‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome, publiées d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Société de l'histoire de France (volume 4)Chapitre 83 sur 181 · Ffe^ subsistancp · texte numérisé non relu

Ffe^ subsistancp

et qu'ilz y fassent bonne chère; car, dieu mercy, je laisse force vivres, tant icy qu'à Brantôme, tant de bled que de vin.

Et pour ma sépulture, il y a longtemps que je l'ay faicte bastir, et choisir ma chapelle de Richemond : et deux jours après ma mort, que mon corps soit mis dans une caisse bien proprement comme il faut, et la faire charger sur mes muletz, accompaignez d'aucuns de mes serviteurs et officiers de Saint-Crespin, de Richemond et de Brantôme, et là y faire un service honneste pour la sépulture, y appellant messieurs les religieux, auxquelz j'ay laissé un honneste légat dans ledict testament; le tout sans pompe et solemnité.

En ce que dessus, et qui est enclos en mondict testament et codicille, veux et enlendz estre suivy selon sa teneur. Et pour plus ample tesmoignage, ay prié et requis les soubsignez de signer à ma requeste au chasteau de la Tour Blanche, le cinq octobre 1613, et outre ay prié et requis M. de Bourdeille de prendre et gouverner le tout^ ainsy que par ceste-cy je luy donne pouvoir, en présence de M. Domminge, prestre, et M. Girard, médecin, et de maistre Guillaume, apotiquaire.

Si les auteurs des dictionnaires de la langue française, depuis Furetière jusqu'il M. Ijittré, ont mis plus ou moins à contribution les écrivains du XVI* siècle, si parfois un glossaire a été joint aux éditions récentes des poètes et des prosateurs de cette époque, il n'a pas encore été publié, à ma connaissance, pour aucun de ces écrivains, un travail spécial analogue à ceux dont plusieurs classiques du siècle suivant ont été l'objet dans ces derniers temps. L'édition de Brantôme, que j'ai commencée il y a tantôt seize ans, touche à sa fin et il m'a semblé qu'elle devait être complétée par un lexique qui, suivant la manière dont il serait rédigé, présenterait peut-être une certaine utilité pour l'histoire de notre langue. Afin qu'il n'eût pas une étendue trop considérable, je me suis borné en général à y insérer les mots qui ne figurent point dans le Dictionnaire de l'Académie ou s'y trouvent soit avec une acception soit avec une forme différentes de celles que leur donne Brantôme. Ils sont suivis de citations qui permettront de contrôler les définitions dont je les ai accompagnés.

Ce qui peut rendre un pareil lexique assez intéres-

sant c'est que les ouvrages où Brantôme a déployé tant d'esprit et de talent, nous offrent ceci de particulier, qu'ils nous donnent une idée pai'faitement exacte de la langue de la cour à l'époque où il y a vécu; et à ce propos, il est nécessaire d'entrer dans quelques explications.

La cour sous François I" a donnoit loy à la France universelle, touchant le bon langage^ », mais il n'en fut plus de même sous ses petits-fils. Pendant qu'à la suite des controverses religieuses, notre langue prenait, sous la plume des écrivains protestants, un éclat, une correction et une force inconnus jusqu'alors, un travail en sens inverse s'opérait à la cour. Catherine de Médicis, du vivant de son mari, avait déjà introduit près d'elle quelques-uns de ses compatriotes ; ceux-ci accoururent en foule lorsqu'elle eut en mains le pouvoir. « Pour quarante ou cinquante Italiens que l'on voyoit autrefois à la cour, dit Henri Estienne, maintenant on y voit une petite Italie. » Jamais la France n'avait subi une pareille invasion d'étrangers, et notre langue ne tarda pas à en subir le contre-coup.

De plus, lorsque la paix de Câteau-Cambrésis nous força d'abandonner le Piémont que nous avions glorieusement gardé pendant plus de vingt ans, les gentilshommes de l'armée d'occupation qui, pour la plupart, n'avaient qu'une fort médiocre instruction littéraire, rapportèrent à la cour, outre le laisser-aller grammatical du langage des camps, une foule de locutions et de termes italiens dont ils se servirent, et très souvent

1. H. Estienne, p. 78 des Dialogues dont nous parlons plus loin.

en les estropiant *, soit par habitude, et pour plaire à la reine et à ses favoris florentins, soit pour faire parade de leur savoir et de leurs services militaires « delà les monts ». Aussi grâce à ces causes diverses le bon vieux français subit-il, dans les classes élevées de la société, une altération contre laquelle cherchèrent en vain à réagir les lettrés et, entre autres, Henri Estienne dans ses piquants Dialogues du nouveau langage français italianizé^ .

« De dix courtisans, dit-il (p. 127), en exceptant ceux qui ont quelques lettres, vous n'y en orriez pas huict parler vint mots (de ceux qui ne sont pas des plus ordinaires et vulgaires), sains et entiers et sans aucune dépravation. Encores y a-il bien d'avantage, c'est que, comme si ce mal de dépraver ainsi le langage estet contagieux, les uns le prennent tellement des autres que ceux mesmement qui ont des lettres en sont un peu infectez^. « Celte « dépravation », le grand poète de l'époque, Ronsard, la signalait aussi en recommandant à ses disciples de « n'affecter par trop le parler de la cour, lequel est quelquefois très

1. € Les courtisans ne se soucient que d'amasser quelques mots nou- ■veaux desquels, ou bien on mal, ils puissent faire la piaffe. » H. Estienne, p. 558.

2. Deux Dialogues du nouveau langage français italianizé, et autrement desguizé, principalement entre les courtisans de ce temps. De plusieurs nouveautez qui ont accompagné ceste nouveauté de langage. De quelques courtlsanismes modernes et de quelques singularitez courlisanesques. — S. d. (Genève, 1578.) 628 p., in-8. Il 5' a eu deux autre éditions données à Anvers en iSyg et i583, in-i6. Le premier de ces Dialogues entre Celtopliile et Philausone n'occupe pas moins de 3oi pages. Le second, où ligure un troisième interlocuteur, Philalèthe, a 21 pages de plas (322).

3. H. Estienne donne ailleurs (p. 264 et suivantes) des règles pour « bien barbariser et solécizer » .

mauvais, pour estre langaii^e de damoiselles el jeunes gentilshommes qui font plus profession de bien combattre que de bien parler' )>.

C'est au moment où les influences italiennes sur la langue et la littérature, aussi bien que sur les mœurs, y étaient toute-puissantes que Brantôme arrivait à la cour. 11 les subit comme les autres, soit en jeune homme qu'il était, pour se conformer à la mode, soit pour montrer sa connaissance d'une langue qu'il avait parlée dans un long voyage au delà des Alpes*; et ses écrits nous représentent avec tant de fidélité le langage « courtisa nesque « que l'on y rencontre la plupart des locutions ou des termes étrangers que Henri Estienne a cherché à ridiculiser. De plus, il avait voyagé en Espagne, accompagné les troupes de Philippe II à la prise du Pefion de Vêlez, fi'équenté autant qu'il l'avait pu les Espagnols, alors maîtres de presque toute l'Italie, et il ne laissait échapper aucune occasion de faire étalage de ce qu'il appelle lui-même son « gentil parler » espagnol. Delà, l'emploi de nombreux mots castillans qu'il a francisés à sa manière; et, en voulant sans doute suivre un précepte que son ami Ronsard donnait aux poètes % il a augmenté encore la bigarrure de son langage, en y mê-

1. Abrégé de Part poétijue^ OEuvres, édition de 1622, In-f", t. Il, p. 1G28.

2. Henri Estienne l'aurait certainement rangé parmi les courtisans « romipctes ayans désir de montrer leur savoir ». Voy. p. 35.

3. « Tu sçauras dextrement choisir et approprier à ton œuvre les mots les plus significatifs des dialectes de nostre France, quand mesmement tu n'en auras point de si bons ny de si propres en ta nation ; et ne te faut soucier si les vocables sont gascons, poictevins, normans, manteaux, lionnois ou d'autres pais, pourvu qu'ils soient bons et quepro-

lant par-ci, par-là, termes périgourdins, qu'il ne m'a pas toujours été possible d'expliquer.

On voit qu'il méritait d'être rangé parmi les gentilshommes « les plus signalés de la cour », car, suivant H. Estienne, c'étaient ceux là «quientrelardoient plus leur langage » (p. 72).

L'introduction de mots nouveaux, tirés en partie de l'italien ou de l'espagnol, est surtout frappante dans les choses de la guerre. C'est là principalement que « les termes estrangers se sont emparez des domiciles qu'avoyent les termes du pays et les ont chassez bien loing ' ». Qu'on nous permette de citer un passage des Contes d' Eutrapel qui nous en présente un tableau assez piquant :

« Lopolde, dit-il, estoit avant-hier sur la lice de

Rennes et, voyant une compagnie de gens de

pied assez bien en ordre, dit que c'estoient de beaux piétons et advanturiers. Mais il luy fut tout court respondu que c'estoit une brave fanterie; auquel fut, de pareil intérest, répliqué : fantassins ou infanterie. Il continua, disant n'avoir onc veu plus belles bandes, où il luy fut dit que c'estoient escadres et régimens ; et, pour avoir équivoquement pris tels mots l'un pour l'autre, savoir : escardes et reillemens, il fut presque en danger d'estre bien frotté. Jugea semblablement que l'un d'iceux avoit une belle salade, un casquet, un bassinet^ un cabasset sur sa leste: à quoy par plus de neuf fut dit: morion. Pécha encore plus lourdement, car d'un heaume luy

prement ils signifient ce que tu veux dire, » Abrégé de fart poétique OEuvres, 1623, t. II, p. 1628.

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