Le prince de Condé, frère d’Antoine, roi de Navarre
M. DE LA NOUE
Et ce qui est cause aujourd’hui qu’il y a tant d’ingrats et que l’on ne se soucie point de ce vice et s péché, c’est qu’il ne porte point de punition quant et soy, comme plusieurs autres, et aussy qu’un tel mesfaict ne peut recebvoir peine qui le puisse esgaller. Les Égyptiens jadis en sont esté fort ennemys de telles gens, et ne les punissoient autrement, sinon qu’il/, les faisoient cryer et publier partout pour infâmes, afin que personne ne leur fist plus aucuns plaisirs, estimant peine condigne à l’ingratitude d’un amy de les luv faire perdre. Tous les Perses, comme dit Zénophon ’, ne trouvoient parmi eux aucun vice plus blasmable que ceste maudicte ingratitude, et chastioient fort rigoureusement ceux qui en estoient touchez.
Il y en a aucuns qui tiennent que, comme la trahison ne peut estre assez punie, aussi l’ingratitude ne peut estre assez blasmée et en horreur à tout le monde, estimans ces deux vices si conjoincts ensemble, que l’on peut dire que tout traistre est ingrat; car, comme le traistre n’est autre chose que faillir de foy promise ou deue à une personne, aussy estre ingrat n’est autre chose que faillir à l’obligation que l’on a et se doibt à cause d’un plaisir. Ce malheu- , reux Judas, qui trahit Jésus-Christ son bon maistre, fut et traistre et ingrat tout ensemble; ingrat, pour avoir si mal recognu le bien et l’honneur qu’il luv avoit faict de l’avoir receu en sa tant honorable, belle et saincte compaignie, là où il estoit plus heureux qu’il ne lui appartenoit; et traistre, pour l’avoir
i . Voyez Cyropédie , liv. I, chap. n.
M. DE LA NOUE
trahi et livre à la mort. Que gaigna-il par là, sinon pour le monde, que les Juifs, après s’en estre servis, se mocquèrent de luy, l’eurent en mespris et horreur? Et quand il leur rendit leur argent , ilz n'en firent compte comme 1 de ce qu’il estoit. Et quant à Dieu, il fut condamné de luy aussvtost, et misérablement envoyé aux enfers.
Je voudrois bien sçavoir quelle tant grande louange acquit Brutus pour avoir tué Cæsar son bienfacteur, qui l’avoit tant aymé, tant favorisé et monstré ce qu’il sçavoit de la guerre en celle de la Gaule. Encor dict-on qu’il estoit son fils, pour l’avoir engendré de Servillia, qu’il entretenoit. Ce ne fut pas tout, il luy sauva la vie dans la battaille de Pharsale, l’avant recommandé à tous ses soldats et ceux de son camp surtout de luy sauver la vie et le luy emmener vif; ce qui fut faict, dont il eut une joye extresme : et pour rescompense de tant de biens, luy conjura sa mort, luy bailla quasv les premiers coups, se fondant sur une sotte opinion qu’il y alloit du service de la patrie et de la respublique et de son grand intérest. Vraiment ouy! Que la patrie puis après luy fit de grands biens et rescompenses ! Il s’en alla de la ville comme un meurtrier et banny, seul et desguisé, et luy et ses compaignons, l’un passant par une porte, et l’autre par l’autre. Toutesfois, au bout de quelque temps, ilz assemblèrent quelques grandes forces, qui furent cause du livrement de la battaille de Philippes, où luy se tua misérablement ; et avecques luy de tous les autres conjurez n’en eschappa un qui ne mourust