Louis XII
Madame Anne de France
qu'elle désiroit le contrayre, car elle voulloit tenir le liaiil lieu et tout gouverner. L'on dit que la source de leur plus grand différant, sans que je parle des petits provenants des jalouzies d'amour et d'ambition qui arrivoyent souvant entre eux deux, fut que ledict M. d'Orléans, jouant ung jour à la paume à Paris, madicte dame de Beau jeu, le voyant jouer aveq' ses dames de sa court, scelon la coustume d'allors, vint ung coup en dispute (comme il arrive souvant), dont il s'en fallust raporter aux gens. L'on en Adnt demander à madame de Beaujeu. Ladicte dame jugea contre M. d'Orléans. Luy qui estoit haut à la main, et se doutant d'où venoit le jugement, commança à dire assez bas que quiconque l'avoit condampné, si c'estoit ung homme il avoit menty, et si c'estoit une femme c'estoit une putain. Aucuns^ disent et escripvent qu'il la dëmantist tout haut; mais c'est une mocquerie. Je le sçay par le moyen d'une grand' dame, et aussi qu'il n'estoit vraysemblable qu'une tutrice de roy fust ainsin vilipendée publiquement. Ce qu'estant rapporté à Madame, et l'ayant ouy à demy, la luy garda bonne soubz ung beau semblant ; et oncques puis ne cessa de luy succiter de telz mescontantemens^ voire attantatz sur sa personne; et fut contrainct de sortir de Paris à grand' liaste, et se sauver; et ce fut allors que ceux de la ville d'Orléans luy refusarent les portes ; et s'en alla à Blois^ et puis se retira en sauveté en Bretagne vers le duc François, où il commança à faire ses premières amours
1. Voyez U Inventaire de l'Histoire de France, de Jean de Serres, cdit. de 1620, in-8", tome II, f" 2G2 v».
aveq' madame Anne, fille du duc, qui le receut et retira si fideliement qu'il ayma mieux d'encourir le courrouv du roy et la guerre que d'user d'infidélité envers son refFugié, qui fut un très-grand honneur à luy; en quoy beaucoup de gens n'ont faict de mesmes.
Pompée en sçauroil bien que dire, s'estant reffugié chez le thraistre d'iEgipte. Aussi voulut-on gaigner M. d'Orléans, pour quitter la practicque de ses confédérez; mais il ne le voulut, tant pour son honneur que congnoissant le naturel de la dame, qui estoit fort dissimulée. La guerre enfin pour tel subject fut tellement esmeue, et à la suscitation tousjours de madame de Beaujeu (comme ma grand'mère, nourrie aveq'elle, contoit, fille qu'on nommoit le Lude , et despuis senéchalle de Poictou , dame d'honneur de la feue revue de Navarre Marguerite), qu'enfin M. d'Orléans fust pris à Sainct-Aubin-du- Cormier, et mené prisonnier à Lusignan et à Bourges, au grand contentement de sa dame ennemie; et y demeura long-temps, jusques à ce que le roy Charles VHP, voulant faire son tant désiré voyage du royaume de Naples, pour ne laisser rien derrière soy qui peut brouiller en France, encor' qu'il fut en prison (mais ung tel prince que celluy-là, tout prisonnier qu'il estoit, pouvoit esmouvoir encor' le peuple), et aussi que le roy qui estoit tout bon prince le fist sortir, craignant que sa sœur luy fist ung mauvais tour en la prison et le fist mourir, et aussi qu'il se vouloit servir de luy en son voyage comme il fist; car il estoit ung brave et vaillant prince, ainsin qu'il le monstra en son combat de mer
vers Gênes', qui fut cause de la totalle conqueste du royaume de Naples.
Madame Jeanne de France luy servit bien fort aussi à sa liberté (et * quelle bonté de famé ! et là dessus croyez si elle n'estoyt pas bien au vray sa famé et très-bien cognue), en importunant tous les jours le roy son frère (dont il en fut blasmé de mescognoissance lorsqu'il la répudia) et sa sœur, qui répugnoil^ tant qu'elle pouvoit; car elle estoit fort vindicative, et de l'humeur en cela du roy son père, voire en tout; car elle estoit fine, trinquate, corrompue, plaine de dissimulation et grand' hypocrite, qui, pour son ambition, se masquoit et se desguisoit en toutes sortes. Dont le royaume se commanceant à se fascher de ses humeurs, encor qu'elle fut sage et vertueuse, les porta impatiemment : et lorsque le roy alla à Naples, elle ne demeura plus en tiltre de régente, mais son mary, M. de Bourbon, régent. Il est bien vray qu'elle lui faisoit faire beaucoup de choses de sa teste ; car elle le gouvernoit et le sçavoit bien mener, d'autant '' qu'il tcnoit un peu de la sotte humeur, voyre beaucoup : touteffois le Conseil lui répugnoit et la conterrolloit ^ Elle voulloit user ung peu de quelque prérogative et autliorité à l'endroit de la reyne Anne ; mais elle trouva bien chausseure à son pied, comme l'on dict ; car la reyne Anne estoyt
^ , A Rapallo.
2. Les trois lignes qui suivent ont été rajoutées en marge par Brantôme.