‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 4)Chapitre 41 sur 181 · Supportée^ soutenue · texte numérisé non relu

Supportée^ soutenue

sonne ; car on la tenoit esvanouye, comme le jour advantelle estoit tombée en trois sincoppes; et, tournant les yeux en la teste, aussy beaux et doux que jamais, trespassa si doucement qu'on ne la vit jamais faire aucune mine affreuse, ny geste effroyable, mais si doux et immobile, qu'on ne luy vit jamais remuer, ny bras ny piedz, ny jambes, ny teste ; si qu'on ne la pensoit pas morte. Mort douce, certes, digne de sa douce vie. Enquoy Dieu l'exauça en ses prières; car bien souvent, en sa plus grande santé et ses beaux discours, dont elle n'estoit jamais despourveue, elle souhaitoit et prioit tousjours Dieu de luy envoyer une mort très-douce, et nullement hydeuse, horrible et affreuse, comme elle en avoit veu mourir plusieurs. Ce qui a esté une grande bénédiction de Dieu, et signe assez évident que Dieu l'a reçue en son sainct paradis.

Tombeau de madame de JBourdeille, en forme de dialogue, faict par son frère de Brantôme^ qui parle avesques elle, et elle respond.

Faut-il donc que je reste, et que soyez allée, Madame, devant moy là-bas en la vallée Des esprits bienheureux, d'où plus on ne revient I Encore ne sçait-on ce que l'ame y devient.

Si vous estes resté n'en soyez en pensée : Frère, c'est faict de moy, la chance en est passée; Dieu l'a ainsy voulu, qui nous oste et nous met En tel lieu qu'il luy plaist, et de nous se démet.

Dites-moy donc, pour Dieu, quelle est vostre demeure. En cest autre beau monde ? Y est-elle bien seure ? Quelz plaisirs y a-il ? Quelle en est la vraye foy, Sans que je m'en arreste à ce qu'en dit la loy ?

Les âmes icy-bas heureusement y vivent; Après la mort du corps renaissent et revivent ; Et contentes n'ont plus de crainte ny soucy, Sont franches de tout mal. Ainsy je vis icy.

Je le veux ainsy croire. Et où est la promesse Que me faisiez icy de si grande fermesse * , Estans en nos douceurs, de nous venir reveoyr Si mouriez la première, et me le faire veoyr ?

Ce sont des discours vains qu'on faict en nostre vie, Moins pleins de vérité qu'ilz sont de fantaisie; Les espritz bienheureux ne s'en vont d'icy-bas, Quand ilz sont une fois arrestez du trespas.

Et les anges du ciel descendent bien en terre, Voletent parmy nous, et tournent à grand erre Là haut, en leur manoir, conter ce qu'on y fait : Pourquoy n'en fait de mesme un esprit tout parfaict ?

Dieu ne l'a pas permis ; car il veut que l'on croye Ce que son filz a dict, et que par foy l'on voye Nostre félicité, qu'on doit représenter Par les yeux de l'esprit, sans d'ailleurs le tenter.

Ah ! qu'un payen subtil vous pourroit bien respondre A vos belles raisons, et mesmes les confondre, S'il ne vouloit s'ayder des vers virgiliens, Qui nous forment si beaux vos Champs Ely siens.

Un mescroyant croira ce qu'il voudra mal croire ; Mais il ne peut oster par ses raisons la gloire Qu'ont les âmes d'icy en leur félicité, Jouyssantes à plein de l'immortalité.

Où est ceste beauté dont estiez admirée Si fort de par deçà, et du monde adorée,

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