Dca ton. — L’évasion de Marie eut lieu le 2 mai
LA REYNE D’ESCOSSE
veu de l’évesque de Glasco ambassadeur en France, un des hommes de bien et dignes prélats qui se voit point, et qui a esté fidelle serviteur de sa maistresse jusques à son dernier souspir, et luy est encor autant après son trespas.
Voylà donc ceste reyne en liberté, qui ne chauma pas; et en moins d’un rien eut amassé une armée de ceux qu’elle estimoit ses plus fidelles : et la menant, elle la première en teste, montée sur une bonne hacquenée, vestue d’un simple cottillon ou juppe de laflèlas blanc, et coiffée d’une coiffe de crespe dessas; de quoy j’ay veu plusieurs personnes s’estonner, mesme la reyne mère, qu’une si tendre princesse, et si délicate qu’elle estoit et avoit esté toute sa vie, fut ainsi habituée aux incommoditez de la guerre. Mais aussi qu’est la chose que l’on n’endure et que l’on ne face pour régner absoluement, et de se vanger de son peuple rebelle, et le ranger à son obéissance ?
Voylà doncques cette reyne, belle et généreuse, comme une seconde Zénobia, à la teste de son armée, la conduisant pour l’affronter à celle de ses ennemis, et livrer bataille; mais, hélas! quel malheur ! Ainsy qu’elle pensoit les siens venir aux mains avec les autres, et ainsy qu’elle les exortoit et animoit pour ses belles et valeureuses parolles, qui eussent pu esmouvoir les rochiers, ils vindrent tous à hausser leur picques sans rendre combat; et, tant
1 . Jacques Bcaton, le dernier évêque de Glasgow, mort à Paris en 1603. Il fut l un des fondateurs du college des Écossais dans cette ville.
DES DAMES
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d’un costé que d’autre, vindrent mettre les armes bas, s’embrasser et se faire amis; et confédérez et conjurez ensemble firent complot de se saisir de la reyne, et la prendre prisonnière, et la mener en Angleterre. M. de Gros, intendant de sa maison, gentilhomme d’Auvergne, en conta ainsi l’histoire à la reyne mère, en venant de là ; et le vis à Saint-Mor, qui nous la conta à aucuns de nous.
Enfin elle fust menée en Angleterre 1 où elle fust logée en un chasteau si estroictement et en telle captivité, qu’elle n’en a bougé de dix-huict à vingt ans jusques à sa mort, dont elle en eut sentence, par trop cruelle, fondée sur plusieurs raisons telles quelles, qui sont dans l’arrest; mais une des principalles, à ce que je tiens de bon lieu, fut que la reyne d’Angleterre ne l’ayma jamais, et a esté tousjours et de longtemps jalouse de sa beauté, qu’elle voyoit surpasser la sienne (que c’est de jalousie!), et pour la relligion aussi. Or tant y a que ceste princesse après sa longue prison fut condamnée à la mort, et avoir la teste tranchée; et son arrest luy fust prononcé deux mois advant qu elle fust exécutée. Aucuns disent qu’elle n’en sceut rien, sinon quand on fust pour l’exécuter. D’autres disent qu’il luy fut prononcé deux mois advant l’exécution, ainsi que la reyne mère en eut l’advis estant à Congnac, qui en fut trèsmarrie; et, mesmes luv dict-on ceste particularité : qu’aussitost que l’arrest fust prononcé on luy tendist
t. Après la défaite de ses troupes à Langside, le 13 mai 15G8, elle voulut, malgré les instances de ses amis, se réfugier en Angleterre où elle arriva le 16.
LA REYNE D ESCOSSE
sa chambre et son lict de noir. La reyne mère se mist là dessus à louer fort la constance de ladicte reyne d’Escosse, et qu'elle n’en avoit jamais veu ny ouy parler d’une plus constante en son adversité (j’estois présent alors), et crojoit pourtant que la reyne d’Angleterre ne la feroit point mourir, ne l'estimant cruelle tant jusques là, et que de son naturel elle ne l’estoit point; (mais elle le fut là), et aussi que M. de Bellièvre, que le rov avoit despesché pour luy sauver la vie, opéreroit quelque chose de bon ; mais il n’y gaigna rien.
Pour venir donc à céste mort piteuse, qu’on ne peut descrire qu’avec grande compassion 1 2 3 , le dixseptiesme donc de febvrier l’an mil cinq cens quatrevingt-sept ’, arrivant au lieu où estoit la reyne prisonnière, chasleau appellé Fodringhaye’, les commissaires de la reyne d’Angleterre, par elle envoyez (je ne dirav point leur nom, car il ne servirait de rien), sur les deux ou trois heures après midy, et (estant en la présence de Paulet, son gardien ou geôlier, font lecture de leur commission touchant l’exécution, à leur prisonnière, luv desclarant que le lendemain matin ils y procéderaient, l’admonestant de s’apprester entre sept ou huict. Elle, sans
1 . La plupart des détails qui suivent sont tirés d’une relation contemporaine que Brantôme cite plus loin. Elle est intitulée : Le Martyre de la rayne <1 Escosse , douarière de France, Edimbourg, chez Jean Nafeild, 1587, 510 p. in-8°. Nous mettons entre crochets les passages qu'il lui a empruntés textuellement.
2. Il y a par erreur nonante un dans le manuscrit; Dupuy a biffé ce cliitfre et mis en marge 1587.