‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 4)Chapitre 40 sur 181 · S'assiduer^ se rendre assidu · texte numérisé non relu

S'assiduer^ se rendre assidu

temps les chevaliers errants eussent eu vogue, elle eust bien faict reluire plus leurs armes que n'avoient faict jamais sa prédécesseresse Frédëgonde de Montbron, pour l'avoir à femme.

Advant qu'elle tombast en sa maladie, qui luy a duré et tenu sept mois jusqu'à son décez, elle paroissoit aussy jeune et belle comme en son esté, bien qu'elle soit morte en l'aage de cinquante-six ans. Et ne faut point doubter que, si elle eust vcsou encore dix ans, sa beauté ne s'en fust nullement effacée, tant elle estoit de bonne et belle habitude, et prédestinée à toute beauté, qu'elle a laissée à messieurs ses enfants, et surtout à mesdames et damoiselles ses fdles, comme à madame la comtesse de Dhurtal, à feu madame la viscomtesse d'Aubetterre, à madame d'Ambleville et madamoiselle de Matlias', très-belles, très-sages dames et filles.

Pour messieurs ses enfans, leurs belles armes, qu'ilz ont faict valoir jusques icy en leur jeune aage, font bien paroistre ce qu'ilz sont et seront un jour : la vraye semblance et imitation de leurs pères, grandz-pères, ayeuix, bisayeulx et leurs antiques prédécesseurs, tant du costé du père que de la mère, si qu'ilz se peuvent dire et vanter extraie tz, de l'un et de l'austre costé, de deux aussy grandes maisons qu'il y en ayt en France. Aussy en ceste honneste dame est finie le vray chef et la vraye branche de Montbron; car tous

1 . Jeanne, comtesse de Duretal. — Renée, vicomtesse d' Aubeterre. — Isabelle, femme de Fr. de Jussac, baron d'Ambleville. — Adrienne, dite demoiselle de Alastas, mariée en 1602 à Léonard des Cars, seigneur de Saint-Bonnet. Elle avait alors près de 40 ans.

ceux qui en portent aujourd'huy le nom en sont d'une autre branche, longtemps séparée de la première et de la grande.

Pour parler de l'ame de ceste illustre dame, qui l'aeognue jugera avoir estée une des accomplies de la France. Elle estoit sage et fort vertueuse, et surtout très-bonne, aymant fort son peuple, et jamais ne le foula, ains soulagea lousjours. Il le peut bien tesmoigner. Elle avoit l'esprit fort bon et subtil, et le jugement surtout ferme et solide, qui ne se rencontrent pas tousjours en un mesme subject. Elle parloit fort bien, et avecques de très-beaux termes et de toutes choses, soit de théologie et d'histoires. Elle escrivoit très-bien et fort éloquemment. Plusieurs lettres qui se treuvent d'elle, escrites aux plus grandz et grandes, aux moyens et moyennes, communs et communes personnes, en font foy, quelque subject qu'elles traictent, soient guerres, affaires, etde toutes sciences, bref de toutes choses, car elle n'ignoroit rien ; et son entretien estoit très-beau, et tousjours plein de beaux discours et paroUes.

Elle a faict et composé de très-belles poésies et d'autres belles choses en prose, qui se voyent et se treuvent en son cabinet parmy ses livres , de la lecture desquelz elle estoit très-curieuse, et s'y addonnoit ordinairement et jour et nuict. Elle parloit et entendoit bien la langue espaignolle et italienne, et quelque peu le latin.

Sur tous les artz elle ayma fort la géométrie et architecture, y estant très-experte et ingénieuse, comme elle a bien faict paroistre en ce superbe édifice et belle maison de Bourdeille, qu'elle fit bastir de son

invention et seule façon, qui est très-admirable. Aussy Salomon dict que la sage et lionneste femme faut qu'elle bastisse sa maison. Tousjours elle a faict bastir et remuer pierres en toutes ses maisons^ estant toujours assidue en quelque belle action, comme à ses ouvrages, auxquelz elle fut fort industrieuse et labourieuse, et surtout en ceux de soye, d'or et d'argent, qu'elle aymoit plus que tous autres. Aussy de grandeur à grandeur il n'y a que la main.

Elle fut une grande et sage œconome, comme elle a faict paroistre; car son mary la laissa endebtée de deux cens mille francs, à cause des debtes qu'il avoit faict pour le service du roy. Elle est morte désendebtée quasi du tout, ayant laissé à ses enfants de quoy à se dësendebter du reste, qui est peu.

Et, bien qu'elle fust si bonne œconome et mesnagère, elle estoit très-libérale ; car elle n'estoit jamais àsonayse, si-non quand elle donnoit, disoit-elle; et, comme on l'a veu, très-splendide aussy, ne voulant se retrancher de sa grandeur, tenant une grande maison, tousjours sans superfluité pourtant.

Son mary la laissa veufve en Faage de trente-six ans venant au trente-sept, très-belle et très-riche de son costé, et garnie de quatre belles maisons, très-fort honneste et désirée, autant pour ses vertuz et beauté, que pour ses richesses, et recherchée de six ou sept grandz de la France, auxquelz ne voulut jamais entendre, non pas seulement d'ouyr parler de ce seul mot de second maryage, tant elle porta de révérence aux cendres de son feu mary, et à ses petitz enfans mineurs, lesquelz luy doibvent une obligation immortelle, et sont tenuz à jamais de la regretter et

prier Dieu pour elle et pour son ame ; autrement ne fîiut doubter qu'il ne les en punisse; car il faut croire que, si elle se fust remaryée, ilz n'auroient les biens qu'ilz ont.

Aussyoïi se treuve-il de telles dames veufves, si vertueuses et si généreuses que celle-là, que, pour solemniser la perte du mary et ne perdre la grandeur de sa maison, mena ceste vie retirée' de secondes nopces? Monstrant en cela un grand et généreux cœur, comme certes elle l'avoit tel en son vivant, le monstrant grand et haut parmy les grandz, et humble envers les petitz.

Un de ces ans, durant ces guerres dernières, il y eut un grand qui est mort^ qui la menaça de l'aller assiéger en l'une de ses maisons, et y mener le canon. Elle fit response qu'elle estoit extraicte en partie de ceste grande et généreuse comtesse de Montfort, qui endura si vertueusement le siège dans Annebon ; et, tenant d'elle et de son cœur, qu'elle l'attendroit en sa maison, de mesme vertu et courage.

Tant qu'elle a estée malade, l'espace de sept mois, de la maladie dont elle est morte, son bon courage l'a tousjours entretenue et supportée' jusqu'à la fin, bien qu'elle endurast beaucoup de douleur, ne faisant jamais prière à Dieu qu'il luy donnast santé, mais seulement de la patience; et n'en pouvant plus, et ses forces venant à faillir, elle rendit l'ame à Dieu de la plus douce mort qu'on vit jamais mourir per-

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