Pâlir, supporter
COURONNELS FRANÇOIS. 29
pour faire de beaux exploiclz et conquestes de guerre, d’autant qu’il n’y a chose si impossible qui ne s’exécute pour l’amour de sa dame et maistresse.
Aussi ay-je cognu un gallant cavallier, qui disoit que, si ce n’estoit les dames, qu’il ne fàiroit jamais profession d’honneur et valeur. Et quov! tant de beaux combalz et duelz qui se sont faiclz despuis vingt ans en nos courtz par des Bussys, des Quielus, Maugirons, Riverols, Maignelays, Entraguetz, Grillons, Chanvalons, et un’ infinité d’autres honnestes et vaillans jeunes hommes, pourquoy se sont-ilz faiclz, sinon par l’amour des dames? Ah ! que despuis ce temps là ilz ont bien faict perdre l’opinion aux gens de guerre, que ceux qui demeurent à la court n’estoient que des petitz mignons molz, efféminez, et qu’ils n’eussent sceu,par manière de dire, faire trencher leurs espées !
Quand à moy, je peux dire que j’ai veu ces gens de guerre, quand ilz voyoient un courtisan, ilz le blasmoient à toute outrance. « Ah! disoient-ilz, ce sont des mignons de court, des mignons de couchette, des pimpans, des douilletz, des frizez, des fardez, des beaux visages. Que sçauroient-ilz faire? ce n’est pas leur mestier que d’aller à la guerre : ilz sont trop délicatz, ilz craignent trop les coups. »
Hz ont veu despuis le contraire. Ce sont ceux qui se sont battuz si bravement en combatz singuliers, et les ont mis sihonnorablement en usage. Ce sont esté eux qu’à la guerre sont estez les premiers aux assautz, aux battailles et aux escarmouches, et que, s’il y avoit deux coups à recevoir ou donner, ilz en vouloient
avoir un pour eux, et mettoient la poussière ou la fange à ces vieux capitaines qui causoient tant.
Voylà comment aujourd’huy les gens de court se sont faictz remarquer très-braves et vaillans, et certes plus que le temps passé, je le sçay.
A propos de M. de Randan, estant à Metz1, un cavallier, lieutenant de don Louys d’Avilla, couronnel de la cavallerie de l’empereur, se présenta et demanda à tirer un coup de lance pour l’amour de sa dame. M. de Randan le prit aussitost au mot par le congé de son général ; et s’estant mis sur les rangs, fust ou pour l’amour de sa maistresse qu’il espousa despuis *, ou pour l’amour de quelqu’autre bien glande, car il n’en estoit point despourveu, jousta si furieusement et dextrement qu’il emporta son ennemy par terre à demy-mort, et retourna tout victorieux et glorieux dans la ville, ayant faict et raporté beaucoup d’honneur à luy et à sa patrie; dont un cliascun le loua et l’en estima extrêmement, et non sans cause.
J’ay ouy dire qu’à ce siège de Metz, le seigneur de
1. «Le sixiesme jour susdict (6 décembre 1532), il priiit envie à M. de Randan de sortir hors de la porte Amaselle et courir une lance par chevalerie contre le lieutenant du général de l’armée impérialiste , où il advint que l'honneur demeura à M. de Randan, parce qu’il perça vigoureusement le bras droict au lieutenant avec le fer de la lance. » Brief discours du siège de Metz en Lorraine, rédige par escript de jour en jour par un soldat. Voyez Archives curieuses de l'histoire de France , 1" série, t. III, p. 134.
2. Fulvie Pic de la Mirande. Elle était sœur de Silvie, femme de François III, comte de la Rochefoucauld, frère aîné du comte de Randan.
Soubernon, autrement Listené1, un jour en une sortie se remarqua bien fort, pour avoir pris un harquebuz et estre allé à l’escarmouche en simple soldat et harquebuzier. Il en fut loué extrêmement, et en fiton pour lors un cas très-admirable. Et c’est ce que je dis : que le temps passé les jeunes gens de court qui faisoient telz coups extraprdinaires estoient trèsexcellamment louez, comme gens rares. Mais qu’euston diet de nous autres, une infinité que nous sommes veuz, qui, allans à Malte, portions le simple harquebuz et le fourniment, et là et ailleurs, en plusieurs et infinis endroictz, faisions actes et factions de simples soldatz, nous faisans remarquer et acquérans gloire à tirer l’harquebuzade aux escarmouches et autres combatz, à beaux piedz, sans pardonner à nos vies, ny les espargner non plus que le moindre soldat des bandes? Et s’il falloit endurer la peine, la fatigue de la guerre, fust du froid, du chaud, de la fain, de la soif, des playes, des coups et blessures et autres peines, nous les endurions fort à l’aise, tout ainsi que l’on void un noble cheval d’Espaigne pâtir mieux et faire mieux sa courvée qu’un gros roussin d’Allemaigne ; car c’est le cœur qui supporte tout. Ma foy, j’ay veu des courtizans les endurer aussi bien , ou mieux supporter que les plus robustes ruralz soldadous* de l’armée; et tout pour ce beau poinct d’honneur et d’amour. Aussi, quand il mar-
t . Antoine de Bauflremont, marquis de Listenois et d’Arc en Barrois, baron et seigneur de Sombcrnon, chevalier du Saint- Esprit, capitaine de cinquante hommes d'armes, etc., mort vers 1596.