seigucur Jesus-Christ;» et, enhllant son sermon, il fait rapporter toutes les douleurs, maux et passions que Jesus-Christ endura à sa mort pour nature humaine et à la croix, à ceux et celles qu'il enduroit pour celle de ma taule; mais c'estoit avecques des mots si couverts et parolles si urobragées, que les plus sublimes y eussent perdu leurs sens. Quelle méditation pourtant ! La reyne Anne, qui estoit très-habillé, et d'esprit et de jugement , mordit là dessus: et ayant consulté les vrayes parolles de ce sermon , tant avecques aucuns seigneurs et dames que le sermon estoit très-escandalleux, et le pere cordellier très-punissable, ainsy qu'il fust en secret très-bien chastié et fouetté, et puis chassé sans faire escandalle. Yoylà la recompense des amours de ce monsieur le cordellier, et ma tante bien vangée de luy; car, de ce temps il ne falloit pas , sur peine , desdire ny refuser la parollc a telles gens, que l'on croyoit qu'ils ne parloicnt que de Dieu et du sallut de rame.

Après madicte tante Louyse, vint en sa place sa sœur et ma tante, Anne de Bourde Me, laquelle estoit filliole de la reyne Anne : et de ce temps, les grands seigneurs, et mesmes mon grand-pere , estoienl fort curieux que les grands roys ou princes, ou rcynes et princesses, tinssent leurs enfans sur les fonds ; ce qu'ils n'offroient à toutes maisons, si-non aux grandes. Ceste Anne de Bourdeille fut maryée après à la cour avecques M. le Baron de Maumont, l'une des grandes maisons de Limosin. Elle ne fut si belle que sa sœur, qui 1 estoit eu perfection, mais elle

l'en approchoit fort si-non en taille, car elle estoit fort petite, et Louyse l'avoit grande et belle, comme son frère M. de Bourdeille.

J'ay faict ceste disgression, mon nepveu; car il faut que vous sçachiez des nouvelles aussy bien des uns que des autres, qui vous sont si proches.

Pour retourner à vostre grand-pere, estant sorty hors de page il demeura quelque temps à la cour; et puis ses pere et mere qui estaient vieux , envoyèrent le quérir pour le veoyr et les resjouyr, car ils en avoient ouy dire beaucoup de bien (ainsy qu'est la plus grande joye aux pères et mères quand ils voyent leurs enfans vertueux). Et , de faict, vostre grand-pere fut trouvé tel et si fort, qu'ils ne le voyoient pas à demy, et estoit leur enfant bien chery : de sorte que le pere le lenoit si fort subject près de luy , qu'il ne le vouloit eschapper ny donner congé pour tournerà la cour, ny aller à aucun voyage de guerre, craygnanl de le perdre par son courage trop hasardeux.

Enfin, ceste subjection et ceste délicatesse fascha fort vostre grand-pere : et , entendant que les François faisoient tant de belles choses au royaume de Naples, où la guerre pour lors estoit, ayant emprunté, qui deçà, qui de là, de ses amys , quelques deux cens escus, feygnant un bon matin aller à la chasse, et ayant pris deux des meilleurs et bons travailleurs courtauts qu'il eust, sans faire bruict partit avecques son vallct de chambre seulement et un lacquais, et avecques tous ses chiens et lévriers s'en alla jusqu'à une demy lieue dans sa terre, tousjours chassant : et, estant venu à un village, il fait entrer tous ses chiens dans une grange, et les bien renfermer leans, et donner bien à manger, et commande au maistre de la maison et de la grange que, sur la vie, il ne leur ouvre en façon du monde, jusqu'à ce qu'il soit de retour, qui pourroit estre sur le soir ; ou , si de cas il ne revenoit, qu'il ne faillist de leur ouvrir sur le soir, et qu'd les laissât aller seulement, car ils s'en retourntroient à Bourdeille; ce que le paysan ne faillit. Cependant mon pere gaigne chemin, et lait douze grandes lieues d'une traietc, tirant vers Lyon

Son pere le soir , voyant son fils n 'estre tourné, s'en estonne, croyant qu'il se fust trop amusé à la chasse. Mais, le lendemain au mutin , quand

OPUSCULES DIVERS

on loy vint rapporter que tous ses chiens et lévriers estoient à la porte du chastcau, il fut en peine et allarme, et dcpescha aussy tost gens par-fout pour sçavoir ce qu'il estoit devenu, qui luy rapportèrent au vray l'histoire qu'ils avoient apprise du paysan qu'ils luy amenèrent, qui confirma le tout. Soudain il songea qu'il s'en estoit allé à l'advanture veoyr le monde, et aussy tost il envoya vers Lyon et vers ta cour pour en sçavoir nouvelles, se doublant qu'il prenoit l'un de ces deux chemins.

Cependant son fils gaigne pays, et ne demeura que six jours despuis Bourdeille jusqu'à Lyon, où l'homme de son père le trouva, qui luy dit la peine en laquelle le pere et la mere estoient pour luy; et luy voulant persuader qu'il tournast, il luy dit seulement : « Recom- « mandez-moy à mon pere et à ma mere, cbdittcs-luy que je fais ce qu'il a faict d'autresfois, «et que je m'en vais veoyr le monde, et chercher «guerre au royaume de Naples. Il ne me verra «jamais que je ne soye plus honneste homme « que ne suis , ny ne serois , si je voulois le croire , «et me faire tenir cher dans une boetc pleine de acotton comme un relique.» 11 envoya aussy ses recommandations à sa mere et ses frères et sœurs, et ainsy s'en alla vers Naples : où estant venu , il fut très-bien reccu de tous les grands seigneurs et capitaines françois qui y estoient, et principallement de Louys comte d'Armaignac, son parent, de messieurs de La Palisse, de Louys d'Ars, de M. de Bayard et plusieurs autres.

Il n'eut pas faict long séjour en ces pays et guerres, qu'il s'y fît fort recognoistre pour estre très-brave et vaillant, et sur-tout pour emporter la réputation d'estre le meilleur et le plus rude homme d'armes de tous les François; car il estoit un très-bon homme de cheval, et n'y avoit cheval, tant rude fust-il, et allast tant haut et incommodement qu'il pust, qui luy fist jamais perdre l'estrieu ; et , de ce temps là , les chevaux n'estoient dressés, ny alloient à temps, comme despuis. Et ay ouy dire à un vieux gentilhomme de nostre maison que sur tel cheval rude qu'il fusl ne refusa jamais à monter dessus, ny que luy fit perdre les estrieux, sur lesquels il mettoit ordinairement des doubles ducats, et gageoit, qu'en cas qu'il desemparast l'estrieu, et qu'ils tombassent en terre, il les perdoit par gageure faicle, et s'ils ne touiboienl

ils estoient pour luy; et disoif ce gentilhomme qu'en sa vie il luy avoit veu faire plus de deux cens gageures toutes pareilles , et jamais ne les perdoit. Outre qu'il estoit ainsy fort adroict et bon homme de cheval , il estoit grand , de belle haute taille , fort puissant et nerveux; ce qui le rendoit encor plus furieux et rude homme de cheval.

Or, il demeura au royaume de Naples en tout environ quatorze à quinze mois, jusqu'à ce que les François en furent chassés par le grand capitan, qui obtint sur eux plusieurs belles victoires, et mesmeà la rencontre du Garillan, là où mon pere fit très-bien , et y fut blessé , sans que l'histoire de Belle-Forest en cest endroict le rarconle. Je l'a y ainsy aussy ouy dire aux vieux, et en portoit aussy la marque et la playe. Kn ce combat .il secourut et seconda si bien M. de Bayard, qu'il dit souvent despuis qu'il penseroit tousjours avecques M. de Bourdeille son second de combattre six Espaignols et les desfaire, estans à cheval. Toutesfois, M. de Bayard estoit petit , et non si fort ny advantageux que mon pere. Voylà doneques les François chassés et renvoyés de Naples.

La guerre s'esmeut en la Romanie, où le roy envoya secours au pape Jules, pour le recouvrement de Boulongnc contre les Bentivogles ; ce que très-mal despuis et fort inj;ratement il recognut, comme il se trouve parmy les histoires. M. de Bourdeille faisoit tousjours parler de luy en quelque belle faction, et se rendoit fort aymable et agréable à on chascuu ; car il estoit avecques sa valeur un très-beau jeune honyne,ct sur-tout de fort bonne conversation, et qui disoit fort bien le mot.

Le pape le prit doneques en amylié, et prenoit plaisir de causer et de jouer avecques luy, car il estoit bon compaignon et familier. Ùn jour ils jouèrent ensemble, qu'il gaigna à mon pere quelques trois cens escus, et ses chevaux, qui en avoit de beaux , et tout son équipage. Après qu'il eut tout perdu contre luy, et qu'il luy en faisoit la guerre, et luy dituChadieu bénit» (carc'estoit son jurement quand il estoit fasché, et quand il estoit en ses bonnes il juroit, chardon bénit), «pape, joue moy cinq cens «escus sur une de mes oreilles, raclictable dans oliuiet jours. Qne si je ne la racheté, je te la I «baille à couper, et eu fasses un paie si tu veux,

«et le mandes. » \jc pape le prit au mot, et confessa après que s'il ne l'eus t rachetée il ne luy eusl pas faict couper, mais il reust obligé tellement à luy. qu'il l'eusl conlrainct de ne bouger d'avecques luy de six mois, pour luy tenir compaignie, qu'il trouvoit Irès-aymable, comme vous oyrez cy après. Mais mon pere s'asseuroit si bien de son faict , et du recouvrement de son oreille, qu'il ne s'en soucyoit point quand il l'cust perdue, comme il luy dit despuis ; car il avoit tant d'amys à l'armée qu'il eust trouvé (ousjours plus de deux mille escus à emprunter. Us se remirent doncques à jouer, et la fortune voulut que mon pere se racquittast de tout, fors d'un fort beau coursier et d'un fort beau petit cheval d Espaigne, et une fort belle mule, que le pape coupa queue au jeu, et garde ces trois, et ne voulut plus jouer. Mon pere, luy dit : «Eh, cliadicu, pape, laisse moy «doneques mon cheval d'Espagne pour de l'ar- «genl ( car il l'aymoil fort ), et garde le coursier « pour te faire tomber et rompre le cou , si tu y «monte dessus , car il est trop rude pour loy. «Et pour la mule, garde-la, et f... la , si tu veux ; «mais garde qu'elle rue et qu'elle ne le rompe «une jambe.» Le pape ryoit si fort, qu'il ne s'en put arrester, tant il prenoit plaisir à ses naïvetés et parolles. Le pape après luy dit : «Je feray mieux; je vous rendray vos deux che- «vaux, mais non la mule , et vous en donneray «deux autres beaux, si vous me voulez tenir «compaignie jusqu'à Rome et y demeurer deux o mois avecques moy. Et passerons bien le temps , «sans qu'il vous cousle rien. » Mon pere luy respondil : «Chadicu, pape, quand lu me donne- «rois ta mitre et ta calotte, je n'en ferois rien; «et pour ton bien je ne quitterois pas mon ge- «ncral ny mes compaignons. Adieu vous , gar- «niment. » El le pape à rire, cl les grands capitaines françois et italiens, qui s'estonuoient cl ryoient aussy de la franchise de parler de mon pere, lesquels si revereuiment parloienl tousjours à Sa Sainctelé. Enfin, le pape* voulant partir luy fît un adieu le plus honnesle du monde, et luy tlict : «Que voulez-vous dç moy? vous l'aurez;» le pape pensant qu'il voulus! demander ses Chevaux; il ne luy demanda autre

chose si non une licence et dispense de manger

en caresme du beurre , d'autant qu'il ne pouvoil j M. de Bourbon, qui l'aymoil exlresmciuent c d'olive ny de noix; ce que le • des raisons que diray cy après, cl en fit ai

manger l'huile

pape luy octroya aysement, et luy en fit depescher une bulle, pour luy et les siens, qu'on a veu au trésor de nostre maison long-temps; je ne sçay si elle y est encor.

La guerre de Lombardic se continua , où mon pere s'y trouva tousjours , et en la battaillc de Ravenne, où il fut encor blessé. Et, ayant demeuré l'espace de trois ans en ces pays et guerres, il s'en retourna avecques ses compaignons en France et à la cour, où il trouva ù dire la revue Anne sa bonne maistres.se morte , qui l'attrista grandement ; car elle estoit toute son espérance et son support. Elle l'aymoil et l'appelloil sa nourriture, et estoil fort ayse quand elle en oyoit dire tant de bien de luy. Le roy en fit grand cas, el luy fit très-bonne chere.

Il s'en vint en sa maison veoyr son pere el sa mère . qui le receurent ne faut point demander avecques qu'elle joye ; et n'y vint point gueux nullement, ny en l'équipage qu'il alla; car les grands chevaux et tout son équipage valoil plus de deux mille escus, qui estoit beaucoup de ce temps la, avecques de fort houuestes gens. Enlr'autres, il mena un honneste maislrc pallefrenicr qui s'entendoit bien en chevaux , qui estoil de ce temps comme un Créât d'aujourd'huy. Il a vescucenl ans. Je l'ay veu, mais fort vieux ; encor montoit-il quelquesfbis à cheval, tout vieux qu'il estoit. 11 s'entendoit trèsbien à la maladie des chevaux, et nous l'appellions le bon homme, et qui nous racontait bien des jeunesses et vaillances de mon pere. Il devint aveugle de vieillesse, et laissa des enfans assez honnestes gens, mais non pareils à luy.

Le roy Louys Xll mort, que ce beau voyage du roy François se présenta de là les monts pour la journée de Marignan. mon pere y va; car ny pere ny mère, ny tout le monde, ne l'eusl pas sceu retenir, car il estoit du tout h luy, cl ne vouloit estre subject à personne du monde, et ne voulut jamais avoir charge , ny de capitaine, ny de lieutenant , ny d'enseigne , ny de guydon ; rien de tout cela, tant il s'aymoit , el luy, et sa douce liberté : ainsy que tous nous autres, et sur-tout moy, avons cs1é de cest humeur, dont mal m'en a pris pour mon advancement. Il se trouve doneques à ceste guerre et bat taille de Marignan, combattant snubs l'est endart de

pour au roy

OPUSCULES DIVERS

de très-bons et hauts rapports, ainsy qu'il se fit çc jour là paroistre a clair; et le roy luy voulut dès-lors donner charge, et le faire lieutenant des cent hommes d'armes de son oncle René, bastard de Savoye; mais point. A près la battaille gaignée, il demeura à Milan quelque temps avecques M. de Bourbon , lieutenant gênerai du roy , et puis s en retourna en France avecques luy.

Estant en France , sa mere s'advisa de le maryer, car son pere estoit mort , pour le retenir, afin qu'il fust arresté, et n'allait plus traverser ny vagabonder le monde, et trotter tant qu'il avoit faict, et que le seul maryage, disoient ses parens, le pourroit arrester. Sur ce, il espousa Aune de Vivonne, ma mere, une fort honneate et sage dainoiselle, et pour lors fille d'une des bonnes et riches maisons de Guyenne, veoyre de France, et fille de messire André de Vivonne, scncschal de Poictou, chambellan du roy, et gouverneur de M. le Dauphin, et fille aussy de madame Louysc de Haillon , sa mere, de cestc grande maison du laide, dame d'honneur de la reyne de Navarre, Marguerite, sœur du roy François. Ceste fille Anne de Vivonne fut fort aymée et chérie de son pere et sa mere : et falloit bien qu'ils eussent en grand estime M. de Bourdeille , et que M. le seneschal , qui estoit un des habilles hommes de son temps et qui avoit beaucoup veu , mesmes avoit faict le voyage du royaume de Naples avecques le roy Charles VIII, l'avoit cognu et remarqué pour un fort honneste homme et de grande valeur. Et , bien qu'il fust recherché de fort grands partis, et plus riches que M. de Bourdeille, si est qu'il eut la préférence sur tous autres de sa fille ; car il disoil qu'il estoit d'une très-graude et des plus anciennes maisons de Guyenne , et très-brave et vaillant , et sur-tout très-homme de bien et d'honneur. Pour toutes ces raisons il luy bailla sa fille , qui n'a voit que treize ans quand il l'cspousa, qu'on craignoit qu'il la gastast , et ne pust jamais avoir enfans ; car il avoit un advitaillement si grand et advantageux, qu'il eus! faict peur et appréhension à une femme d'un plus grand aage.

Lorsqu'il l'cspousa, il n'eut pas de maryage j que vingt mille francs, qui estoient beaucoup pour lors , et comme aujourd'huy quarante nulle : mais son pere la rappella puis après , ainsy

qu'en est la coustame de Poictou : et despuis en hérita de plus de soixante mille escus. tant en terres que les beaux meubles d'Amville , qui estoient lors des plus beaux qui fussent en maison de Guyenne.

Elle fut superbement habillée pour ses nopces , car la reyne Anne . qui estoit sa maraine , et qui aymoit singulièrement M. le seneschal , veoyre d'amour, luy légua par testament deux robbes de drap d'or, deux de toile d'argent et deux de damas rayés d'or et d'argent , ainsy que ceste façon en courait pour lors. Elle luy ordonna aussy deux paires de brodures , belles et riches , ainsy que la façon en courait pour lors.

M. le seneschal son pere , et madame la seneschalle sa mere , qui en avoit eu de belles de madame de Bourbon , avecques qui elle avoit esté nourrie fille , et l'aymoil fort, luy firent aussy de beaux presens , tant de robbes que brodures. l,cs nopees furent fort somptueuses et magnifiques , et bien fort aussy les amenances qui se firent à la Tour Blanche et à Bourdeille. Car, ainsy que j'ay ouy dire à ma tante de Grezignat , allèrent au devant de la maryée jusqu'aux portes d'Angoulesme trois cens gentilshommes en deux bandes , l'une menée par M. de Bourdeille , et l'autre par M. de Grezignat son frère. Ceux de M. de Bourdeille estoient vestus de grandes casaques de velours cramoisy à l'albanoise , et les chevaux bardés de mesmes. Ceux de M. de Grezignat de velours jaune, parce que c'estoieut les couleurs de la maryée jaune et rouge ; le tout pourtant aux despens de mon pere. La maryée estoit montée sur une hacquenée blanche , harnachée de velours cramoisy et argent , fort superbement ; et ia faisoit très-beau veoyr à cheval , car elle s'y tenoit fort bien , et paroissoit très-belle comme de vray elle l'estoit, et fort agréable , ainsy que tesmoigne son portraict représenté dans le sepukhre d'Amville , et ceux de Catherine et Jehannc , l'une religieuse à Fontevaux, et Jehannc,qui fut madame de Dampierre, toutes trois représentant les trois Maries.

Ladicie dame de Bourdeille avoit six damoisellefl après elle, toutes montées sur hacquenées que mon pere avoit donné, avecques harnois de velours noir. Eutre autres estoient à elle les dcuxMariguys, l'aisnée maryée à Urfé, et l'autre

a Chemeraut, d'où sont sortis MM. de Chôme- , course de son cheval qu'il luy put donner de

rauf qui sont attirait, une fille de Saveille , riche héritière, et mourut à la Tour Blanche et enterrée à Cercles, paroisse de ladicte Tour Blanche.

Elle avait aussy trois pages, dont un de la maison de Lammary, parent de la maison de Bourdeille, qui estoient vestus de vrlours rouge pourpre . doublé de blanc , avecques dos bandes de velours noir bordé d'argent , parce que c'estoient les couleurs de la maison de Bourdeille : blanc, noir et rouge.

Bref, le convoi de ces nopees fut des plus pompeux et superbes qu'on avoit veu il y avoit longtemps en maison de Guyenne.

Or,chascun pensant que ceste belle femme arrestast mon pere de ne plus trotter, et que ce lien de maryage le Hast tellement qu'il ne bougrast plus sans aller tant voyager, il les trompa bien tous. Car, ayant louché argent frais (bien que son pere durant son vivant ne uy espargnast jamais rien , quand il le vit si honnestc homme , pour paroisire sur tous ; car mon grand-pere esloit très-riche de grands biens et moyens , et luy donnoit un entretien très-grand et digne d'un petit prince ), il tourne encor de là les monts trouver M. de Lautreq , qui l'aymoit extresmement , et qui estoit lors lieutenant de roy, et y va avecques un fort beau et riche équipage de guerre, et avecques luy six ou sept gentilshommes de ses terres, dont le sieur du Plcssac en est oit un , à qui j'en ay ouy discourir.

Ne faut point demander si M. de Lautreq luy fit bonne chère , se voyant renforcé d'un si honneste et brave gentilhomme , lequel il voulut plusieurs fois honnorer de charges ; mais rien moins , il n'y voulut entendre , et demeura par de là un an et demy sans en bouger, faisant ton s jours quelque beau coup difjnc de sa main. Mesmes un joar, ainsy que m'a dict une fois M. de Brouillac, qui estoit aussy avecques luy près de Crémone, il y eut un capitaine espaignol ou italien , qu'on tenoit pour très-bon gendarme , qui demanda à donner uu coup de lance, ayant un ruisseau entre deux , et assez gros , si qu'on ne pouvoit aller à luy si-non sur un petit pont de bois, que les tables trembloient toutes , et à demy usées. Feu mon pere prend un cheval d'Espaignc sans dire garre, et passe sur ce pont »i viste et légèrement , avecques la plus grande

l'esperon , qu'il passe de là , va à son homme , luy donne un si grand coup de lance , qu'il le porte d'un costé par terre à demy mort, la selle de son cheval va d'un autre costé , et le cheval de l'autre : et, ayant faict cela, s'en retourne sur le mesme pont , avecques mesme vitesse et prestesse qu'il avoit faict en allant , avecques un grand estonnement de tous les regardans , et crainte que luy et son cheval ne fondissent et pont et tout dans l'eau , et tourne sain et gaillard : et dit despuis que , s'il ne fust advisé de prendre ce cheval léger et viste, et en eust pris un plus fort , ou coursier , ou roussin , et ne fust allé ainsy viste , et d'aller le pas , il se fust rompu le cou ou noyé, et tombé et le cheval et tout. Il fut fort estimé de ce coup, et des François et des Espaignols et Italiens : et parla-on fort de la bonne el rude lance du seigneur de Bourdeille , ensemble de son espée et son bras ; car il l'a voit fort robuste et nerveux , sans trop garniture de chair ; ayant de mesmes de la les monts esté en très-bonne reputai ion et fort aymé des François; car il tenoit très-bonne talile, despensoit tout , donnoit fort , estoit fort libéral. Quand il voyoit un honnestc homme qui avoit faute d'un bon cheval , ou autre qui luy en demandait un, aussy tost il luy donnoit. J'ay ouy conter à M. de Brouillac que le premier cheval de guerre el d'ordonnances qu'eut jamais M. de Burie, mon pere le luy bailla. Aussy ne le celoit-il pas , et le disoit souvent , et honnoroit fort mondict pere, et le venoit veoyr souvent en sa maison quand il y fut retiré, et luy portoit grand honneur et respect, et parloit tousjours du bon temps avecques toutes les louanges de mondict pere, bien qu'il eust eu dans le Piedmont et au royaume de Maples de belles charges. J'ay veu cela estant fort petit garçon , une fois à La Feuillade. Aussy mon pere luy pourchassa son maryage avecques sa femme, qui estoit sa cousine germaine , de la maison de Belleville : et jamais mondict pere ne l'appelloit que cousin ou castron , parce qu'il estoit de Sainclonge ; car il avoit ceste humeur et coustume , que guieres il n'appelloit les per > sommes par leur nom ou surnom , ou de leurs seigneuries , niais leur en imposoit quelqu'un , comme souvent il se verra en ce discours. Pour retourner encor à sa libéralité, feu

Opuscules divers.

M. d'Esse , ce grand capitaine despais , eut aussy de luy son premier cheval de guerre qu'il eut jamais, et luy donna avecques nne trèsbelle et bonne espée dorée. Il le disoit par-tout , comme je l'ay ouy conter à madame de Dampierre et â ma sœur de La Chapelle, qui luy ont ouy dire souvent. Aussy ne fut-il jamais ingrat , car . tant qu'il a vescu , il a tousjours fort honnoré nostre maison, d'autant qu'il avoit esté nourry page de feu M. le seneschal mon grand pere , et disoit avoir bercé cent fois ma mere , et ne voulut jamais laver avecques madame la seneschalle ma grand'mere, bien qu'il fust esté lieutenant de roy en Escosse , et ne lavoit jamais qu'avecques ses deux filles, ma mere et ma tante de Dampierre. Mon pere ne l'appelloit jamais que Landrecy , parce qu'il avoit leans tenu le siège avecques le capitaine La Lande si bravement contre l'empereur Charles.

Mon pere aussy donna son premier cheval de guerre, pour aller aux ordonnances soubs M. de Montpezat à Foussan , à M. de Sainct-Martin de Lisle de Perigord, d'où sont sortis ceux de Lisle Dieu ; et me soubviens de l'avoir veu une fois à La Feuillade , qui vint veoyr mon pere , et ne se voulut jamais laver avecques luy, tant il luy porloit honneur et respect , et le disoit estre cause de son advancement quand il l'envoya aux ordonnances , et le bailla à M. de Montpezat, son cousin, qu'il luy recommanda fort. Aussy luy bailla-il la commission d'aller le premier parlementer à Foussan avecques Antoine de Levé. Et puis, quand la Savoye fut conquise, il fut faict gouverneur et capitaine du chasteau de Montroelian. Voylà son advancement par le moyen de mon pere, lequel ne l'appelloit jamais que grand vilain pendard , non qu'il ne fust de très bonne maison, mais parce qu'il estoit grand , gros, puissant et fort comme un vilain. C'est assez pour le coup parlé de ses libéralités , jusqu'à une autre fois.

Quand l'entrevue du roy François et roy Henry d'Angleterre se fit à Ardres, mon pere s'y trouva , où il y eut de grandes magnificences, et sur-tout de joustes et tournois. Madame la régente luy fit commandement exprès de n'entrer en tournois, et luydeffendit la jouste, soubs peine de grande desobeyssance, et principallement contre le roy son fils, bien qu'il fust un des bons hommes d'armes de son royaume; mais

mon pere l'estoit bien plus, et souvent en avoient faict la preuve , et s'estoient essayés et tastés; et madame la régente craignoit qu'il ne lefist chancelier, et quitter l'estrieu, et parainsy qu'il en eustreceu une honte devant une si belle assemblée.

Ceste deffense fascha fort à mon pere, car il se vouloit fort faire naroistre pour tel qu'il estoit. Au pis aller, ne pouvant mieux, et les mains luy démangeant, il se mit un jour sur les rangs , et comparoist sur un de ses mulets de coffre , et avecques ses sonnettes il fait trois ou quatre courses sur Iedict mulet qui couroit bien , et rompt trois ou quatre lances d'une grande et belle force et roideur, et puis se retira. J'ay ouy conter cela â ma mere, qui lors y estoit , et sur l'eschaffaut des dames, qui arregardoient , que quand l'on vit entrer ce gendarme, et en tel équipage, et qu'on eut dict que c'estoit le seigneur de Bourdeille , elle en demeura si fort eslonnce, qu'elle se mil à rougir et demeurer un peu muette, et dire après qu'elle eust voulu avoir donné beaucoup qu'il n'eust ainsy comparu , de peur qu'il ne fist quelque faute. Mais quand elle vit qu'il eut si bien faict, elle se rasseura , et se resjouyt bien fort , mais bien encor plus quand il y eut un grand Anglois , fort et puissant gendarme , qui esbranloit tous nos François ; et luy fut commandé par le roy et madame la régente d'aller parler un peu à luy. Il monta soudain sur un graud coursier fort , et alla à luy. De la première coin se il le fit chancelier et luy fait toucher la lice ; de la seconde , il le porta par terre tout à trac, dont tout le monde s'en csbalu'l fort ; car il estoit l'une des rudes lances de l'Angleterre , et à mon pere resta une grande gloire.

Et, pour ce, le roy Henry le prit en si grande amytié, qu'il ne le voyoit pas à demy,et le mena avecques luy en Angleterre pour un mois, passer le temps; là où il le menoit souvent à la chasse des oyseaux et des chiens; et parce qu'il vit que les siens n'estoieut pas des bons, ny pour la perdrix, ny pour le lièvre, il luy dit qu'il luy en vouloit bayller une demy-douzaine des siens , qui estoient bien autres en beauté et bonté, et tous noirs comme taupes. De quoy le roy fut fort ayse,et l'en pria de les luy envoyer quand il serait de retour chez luy; à quoy mou pere ne faillit. Et , après avoir pris congé du

roy , il luy fit présent de deux belles boites d'Angleterre , et voulut qu'il fist mettre ses armoiries dans l'église de Saincl-Paul à Londres, sur le grand vitrail; ce qu'il fit, et les y ay veues paroislre bien avecques ces deux grandes patles de griffon , qu'il faisoit beau vcoyr, lesquelles mon frère d'Ardelay et moy vismes et remarquasmesquand nous estions en Angleterre.

Mon perc doneques estant de retour à la' cour, le roy François luy fit bonne dure, et luy demanda force nouvelles de celles que le roy Henry luy avoit faictes, et puis luy dit : a Vous gouverneriez paisiblement le roy mon c frère. Il n'yaque pourvous.»Mon pereluy dit: o Ah ! chadieu , il est vray , sire roy , je le gouaverne mieux que je ne vous gouverne, et «l'eusse encor mieux gouverné si j'eusse voulu «demeurer avecques luy; car il m'a présenté de «meilleurs partis que vous ne me ferez jamais. «Mais, ny moy ny les miens, ne fusmes jamais «Anglois ny trai.stres. Pour tous 1rs biens du « monde je ne le feray jamais , ny à vous ny à «mon pays, bien que ne me donnez pas grande «occasion de me contenter de vous. » Le roy se mil à rire , et luy dit qu'il ne tiendroit qu'à luy qu'il ne fust content de luy , et qu'il luy demandast. « Ah ! chadieu bénit , dit-il , vous «autres roys vous promettez prou, quand vous «avez affaire des gens de bien, et puis rien ; «mais que vous ayez vos petits mignons près «de vous, vous ne vous souciez de personne.»

Or, mon pere estant retourné en sa maison , il ne faillit pas d'envoyer audicl roy Henry le présent de ces chiens noirs, qui furent a la demy-douzaine, des plus grands et forts espaigneuilsque l'on eust sceu vcoyr, et des plus beaux et des meilleurs. Il y avoit quatre chiens et deux chiennes, tous couplés bien gentiment. I-a Souche , qui avoit esté son laquais de 13 les monts, et estoit perc de Pcchonpe, les mena. Ne faut point demander comme le roy les trouva beaux et bons après les avoir essayés ; et en loua cent fois mon pere. Il baylla à La Souche cinquante escus pour s'en retourner, et une chaisne de cinquante escus qu'il portoit au cou. Quand il arriva il se présenta à mon pere avecques son habillement de velours noir , que mon perc l'avoit ainsy habillé avant que partir; si bien qu'on l'eust pris pour un gcniilhomme, car il estoit d une fort belle et haute

taille , et avoit encor amené une fort belle guilledyne à mon pere, que le roy luy envoyoit. J'ay ouy faire ce discours au bon homme , feu lieutenant de La Tour-Blanche, qui avoit vescu quatre-vingts ans, qui estoit présenté l'arrivée dudict La Souche, qui faisoit si bien sa myne, et se targuoitetse rognoit (il m'usoit de ce mot), qu'il ne faisoit cas de personne avecques sa belle cadene, et la portoit ordinairement, et disoit qu'il avoit gouverné le roy Henry à la chasse et par-tout , et qu'il ne luy faisoit que souvent demander des nouvelles de son maistre, et qu'il le desiroit cent fois près de luy; et disoit que c'estoit un bon roy, et qu'il avoit vescu tousjoursen sa maison royalle,et avoit commandé de luy faire boire de bon vin; « car ces «Gascons, dit-il l'ayment autant que les An- «glois , leurs anciens frères et compaignons.»

Cedict lieutenant me fit ce conte à propos qu'un jour , parlant et devisant avecques luy , je luy dis que j'avais veu parmy les espaigneuils de la chasse de la reyne d'Angleterre deux douzaines de chiens noirs, les plus beaux que je vis jamais et que j'avois opinion que mon pere eu eust tiré de là la race des siens. Ce bon homme lieutenant me replicqua : « Ah ! monsieur, c'est « tout au rebours; car feu M. vostre perc y envoya «ceslc race , puisqu'elle y dure encor, i et puis me fil tout ce conte cy-dessus.

Et quand la battaille de Pavic se donna , mon pere s'y trouva sans aucune charge, car il n'en vouloit pas, mais pour son plaisir. Il y fit trèsbien , comme il

D1XIESME OPUSCULE.

Oraison funèbre de feu madame de Bourdeille faicte par moj, seigneur de Branthome, son beau-frère , qui fui dicte et pronom ée le tour de sa quarantaine , par un sçavanl presclteur cordeiiier de Bourdeaux.

La très -haute et très -vertueuse dame Jacquette de Montbron , madame de Bourdeille, a esté exlraicte de ceste grande , illustre et antique maison de Montbron , l'une des premières baronnies d'Angnulmois. Encor la plus saine voix lient qu'elle est la première, tant pour son antiquité que pour les grandes alliances qu'il y a eu en ceste maison ; si que de ceste maison est sortie une fille, reyne de Sicille, et autres grands

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