‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 137 sur 251 · Rcalliste, royaliste · texte numérisé non relu

Rcalliste, royaliste

M. DE LA NOUE

tre roy Henry despuis, luy eut dit qu’il falloit qu’il quittast son party et fist service au roy, il luy respondit : « Certainement, monsieur, du temps « que M. le prince de Condé mon maistre vivoit, « j’eusse plustosl choisy mille morts que de l’avoir « quitté et luy et son party, encor que je voyois « bien que je faillois, et luy aussy grandement, de se « bander ainsy contre son roy : et me pardonnez a si je le dis; mais à ceste heure, puisqu’il est « mort et que je n’ay plus de maistre ny de bienn facteur qui me doibve tenir lié à soy par ces pe- « tites obligations, s’il plaist au roy me pardonner, « et à vous aussy, monseigneur, de me prendre pour « serviteur, je vous serviray aussy fidèlement comme a j’ay faict mon premier maistre. » Il dit cela à Monsieur, et devant tout le monde , qui luy en sceut un très-bon gré; et luy et toute l’assistance l’en estimèrent fort ; si bien que Monsieur le prit à son service, avec beaucoup de protestation de le bien servir. Et quant à moy, je pense qu’il est permis de Dieu de prendre et suivre son mieux là où on le trouve.

Quelques années avant, aux premières guerres, un gentilhomme de Xainctonge, nommé Saincte-Foy, ayant esté faict créature de M. le Prince et son lieutenant de sa compaignie de gens-d’armes, et à qui il avoit desparly de ses honneurs et beaucoup de ses moyens, et encor qu’il fust riche gentilhomme, si est-ce que M. le Prince l’ayant advancé, poussé et faict cognoistreet valloir, il le vint à quitter à Orléans, soubs le prétexte de dévot réalliste, et vint trouver le roy au bois de Vincennes, avec d’autres que je ne nom-

M. DE LA NOUE

merav point, mais non obligez audict prince. Il y futsi malvenuet trouvé si odieux, etdu rov deNavarre, pour avoir ainsv abandonné son frère', et de tout le monde, et on en fit si peu de cas, que de despit il se retira en sa maison avec sa patente et sauve-garde du roy, que personne ne vouloit voir, au moins peu, non pas ses amys. Et quant à ceux de son partv, ilz luy portèrent une telle havne et inimitié, qu’ilz ne cessèrent jamais, jusques à ce qu’un jour, retournant de La Rochelle, où il estoit maryé avec la fille héritière de madame de Laneret, bourgeoise, le guettèrent en chemin et le tuèrent.

Yoylà enfin comme il en prend aux ingrats; car, quelque belle couleur qu’ilz puissent trouver en leur faict, ilz sont tousjours rejettez de toutes bonnes et honnestes compaignies : et faut bien dire qu’ilz sont en rancune de tout le monde, qu’eux-mesmes se hayssetit et ne se peuvent aymer; et le plus grand desplaisir qu’on leur sçauroit faire, c’est de les appeller ingrats; et confesseront plustost qu’ilz sont subjects à toutes autres imperfections que Lâchez de ce vice. Ce qui n’advient pour autre chose, sinon de ce que l’ingratitude est inexcusable : car, faillir à l’obligation que l’on a, ce vice est trop déshonneste et ne sçauroit se couvrir d’aucune chose. Ainsv demeure tousjours toute nue, si bien qu’elle est contraincte de monstrer partout sa honte et sa vergogne; au lieu que les autres vices se peuvent quelquefois pallier et couvrir de quelque manteau, sinon vray, du moins approchant de quelque couverture.

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