I . C'est ce <]iii
462 l'OESIES ITVEDITES.
A LA MKMr..
Comme un bon painctre, ayant bonne practique, De longue main arrangeant ses pourtraicts, Ne monstre au jour les ])lus excellons traicts, Ains les réserve en l'arrière-bouticque ;
Ainsi ayant mis en veue publicque, Depuis dix ans, les œuvres que j'ay fais, Où j'ay acquis, entre les plus [)arfais, Quelque degré en mon art poétique,
Je ne veux point, pour me faire estimer,
En ce tableau tout mon art exprimer
Ny voz beautez parfaiclement pourtraiie;
Mais je vous garde un' œuvre, oi!i je m'attens Vous faire veoir, devant qu'il soit longtemps, Je ne sçay quoy [kw dessus le vulgaire.
A LA MKME. A SKS YKUX.
Quand je vous voy, Liraeuil, avecques vos beaux }cmx Doucement regarder le mal qui me tourmente, Mon cueur est si ravy, mon âme si contente Que je metz en oubly mon tourment amoureux.
Mais quand je voy aussi que d'un œil rigoureux Vous vous tournez vers moy et trom])ez mon attente, Alors mon cœur de moy et mon àme s'absente, Si bien que do content je dovieMs l;in;,'oi!roux.
POÉSIES INEDITES. 463
Ainsi doiicques, Liineuil, aysément pouvez veoir Combien vos yeux sur moy ont acquis de pouvoir, Par là pouvez juger que je ne suis plus mien,
Veu (pi'en l'un de vos yeux consiste mon bonheur Et qu'en l'autre est enclos, aussi, tout mon mallieur, Et cpic de moy sans vous c'est autant comme rien.
A LA IilKME I.TANT MALADIi.
J'ay tousjours creu, Limeuil, que la Divinité Est exemj)te du mal et jamais n'est sujette Aux passions du corps, comme chose parfaictc Et qui ne tient en rien de nostre humanité ;
Limeuil, voilà pourquoy je n'ay point visite Le mal qui vous détient et au lit vous arreste ; Voilà pourquoy l'erreur qu'en cela j'auray faictc N'aura j)eut-estre tant de blasme mérité.
Et qui croira, Limeuil, qu'en chose si divine, Conune est votre beauté, l'infirmité domine? De moy je ne creus oncq' que cela ne fut faux;
Car vous douant le ciel de beauté non mortelle,
Ou il vous eust osté la passion des maux.
Ou ne la vous ostant ne vous eust faict si belle.
A LA Mi:.>ii.. SON IMAGi: LE POUUSUIT.
Limeuil, si je m'en vais le long de ce rivage, Ou que j'aille seulet dans un bois m'escarter.
4H/i POESIES INEDITES.
Ou que sur un couteau * je me voise arrestei', Poiu' mieux pouvoir penser à vostre beau visage,
Je ne puis tant sur moy qu'aussitost un' image Tout soudain à mes yeux ne vienne présenter Voz plus belles beautez pour j)lus me tourmenter Et tousjours usurper sur moy plus d'advantage.
Si, par fortune, en l'eau je retourne mon œil, Soudain il m'advise qu'en l'eau je voy Limeuil; Tout arbre que je voy, c'est elle à mon advis.
Bons Dieux! regardez doncq comme il faut que je vive,
Puis qu'en lieu si de'sert retirer ne me piùs
Que l'objet de mon mal tousjours ne me poursuive.
Clfl
V LA MKME. SLR SA DOUCEL'U.
Doulce Limeuil et doulces vos façons.
Douce la grâce et douce la parolle.
Et doux vostre œil qui doucement m'afiollc Et faict en moy douces mes passions ;
Doux vos regards, douces voz actions, Doux l'entretien et douce la main molle, Douce la voix qui doucement me voile L'âme et le cœur de ses doulces chansons;
Douce la bouche et douce la beauté,
Doux le maintien, douce la cruauté
Et doux le mal qu'il faut, pour vous, souffrir
Depuis qu'en vous on voit tant de doulceurs. Faictes, au moins, que quand pour vous je meurs Je puisse un peu plus doucement mourir.