‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 133 sur 251 · Voyez tome V, p · texte numérisé non relu

Voyez tome V, p

M. DE LA NOUE

ser ny nager comme les poissons, il avoit esté con- Irainct de s’arresler, de peur de se noyer passant plus outre, et se revirer au mieux qu’il put. Il eust bien mieux valu possible qu’il n’eust tenté l’hazard, et se fust embarqué et tiré plus outre, car il ne fust pas esté tué six mois après, comme il fut. Bienheureux sont aucuns qui peuvent patienter en ces choses-là, et d’autres bien malheureux sont-ilz aussy.

C’est assez parlé de ces ingratitudes, parlons un peu de recognoissances, et comme elles sont plus louables. J'ay ouy raconter à une personne grande que le grand roy François, grand certes en tout, ne fut point si rigoureux, ny ne voulut point tant de mal, comme l’on diroit bien, aux serviteurs de M. de Bourbon qui le suivirent hors de France en son adversité. Quand on les luy amenoit pris, ainsv qu’ilz passoient pays pour suivre leur maistre, il les interrogeoit simplement où ilz alloient, et, après leurs responses, qu’ilz suivoient leur maistre, sans autrement s’estomaquer, il disoit à ceux qui les avoient pris, ou bien à d’autres qui crioient Toile, toile, cruci fige! (comme il y en a tousjours de telles gens, et s’en trouvent assez pour faire de bons valets) : « Ce <- seroit charge de faire mal à ces pauvres gens; ce sont « pauvres serviteurs et officiers de leur maistre, qui « les nourrit très-bien; ilz le vont trouver pour vi- « vre; que s’ilz l’abandonnoient, ilz mourroient de « faim ailleurs : moy-mesme ne leur en donnerais « pas, n'en estant la raison, ny aussy pour l’osier aux « miens pour le donner à eux. Parquov, qu’ilz se « retirent: ilz sont à louer pour leur loyauté. » Et par ainsv, se fondant sur de très-bonnes raisons, il

M. DE LA NOUE

n’exerça que peu de rigueurs de justice envers eux, nv mesmes envers les plus coupables, nv les plus grands, auxquels il pardonna, comme au seigneur de Sainct-Vallier, estant sur l’eschaflaut, et de La Vauguyon' et Louys d’Ars.

Qui plus est, il s’en servit d’aucuns, comme il fit de M. de Pomperant, lequel estoit tenu grandement à M. de Bourbon, à cause qu’il avoit tué à Amboise le seigneur de Chissay, l’un des gallands et mignons de la cour’. Et ainsy que ledict Pomperant fut cherché partout, n’estant bon à donner aux chiens, pour la hayne que luy portoient le roy et les seigneurs et dames de la cour, à cause de ce meurtre, M. de Bourbon le recéla dans son logis (car lors les logis des grands princes esloient sacrez) et le fit esvader seeretlement, si bien qu’on n’en entendit plus parler, sinon au bout de quelque temps, qu’il fallut à M. de Bourbon luy-mesme s’esvader et s’enfuyr de France. Ledict seigneur de Pomperant le servit et le seconda si bien, qu’il le sauva hors de France heureusement par sa vaillance, résolution et prévoyance, ainsi que le récite très-bien M. du Bellay en ses Mémoires’; si que, possible, sans luy M. de Bourbon eusl couru une très-grande fortune. Et par ainsy, luy, brave et généreux, recognut le bien de sa vie à l’endroict de son bienfaeteur par un service signalé, avec plusieurs autres, ne l’abandonnant jamais en ses guerres et adversitez. Après la battaille de Pavie,

t. François des Cars, seigneur de la Vauguyon.

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