‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de France (volume 2)Chapitre 159 sur 270 · Il toucha , il échut · texte numérisé non relu

Il toucha , il échut

SUR LES DUELS

qu’un combat honnorable se face et se finisse par la valeur et vertu des personnes, et non par les armes. C’est une raison très-foible, car, et comment combaton autrement qu’avec les armes? Il y faut rapporter et l’un et l’autre, et la vertu et les armes tout ensemble. A aucuns j’ay veu tenir pourtant, que deux soldats portans leur arquebuse et en faisant profession tous les jours, se peuvent combattre avec leurs arquebuses. Au reste combien avons-nous veu despuis quelques temps force deffys et combats, s’estre faicts à cheval, avec des pistolles, par de braves et vaillans gentilshommes, et la mort d’aucuns s’en estre ensuivie? J’en nommerois bien deux ou trois, mais je m’en passeray bien. La plus belle raison que peuvent apporter ces duellistes, c’est qu’ils disent que faisant tels combats avec armes à feu sont fort dangereux pour le juge et gardes du camp, et que les coups peuvent aller et porter sur eux aussi bien que sur les deux combattants. Grand mercy, messieurs les juges et autres, qui estes ainsi soigneux de vos corps. Bref, je n’aurois jamais faict si je voulois mettre par escrit tous ces abus, ou plustost rebus du temps passé, inventez et fort bien pratiquez par les Italiens, lesquels y ont esté fort subtils et diligens scrutateurs de telles inventions; dont j’en ay ouy tant et tant discourir en Italie, que si je n’avois autre chose à faire que les mettre par escrit, je pense que j’en donnerois plaisir aux lecteurs.

Un autre abus y a-il eu, est que si l’un des combattans, fust ou en se retirant, et ou se desmarchant *,

t . Desmarcher, reculer.

DISCOURS

ou en parant les coups, ou se desmeslant, venoit à toucher tant soit peu la lice, la barrière, ou la corde, ou l’estaquade du camp, il estoit dict vaincu; ce qui estoit un peu trop rigoureux, car il advient bien souvent que pour mieux sauter on recule un pas, ou deux, ou trois, soit pour attirer son ennemy à soy et le faire varier, ou luy faire perdre sa desmarche, ou le troubler en allant à son ennemy, soit pour plus après aller rudement contre luy. Enfin force considérations et raisons se présentent à luy pour se desmarcher en arrière ; et si par cas de fortune, sans y penser, en se desmarchant ainsi, il vienne à toucher cette barrière, il n’y a nulle raison de justice, ny de droict de le dire vaincu. Je ne dis pas, comme j’ay ouy dire que cela s’est faict, et que pour plus adoucir la rigueur de cette loy, que si l’ennemy pressoit l’autre de telle furie et que l’aulre reculast comme mal asseuré, et qui ne fist que parer aux coups, ou bien que si l’un des deux lenoit son ennemy aux prises, et que au lieu de le jetter par terre, ou en se tournant et virant, il menast son ennemy jusques à luy faire toucher la barrière, que cela ne fust trèsjuste de le censer pour vaincu; voire encore seroit-il meilleur s’il le pouvoit jetter par dessus la barrière, au delà du camp. Cette victoire seroit belle et honnorable pour le vainqueur, et fort ignomineuse pour le vaincu, et ne luy seroit loisible d’y rentrer plus, ny prendre ses armes, ainsi que cela s’est faict d’autres fois en des camps en Italie; et avant que entrer dans le camp, les conditions ainsi estoient arrestées des juges, parrains et confidans; mais la façon précédente que j’ay dict, n’est nullement belle et recepvable, et

SUR LES DUELS

toutefois elle a esté permise et receue par les loi* lombardes *.

Un autre abus et pire de tous, et par trop cruel et inhumain, est que ces malheureuses lois lombardes vouloient , et comme il s’est pratiqué fort souvent en Italie, que quiconques de ces combattans, et fussent tous deux, mouroient dans le camp, n’estoient nullement receus de l’église pour y estre inhumez, et leurs corps ne pouvoient estre enterrez en terre saincte et béniste, mais prophane comme un Sarrazin et Arabe. Quelle cruauté estoit cela ! Ils pouvoient bien estre admis avant qu’aller au combat, d’ouvr la messe, se confesser, prendre le Saint- Sacrement, et mourant ainsi, ils meurent bons chrétiens; et si les armes ne leur sont estées favorables, pourquoy sont-ils privez de la sépulture saincte ? Ils en alléguoient beaucoup de raisons, et entre autres cette-cy est que un mourant ainsi, que c’a esté par la permission de Dieu, et que sa querelle estoit injuste, et que par conséquent il est mort comme un vray criminel, et que le camp-clos n’est qu’un vray gibet pour tels criminels lorsqu’il n’y a point de preuves de leur mesfaict et crime, et que venant à estre ainsi vaincus, leur sentence leur est donnée du ciel, et leur crime avéré; et Dieu sçait, (comme j’ay dict cv-devant) les vainqueurs bien souvent n’ont pas le plus juste droict. Or je ne passeray plus oultre; il faut faire fin à ce discours de combats, car je ferois tort à ceux qui en ont si bien

1. Ce que Brantôme dit des pratiques italiennes et des lois lombardes, il l’a pris dans le traité de Paris de Puteo.

DISCOURS

escrit, tant de notre temps, que du passé, comme le seigneur Mutio ', M. Alciat ’, le seigneur doctor Paris de Puteo et une infinité d’autres sçavans jurisconsultes italiens’; car de leur temps ces combats ont eu une très-grande vogue, et estoient ces docteurs consultez comme l’on faict des avocats en cause de justice.

Aujourd’buy tous ces combats sont du tout abolis par toute la chrestienté par le dernier concile de Trente*, si bien qu’il y a environ vingt ans qu’un chevallier de Malte, qui s’appeloit Dom Joan de Gusman, que j’y ai veu, gentil chevallier certes, de fort grande maison, de celle des Gusmans en Espaigne, brave, vaillant, fors qu’il avoit très-mauvaise veue et portoit ordinairement des lunettes, et disoit-on de luy : A qui sta Don Joan de Gusman con sus antojos *. 11 estoit grand et beau joueur; il eut une querelle

1 . Voyez j Duello del Muzio con le riposte cavalleresche, 1536, in-8”, traduit en français par Ant. Chappuis, sous le titre de : Le Combat de Girol. Mutio justinopolitain , avec les réponses chevaleresses, Lyon, 1 361 , m-40.

2. Le traité d’André Alciat De singulari certamine , souvent réimprimé, a été traduit en français sous le titre de : Le Livre du duel et combat singulier. Paris, 1550, in-8Q.

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