‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 131 sur 251 · oyez son article, tome II, p · texte numérisé non relu

oyez son article, tome II, p

&1. DE LA NOUE

roy François, de la luy demander et lu gaigner ainsy, en se soubmettant à son service, et, se desgageant du gage, du debvoir et hommage de fidélité qu’il debvoit à son prince, porter les armes pour luy, qu’il porta si heureusement et si vaillamment et fidèlement, qu’il en fut faict mareschal de France et gouverneur de Piedmont, le principal pays pour lors de la France, et autant scalabreux, et où il debvoit estre commis un des fidèles subjects natifs propres de la France ; qui estoit cause qu’on trouvoit estrange une telle eslection, là en un pays estrange; et pourtant luy s’en acquitta mieux et avec plus de loyauté qu'un naturel et propre françois. Si telle occasion de se révolter ne fust esté juste, et qu’on l’eust trouvée pour ingratitude ou trahison, jamais le roy ne s’en fust servy de ceste façon.

Un peu auparavant luy, en avoit fait de mesmes don Pedro de Navarre *, qui le prit dans Meife ; lequel, après avoir faict beaucoup de services à sa patrie et à ses roys, tant en Barbarie contre les infidèles que contre les chrestiens, venant à estre pris à Ravenne, n’ayant pu finer d’un seul denier pour se délivrer de captivité, il fut contrainct de quitter son party, embrasser celuy du roy François. J’en alléguerais un' infinité d’autres exemples, et mesmes de ceux de Milan et de Naples, lorsque nos derniers roys les tenoient. Quand ilz les sont venus à perdre et à changer de fortune, ont changé de volontez, et pris l’occasion de victoire; et n’ont point advisé si Naples et Milan appartenoient de juste droict à nos

t. Voyez tome I, p. 1H7 et suivantes.

M. DE LA NOUE

roys; car et qu’eussent- ilz faict? Hz eussent quitté leur pays et leurs maisons, et s’en fussent venus mourir de faim en France, ainsy que j’ay veu les princes de Salerne, les ducs de Somme, d’Alrie, le comte de Gajazze, le seigneur Julio Brancazzo, et une infinité d’autres que j’ay veus à noslre cour, faisans à tout le monde plus de pitié que d’envie, et qui mouroient quasi de faim, comme mourut ainsy le prince de Salerne, qui mourut ne laissant après soy pour se faire enterrer, comme je vis. Et n'eust-il pas mieux valu qu’ilz n’eussent bougé de leur patrie et maisons, et s’accommoder au temps et au vouloir du sort?

Lorsque le petit roy Charles VIII prit Naples, le seigneur Ursin ', qui avoit receu une infinité de plaisirs de la maison d’Arragon, esloit abstrainct de plusieurs liens de foy, d’obligation, d’honneur et de conjonction de sang, estant général de toute l’armée royalle, et connestable de tout le royaume de Naples; néanmoins, voyant qu’il ne pouvoit pas bien sauver le roy son bienfacteur, ny se garantir des armes victorieuses de France, et ne trouvant expédient à s'engarder d’aller en ruyne avec luy, consentit, avec une grande merveille des François mesmes, que ses enfans s’accordassent avec les François, et fissent service au roy de France. A cela nécessité les y contraignoit; estans ces propres intérests de telle nature, qu’ilz font oublier les plaisirs, tant grands qu’ilz soient, pour remédier à eux.

1. Virginio Orsini ou Orsino, comte de Tagliacozzo, connétable du royaume de Naples, mort en janvier 1497.

M. DE IA NOUE

Peu après, ledict roy Charles venant à perdre ledict royaume, Fabricio et Prospero Colonna, qui avoient receu tant de biens et d’honneurs du roy Charles, contrainets de la mesme nécessité, et du désir de se conserver en leurs Estats et biens, ilz s’accordèrent avec Ferdinand et l’alierent servir, et luy aidèrent à conquérir son royaume, avmans mieux laisser leur bienfacteur seul que se perdre avec luy, dont pourtant n’en furent trop estimez. Encor que ces ingratitudes que je viens d’alléguer ne fussent licites, elles furent excusables.

Autant en firent les Angevins , c’est-à-dire ceux qui tenoient le party d’Anjou ou de France à Naples, lesquels contrainets s’accommodèrent au temps et à la fortune, suivirent le party d’Arragon; qui pourtant, quelques années après, n’en furent pirement traietez du roy Louy XHlorsqu’il les reconquit; ains les reprit tous en grâce et en faveur, voyant bien qu’ilz n’avoient desvoyé par malignité nv par bon gré; car tels ingrats faillans ainsy sont abhorrables partout. Par ainsy, M. de La Noue fust esté excusable s’il eust esté pressé de ces nécessitez, comme ces autres que je viens d’alléguer pour exemples. J’en alléguerais plusieurs autres, mais je n’aurois jamais faict.

Parquov, pour retourner encor aux obligations, qu’aucuns publient et cellèbrent tant, que nous devons à nos pays et à nos souverainetez , en quoy peuvent-elles estre si grandes? Ventre-non pas de ma vie ! nous ne sommes pas plus tost nays que nous en recepvons plus de maux, de misères, de tourmens, que de plaisirs et bienfaicts. Si nous sommes

M. DE LA NOUE

en la guerre, il faut prodiguer nos vies et nos biens pour un mourceau de pain : si nous les perdons, nous n’en avons autre chose que cela ; si nous eschappons, la pluspart du monde en demeure chetifve et misérable, sans aucune récompense. Avons-nous eschappé la guerre, et la paix soit, voilà la justice qui nous fait consommer tous nos biens en procès. Le moindre délict que nous faisons, nous sommes exécutez ignominieusement; nous sommes bourellez par mille tourmens, nous sommes bannis, et nos biens proscrits et confisquez; bref, nous sommes subjects à mille injures; et si nous avons fait quelques services, les voilà oubliez, comme furent ceux de Thémistocles, Coriolanus, Sertorius, Lucullus, Scipion, et une infinité d’autres.

Que feroit donc là-dessus un gallant homme , brave, vaillant et courageux? c’est de faire comme eux, et prendre les armes, et s’en repentir 1 , et user de mesme ingratitude. Il n’y eut que le bon homme Scipion, lequel, je crov, s’il eust eu la mesme vigueur et force, lorsqu’en sa belle et fleurissante jeunesse il entreprit le voyage d’Alfrique, il en eust fait dire dans Rome et ailleurs; et eust bien autant remué que Coriolanus et Sertorius , et leur eust bien fait maudire leur ingratitude. Et pour parler d’exemples de nostre temps, que pouvoient moins faire ces quatre braves frères Estrozzes, et ces vaillans hommes les seigneurs Petro, Paolo, Toussin, les capitaines Mazin, Bernardo, San-Petro Corso, Jehan de Thurin, bref un’ infinité d’autres bannis, tant de Fleurance

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