‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 246 sur 251 · Le 7 janvier 1285. 11 avait soixante-cinq ans · texte numérisé non relu

Le 7 janvier 1285. 11 avait soixante-cinq ans

DES DAMES

avoir plustost faict et s’oster du danger, mirent le feu aux prisons, et les bruslarent tous eu vie. Voyez quelle vengeance ! Puis assemblarenl tous les siudics de toutes les villes de Sicille, pour juger Charles, prince de Sallerne, en ensuivant la manière de faire du roy Charles, son père, quand il jugea Conrradin ; et tous, d’un commun accord, le jugearent et condamnèrent d’avoir la teste trenchée, comme son père avoit condamné Conrradin.

Estant ce jugement ainsi donné, la reyne Constance 1 , par un vendredy matin, envoya signifier la mort au jeune prince, le faisant adverlir qu’il pourveut au salut de son ame, parce qu’il falloit qu’il receust la mort ce jour là comme Conrradin. A quoy le prince respondit par telles paroles : « Je suis con- « tent de prendre en patience de bon cœur ceste « mort, me souvenant qu’à tel joui - qu’aujourd’hui « Nostre-Seigneur Jésus-Christ aussi receut sa mort « et passion. »

Quand la reyne eut entendu qu’il avoit faict ceste responce, elle, qui estoit bonne chrestienne, dévote, sage et modeste dame, dict ainsy : « Puisque le « prince, pour le regard de ce jour, veut prendre la « mort si doucement et si patiemment, j’ay aussi dé- « libéré, en l’honneur d’icelluy qui à tel jour souffrit « mort et passion, luy estre miséricordieuse comme « il nous le fust aussi ; » et, cela dict, commanda qu’il fût gardé sans qu’on luy fist aucun desplaisir. Et, pour contenter le peuple qui requéroit sa mort,

1. Constance, reine de Sicile, fille de Mainfroi et femme (1261) de Pierre d'Aragon.

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à tous elle leur fist entendre qu’en chose de telle importance, de laquelle pourroit sortir plusieurs samdalles, il ne falloil faire aucune délibération sans le sceu du roy Pierre; et ainsi commanda que le jeune prince fust mené en Cathalongne en toute seureté (ce qui fut faiet, et laissé à l’advis et jugement du roy Pierre) ; qui despuis, après quatre ans avoir demeuré prisonnier, fut délivré à la mode que dict l’histoire.

Cest acte n’apporta pas moins de louange à ceste sage et pitoiable reyne, usant de ceste douceur et piété, que d’infamie, dict l’histoire, au roy Charles, pour s’estre baigné trop cruellement dans le sang innocent du jeune et royal enfant, suivant son appétit désordonné.

Voilà l’histoire de Conrradin, sur laquelle je n’ay veu guières personnes généreuses qui n’aient dict que la reyne d’Angleterre eust acquis une gloire immortelle, si elle eust usé de miséricorde à l’endroict de la reyne d’Escosse, en imitant ceste bonne reyne Constance ; et aussi qu’elle ne seroit exempte de courir la fortune de la vengeance qui l’attend, quoy qu’il tarde, pour un tel saug innocent respandu qui la crie là hault.

On dict que la dicte reyne angloise fut sage et advisée en cela : car, non seulement elle en voulut passer par l’advis de ceux de son royaume, mais de plusieurs grands princes et seigneurs protestans, tant d’Allemagne que de France, comme le feu prince de Condé et Cazimir, morts peu après, et le prince d’Orange et autres, qui signarent ceste mort violante, et d’autres qui n’attendent pas de moins; car ils en

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sentent la conscience chargée, puisque cela ne leur touchoit en rien, et ne vcnoit en aucun advantage, ne le faisant que pour plaire à ladicte reyne, mais, tant s’en faut, leur portoit un préjudice inestimable.

On dict aussi que ladite reyne Elizabeth, quand elle envoya signiflier ceste triste sentence à la pauvre reyne Marie, que celui qui luy en porta la parolle l'asseura que c’esloit à son grand et triste regret, mais par la contrainte de ses estats, qui l’en avoient pressée, elle respondil : « Elle a bien plus de puis- « sanee que cela pour les rendre obéissans à ses vo- « lontez quand il luy plaist, car c’est la princesse, a voyre le prince, qui se faiet autant craindre et ré- « vérer. »

Or, je m’en rapporte à la vérité du tout, que le temps révellera. Cependant la reyne morte vivra glorieuse, et en ce monde et en l’autre, jusques à ce qu’il vienne d’icy à quelques années quelque bon pape qui la canonise pour le martyre qu’elle a souffert en l’honneur de Dieu et de sa loy.

Il ne fault doubter que si ce grand, vaillant et généreux prince, feu M. de Guise dernier, ne fust mort, que la vengeance d’une si noble reyne et cousine ainsy morte ne seroit maintenant à naistre. Or c’est assez parlé d’un subject si pitoyable, par quoy je fais fin.

Ceste reyne, qui fut en beauté non semblable.

Fut par trop d'injustice exécutée à mort,

Pour soustenir sa foy d’un cœur inviolable.

Se peut-il faire donc qu’on n’en venge le tort?

LA REYNE D’ESCOSSE

Il y en a eu un qui avoit faict son tombeau en vers latins, dont la substance estoit telle : « Nature avoit produict ceste reyne pour estre veue de tout le monde; aussi a-elle esté veue en grande admiration pour sa beauté et ses vertus, tant qu’elle a vescu : mais l’Angleterre, y portant envie, la mist sur un eschaflaut, pour estre veue en dérision, qui pourtant a esté bien trompée, car telle veue luy a tourné à louange et admiration envers le monde, et gloire et grâce envers Dieu. »

Si faut-il, advant que je finisse, que je die encores cecy pour response à aucuns que j’ay veu parler mal de la mort de Chastellard, que la reyne fist exécuter en Escosse, et l’en taxer, voire estre si malheureux de tenir que, par vengeance divine, elle avoit justement pâtv comme elle avoit faict pâtir autruy. Il faudrait donc à ce conte qu’il n’y eust nullement de justice, et qu'il n’en faut jamais faire : et qui en sçait l’histoire n’en blasmera nullement nostre dicte reyne; et, pour ce, je la vois raconter pour sa justilTication.

Ce Chastellard donc fut un gentilhomme de Dauphiné, de bon lieu et de bonne part, car il fut petit nepveu, du costé de la mère, de ce brave M. de Bavard ; aussi disoit-on qu’il luy ressembloit de taille, car il l’avoit moyenne et très-belle, et megrelline, ainsy qu’on disoit M. de Bayard l’avoit. Il estoit fort adroict aux armes et dispost en toutes choses et à tous honnestes exercices, comme à tirer des armes, à jouer à la paume, à sauter et à danser. Bref, il estoit gentilhomme très accomply; et, quand à l’âme, il l’avoit aussi très-belle, car il parloit très-

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