‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 247 sur 251 · SÛ · texte numérisé non relu

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bien, et mettoit par escrist des mieux, et mesmes en ritme, aussi bien que gentilhomme de France, usant d’une poésie fort douce et gentille, en cavalier.

Il suivoit M. d’Anville, ainsv nommé de ce temps, aujourd’huy M. le connestable : et lorsque nous fusmes avec AI. le grand prieur, de la maison de Lorraine, et luy, conduire iadicte reyne, ledict Chasteliard fut avec luy, qui en ceste compaignie se fist cognoistre à la reyne ce qu’il estoit en toutes ces gentilles actions, et surtout en ses rithmes; et entre autres il en fist une d’elle sur une traduction en italien, car il le parloit et l’entendoit bien, qui commence : Che gioi’a posséder cittaili e regni, etc. ? qui est un sonnet très-bien faict, dont la substance est telle : « De quoy sert posséder tant de royaumes, citez, « villes, provinces, commander à tant de peuples, a se faire respecter, craindre, admirer et veoir d’un a chacun, et dormir vefve, seule et froide comme « glace? » Il fit plusieurs autres rithmes très-belles, que j’ay veues escrites en main; car jamais elles n’ont esté imprimées, que j’aye veu.

La reyne donc qui aymoit les lettres, et principallement les rithmes, et quelquefois elle en faisoit de gentilles, se pleust à voir celles dudict Chastellard, et mesmes elle luy faisoit response; et, pour ce, luy faisoit bonne chère et l’entretenoit souvent. Cependant luy s’embrase couvertement d’un feu par trop hault, sans que l’object en peuve mais; car et qui peut defl’endre d'aymer? On a bien aymé le temps passé les plus chastes déesses et dames et ayme-l’on encor, voire a-l’on aymé des statues de marbre ; mais pour cela les dames n’en sont à blasmer si elles n’y

LA REYNE D'ESCOSSE

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adhèrent. Brusle donc qui voudra sur ses feux couverts !

Chastellard s’en tourne avecques toute la troupe en France, fort fasché et désespéré d’abandonner si bel object. Au bout d’un an , la première guerre civille vient en France. Luy, qui estoit de la relligion, combat en soy quel party il doibt prendre, ou d’aller à Orléans avec les autres, ou de demeurer avec M. d’Anville, et avec luy faire la guerre contre sa relligion. Ce dernier luy est trop amer d’aller ainsy contre sa foy et sa conscience; de l’autre, porter les armes contre son maistre luy desplait grandement : parquoy résout ny pour l’un uy pour l’autre combattre, mais de se bannir de Fiance et s’en aller en Escosse, et laisser battre qui voudra, et là couler le temps. Il en ouvre les propos à M. d’Anville et luy descouvre sa résolution, et le prie d’escrire à la reyne des lettres en sa faveur; ce qu’il obtint : et, aiant pris des uns et des autres, il part; et le vis partir et me dict à Dieu et une partie de sa résolution, car nous estions bons amis.

Il faict donc son voyage et l’achève heureusement ; si bien qu’estant arrivé en Escosse et ayant discouru toute sa résolution à la reyne, elle le reçoit humainement, et l’asseure estre le bien venu ; mais, abusant de ceste bonne chère, il voulut s’attaquer à un si haut soleil, qu’il s’y perdit comme Phaëton ; car, forcé d’amour et de rage, il fut si présumptueux de se cacher soubs le lict de la reyne, lequel fut descouvert ainsy qu’elle se vouloil coucher. Mais la reyne sans faire aucun scandnlle, luy pardonna s’aydant du beau conseil que ceste dame d’honneur fist à sa

DES DAMES

maistresse dans les Nouvelles de la reyne de Navarre 1 , lorsqu’un seigneur de la court de son frère, coulant par une trapelle, faicte par luy exprès en la ruelle, la voulut forcer, de laquelle il n’en rapporta rien que honte et de belles esgratigneures : et le voulant faire chastier de sa témérité et s’en plaindre à son frère, sa dame d’honneur luy conseilla que, puisqu’il n’en avoit eu que des esgratigneures et honte, il estoit assez puny, et qu’en pensant faire clair son honneur, elle l’obscursissoit davantage , estant l’honneur d’une dame de tel pris, qu’il ne se doibt jamais mettre en débat, et que tant plus on le veut contendre’, tant plus il va au nez du monde, et puis à la bouche des mesdisans.

Notre reyne d’Escosse, comme sage et prudente, passa ainsy cet scandale; mais ledict Chastellard, non content et plus que forcené d’amour, y retourna pour la seconde fois, ayant oublié sa première faute et son pardon. Alors la reyne, pour son honneur, et à ne donner occasion à ses femmes de penser mal, voyre à son peuple s’il le sçavoit, perdit patience, le mist entre les mains de la justice, qui le condamna aussitost à avoir la teste trenchée, veu le crime du faict. Et le jour venu, ayant esté mené sur l’eschaffaul, advant mourir avoit en ses mains les hymnes de M. de Ronsard; et pour son éternelle consolation, se mist à lire tout entièrement l’himne de la mort’,

1 . Il s’agit de Bonnivet et de Marguerite de Navarre dont l’aventure est racontée dans la Nouvelle IV de 1 ’Heplaméron. Brantôme en a déjà parlé. Voyez tome III, p. 67.

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