Escapar , échapper
de ces dames et damoiselles qui ne fussent fort belles, agréables et bien accomplies , et toutes bastantes pour mettre un feu par tout le monde. Aussi, tant qu’elles sont esté en leurs beaux aages, elles en ont bien bruslé une bonne part, autant de nous autres gentilshommes de court que d’autres qui s’approchoient de leur feux : aussi à plusieurs ont-elles esté douces, amiables et favorables et courtoises. Je parle d’aucunes, desquelles j’espère en faire de bons contes dans ce livre avant que je m’en desparte, et d’autres aussi qui ne sont y comprises ; mais le tout si modestement, et sans escandale, qu’on ne s’en apercevra de rien; car le tout se couvrira soubs le rideau du silence de leur nom : si que possible aucunes qui en liront des contes d’elles-mesmes ne s’en désagréront'; car puisque le plaisir amoureux ne peut pas tousjours durer, pour beaucoup d’incommoditez , empeschemens et cbangemens, pour le moins le souvenir du vieil passé contente encor.
Or, pour bien considérer combien il faisoit beau voir toute ceste belle troupe de dames et damoiselles, créatures plustost divines que humaines, il falioit se représenter les entrées de Paris et autres villes, les sacrées et superlatives nopces de noz roys de France, et de leurs sœurs filles de France, comme celles du rov dauphin, du roy Charles, du roy Henry III", de la reyne d’Espagne, de madame de Lorraine, de la reyne de Navarre, sans forces autres grandes nopces de princes et princesses , comme celles de M. de Joyeuse, qui les a toutes surpassées,
1. Ne s'en dénigreront, ne l’auront |«jint |>our desagréable.
39H DES DAMES
si la reyne de Navarre y fut esté, puis l’entreveue de Bayonne, l’arrivée des Poulonnois et une infinité d’autres et pareilles magnificences que je n’aurois jamais achevé de dire, où l’on a veu ces dames parestre les unes plus belles que les autres, les unes plus braves et mieux en poinct que les autres ; car, en telles festes, outre leurs grands moyens, le roy et les reynes leur donnoient de grandes livrées, les unes plus gentilles que les autres, les unes plus agréables que les autres.
Bref, on n’eust rien veu que tout beau, tout esclatant, tout brave, tout superbe, que jamais la gloire de Niquée 1 n’en approcha : car on voyoit tout cela reluire dans une salle du bal, au l'allais ou au Louvre, comme estoilles au ciel en temps serain. Aussi leur reyne vouloit et leur commandoit tousjours qu’elles comparussent en hault et superbe appareil, encor que, durant sa viduité, elle ne se para jamais de mondaines soyes, sinon lugubres, mais tant bien proprement pourtant, et si bien accommodée, qu’elle parroissoit bien la reyne par-dessus toutes.
Il est vray que le jour des nopces de ses deux filz, Charles et Henry, elle porta des robes de vellours noir, voulant, disoit-elle, solemniser la (este par ce signal pardessus les autres; mais, estant mariée, elle s’habilloit fort richement et superbement,
I. Niquée, l’une des héroïnes de 1 ’ Amadis, était fille du Soudan de Babylone Zaïr. Une magicienne l’enferma dans un palais enchanté, au milieu d’une salle d’une magnificence sans égale. De là l'expression jadis si usitée : Jm gloire de üiquée. Voyez, le huitième livre d 'Amodia de Gaule, ch. xxiv.
et paroissoit bien ce qu’elle estoit. Et ce qui estoit très que beau à voir et à admirer, c’estoit aux processions générales qui se faisoient, fût à Paris ou autres lieux, quelque petit fût-il, que la court y fust, comme à celles de la Feste-Dieu, à celles des Rameaux, portans leurs palmes et rameaux d’une si bonne grâce, et le jour de la Chandelleur portans de mesmes leurs flambeaux, desquels les feux contendoient avec les leurs. En ces trois processions, qui sont les bien fort solemnelles, certes on n’y remarquoit que toute beauté, toute bonne grâce, tout beau port, tout beau marcher et toute braveté, si que les vovans en demeuroient tous ravis.
Il faisoit beau voir aussi quand la reyne alloit par pays en sa litière, estant grosse, lorsqu’elle estoit mariée, fust qu’elle allast à cheval à l’assemblée 1 2 , ou par pays, vous eussiez veu quarante à cinquante dames ou damoiselles la suivre, montées sur de belles hacquenées tant bien harnechées, et elles se tenant à cheval de si bonne grâce, que les hommes ne s’y paroissoient pas mieux , tant bien en point pour habillemens à cheval, que rien plus; leurs chapeaux tant bien garnis de plumes, ce qui enrichissoit encor la grâce, si que ces plumes volletantes en l’air représentoient à demander amour ou guerre. Virgille, qui s’est voulu mesler d’escrire le hault appareil de la reyne Didon quand elle alloit et estoit à la chasse’, n’a rien approché au prix de celuy de nostre reyne avec ses dames, et ne luy en dcsplaise.