Envers, c’est-à-dire aux yeux de
2. Voyez le Loyal Serviteur, ch. uv, et Vallès, f“ 10 et suiv.
SUR LES DUELS
* beau et plaisant, en attendant que tout ayt passé. » À quoi M. de Nemours s’accorda, et prit en sa compaignie une demy-douzaine de ses grands capitaines qu’il avoit avec luy, comme messieurs de la Palice, de Bayard, d’AIlègre, de Lautrec, et autres : et en se pourmenant, il dict à M. de Bayard : « Monsieur de « Bayard, nous sommes icy en belle butte pour les « arquebusiers s’il y en avoit de cachez derrière ces « bayes, » et sur ces propos vont adviser une troupe de vingt à trente chevaux qui venoient pour recognoistre l’armée, entre lesquels estoit Dom Pedro de Pas, capitaine de tous les génetaires. Si s’advança M. de Bayard de la troupe, de vingt ou trente pas, et les saluant, leur dict : « Messieurs , vous vous esbattez « comme nous en attendant que le grand jeu com- « menee; je vous prie qu’on ne tire point de vostre « costé et nous ne tirerons point du nostre, » ce qui fut accordé. Sur ce Dom Pedro luy demanda qui il estoit, et il se nomma par son nom ; quand il entendit que c’estoit le capitaine Bayard qui avoit laissé tant de nom au royaume de Naples, fut fort joyeux de le voir, et luy dict : « ha ! Monsieur de Bayard, je ne « vous pensois pas là; toutesfois encores que je « trouve vostre camp renforcé de deux mille hommes
* de vostre venue et présence, si est-ce que je me « resjouis grandement de vous voir sain et sauf; car « on nous avoit dict que vous estiez mort à la reprise « de Brezze, d’une grande blesseure que vous y re- « ceustes (comme il estoit vray) ; mais Dieu soit loué
’ « qu’il n’en est rien. Que pleust à Dieu y eust-il une « bonne paix entre nos roys, afin que nous puissions « nous pratiquer et deviser ensemble comme bons
DISCOURS
a amys et compaignons d’armes, vous portant certes « plus d’affection qu'à tous les François, pour vos « grandes vaillantises qui raisonnent encore au « royaume de Naples ! » M. de Bayard, qui estoit fort courtois, lui rendit en cela son change au double, avec un fort lionneste remerciement. Si regardoit Dom Pedro qu'un chascun portoit un grand honneur à M. de Nemours, et demanda à M. de Bayard qui estoit celuy-là si superbement vestu, à qui tous eux porloient si grand honneur et révérence ; car il estoit armé richement de toutes ses armes, fors l’habillement de teste, et par dessus ses armes tant dorées que rien plus, une cotte d’armes de drap d’or frisé, et les armes de Foix eslevées en broderie toute d’or, ce qui le rendoil bien remarquable avec son beau visage et son agréable jeunesse qui montoit à vingtcinq ans. M. de Bayard luy respondit alors : « c’est « M. de Nemours nostre général, nepveu à nostre « roy et frère à vostre reyne. » Il n’eut pas plus tost achevé le mot, que soudain mettant tous pied à terre, Dom Pedro s’adressant, la teste nue, à M. de Nemours, luy dict : Monscignor, salva Vhonra dEspagna y de nuestro Rey, todos quantos qu’aqui stamos, semos servidores y cridos de vuestra Allczza. « Mon- « seigneur, sauf l’honneur d’Espaigne et de nostre « roy, tant que nous sommes icv, nous sommes ci serviteurs de vostre Altesse. » M. de Nemours, qui estoit la mesme courtoisie, les remercia avec toutes les honnestelez du monde, et puis leur dict : « Messieurs, je vois bien que dans aujourd’huy nous « sçaurons à qui demeurera le champ, à vous ou à et nous, mais à grand peine se desmeslera cette affaire
SUR LES DUELS
« sans grande effusion de sang, et pour esviter cela, « si vostro vice-roy vouloit vuider ce différend de sa « personne à la mienne, je fairois bien que tous mes « compaignons et amis qui sont icy avecque moy, y « consentiront; et si je suis vaincu, s’en retourneront a en la duché de Milan vous laissant paisible de deçà ; a aussi s’il est vaincu, vous en retournerez tous vous « autres vers Naples. » Quand il eut achevé son dire, luy fut incontinent respondu par le marquis de la Padulle grand seigneur néapolitain : « Monsieur, je « crov fermement que vostre généreux cœur vous « fairoit volontiers entreprendre ce que vous pro- « posez, et possible en viendriez à bout ; mais selon « mon opinion, je croy que nostre visce-roy ne se ' a fye point tant en sa personne qu’il y condescende « pour beaucoup de raisons, et aussi que les prin- « cipaux de son arméel’en garderont. — ADieu donc, « messieurs, dist M. de Nemours, je m’en vays passer « l’eau, et promets de ne la repasser de ma vie, que « le champ ne soit vostre ou nostre. » Ainsi se despartirent.
Or sur ceste proposition que faisoit M. de Nemours, pour se battre contre le visce-roy, il se dict qu’entre ses grands capitaines que j’ay nommez [ceux] qui estoient près de sa personne luy dirent : « Monsieur, vous « avez proposé une chose, qu’encore que vous soyez « nostre général auquel nous vous devons obéyr « comme à nostre roy, puisque vous le représentez « et nous estes donné de luy pour tel, nous n’ose- « rions ny ne sçaurions vous permettre ce que vous « avez offert, si vous estes pris au mot; et en serions « repris grandement et menacez du roy, pour vou-
DISCOURS
« loir hasarder ainsi en un coup son estât de Milan, « comme qui le joueroit aux dez sur une seulle teste, « encores que nous vous tenons si courageux, vaille lant et adroict que ce serait bientost faict du visci ce-roy. Mais aussi songez quelle honte ce vous « serait à vous qui estes si grand prince, et d’une si a grande et illustre race yssu que vous estes nepveu « du plus grand roy du monde, d’aller combattre un « inférieur à vous, encores qu’il tienne le lieu qu’il a tient et soit général de son party, comme vous « estes du vostre; mais pourtant il y a bien de diffé- « rance de vous à luy ; qui pis est, il est vassal de la « reyne d’Espaigne vostre sœur, la plus glorieuse et <t hautaine femme du monde, laquelle pour ce seul a traict vous désadvoueroit pour frère, et le roy vous « en voudrait mal à jamais. » Là-dessus on doit considérer les difficultez qui se font en telles choses et combats ausquels on requiert l’esgallité des personnes, comme du bien grand à grand, cela est juste et faisable.
Nous lisons que du règne de Philippes le Bel sortirent de grandes querelles entre le comte de Foix et le comte d’Armaignac1, tous deux beaux-frères : de sorte qu’ils se défilèrent au combat, et en prirent jour de duel, et fut assigné le lieu d'iceluy à Gisors par la permission dudict roy Philippes le Bel. Il se lict qu' après la bataille d’Agyncourt, le roy Charles VI, envoya offrir l’espée et l’estât de connestable au comte d’Armaignac’, (lequel s’estoit retiré en son pais et
t . Roger-Bernard, comte de Foix, et Bernard VI, comte d’ Armagnac.