‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeille, seigneur de Brantome publièes d'après les manuscrits avec variantes et fragments inédits pour la Sociètè de l'histoire de FranceChapitre 43 sur 251 · Alexandre Vt (Borgia · texte numérisé non relu

Alexandre Vt (Borgia

3. Certainement je n’ai pouvoir de tirer personne de l’enter. Si c’était du purgatoire, bien pourrais je le taire.

RODOMONTADES

monstrerois bien en quelque petit recoing d’un petit livret*. Ce pape en disoit bien d’autres, dont je n’en parle pas, car il n’estoit pas bon François.

Don Louys d’Avilla estant assiégé dans la citadelle d’Anvers, lorsqu’il fallut sortir et forcer les retranchemens de la ville, entre autres belles paroles qu’il dist à ses soldat/, fut eeste-cy : Ert, soldados ! es menés ter mostrar en este lugar su virtud , corno en un muy nfamado teatro de las cosas de la gucrra.

« Ha ! soldat/ , il faut montrer en ce lieu sa vertu conun’ en un très-renommé théâtre des choses de la guerre. »

Avant donner la bataille de Pavye, le marquis de Pescayre dist et commanda au marquis del Gouast, con gesto seoero y animoso , pero alegre : primo es menesler ganar este lugar de Mirabel , con vuestra virlud, haziendo todo su esfuerço : (]ue si las manos, lo quai Dios no quiera, no bastaren contra el enernigo tantas cezes vencido, hazed que los cuerpos muriendo con mucha horira, loqual deven a los animas valorosos, vengandose del enernigo, se satisfagan noblamente'. « Mon cousin, il faut gaigner ce lieu de Mirabel avec vostre vertu et avec tout l’effort que vous pourrez; que si les mains n’y peuvent baster (ce que Dieu ne veuille!) contre l’ennemy tant de fois vaincu, il faut nommément que les corps en mourant avec grand’gloire (ce qu’il/ doivent aux courages

\ . Ce livret, que Brantôme ne veut pas nommer, est probablement un pamphlet protestant ; mais je n’ai pu le découvrir.

2. Ceci est pris à peu près textuellement dans Vallès, liv. VI, ch. iv, P’ 161 v°.

ESPAIGNOLLES.

CO

généreux) en se vengeant de l’ennemy le récompensent noblement et généreusement. »

Ceste bataille perdue pour nous, ce dit parmy les Espaignolz que Sa Majesté ayant esté prise, et le marquis del Gouast, au retour de la chasse de quelques Souysses, ayant sceu la prise, vint dans le mesme champ de bataille saluer Sadicte Magesté avec un très-grand honneur et respect, chassant d’allentour de luy une troupe infinie de soldatz, qui le pressoient et l’importunoient de toutes partz; et après luy avoir aporté toutes ces belles raisons qu’il pouvoit, pour le consoller sur son désastre, et surtout luy allégant la bonté de l’empereur, le rov luy respondit avec ces belles parolles et dignes à remarquer, dont je m’estonne que nos escrivains françois n’ont touché ces gentilles particullaritez et parolles, et qu’il faille que les emprumplions des estrangers. Je le diray premièrement en espaignol : Yo ha via determinado, muriendo honradamenle con /os armados , librar mi animo d’esta tan gran asjjereza de mis cosas , //or no quedar vivo , de s pues de haver muerto tantos capitanes rnios muy esclarescidos : pero la forturui que ya de rnucho tiempo es asperissimamente, y a gran tuerlo rnuy enemiga a nues tro nombre , por guardar la vida a mi j resar , para un espectacu/o de escarnio y hurla, y no lui querido que yo muriesse muerte muy konrada. .4 lo menas , con solo esto consolare a mi niismo acordandotne de una lan gran perdida, que de oy adelante no temereya mas ninguna injuria ni fuerça de fortuna, por que aviendo sido el/a cruelissima siernpre y furiosa y nunca jamas ahundantcmente harta por tantus desventuras ,

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agora finalmente avra a pagado el reslo de su odio en esto publico lloro de toda la Francia , y poslrera pcrdida mia por el caso de tan grande desventura' . a Je m’estois résolu et déterminé que mourant honnorablement parmy les armes , je me peusse dellivrer el mon esprit d’une si grande asprezze*, et surchargé de mes affaires pour ne demeurer en vie, après avoir veu devant mes yeux tant de braves et vaillans capitaines des miens estanduz mortz autour de moy; mais la fortune qui de long temps m’est si cruelle, et à grand tort grand’ennemie de mon nom pour me conserver la vie à mon très grand regret, et pour servir d’espectacle d’une moquerie et dérision, n’a pas voulu que je mourusse d’une mort honnorable. Pour le moins en cela auray-je occasion de me consoller en moy-mesme que, me souvenant et mettant devant mes yeux souvent ma grand’ perte, que d’aujourd’huy en avant je ne craindray aucune injure ny force de la fortune, parce que m’ayant esté toujours très cruelle et furieuse , ny jamais assez soulle habondammentde tant désadvantures qu’elle m’a donné, elle aura finallement payé le reste de son hayne en ceste publique plaincte et deuil de toute la France et dernière perte mienne par le cas et advènement d’une si grande désadvanture. »

Voylà certes de belles parolles, et brave résolution d’un si magnanime roy à ne se soucier plus de la

1. Voyez le ch. vm du liv. VI de Vallès, f“ 173 : De lo que dixo el re de Francia al marques de Guasto. — Nous en avons donné le texte au tome III, Appendice , p. 442.

2. Asprezze, âpreté. C'est le mot espagnol (aspereza) que Brantôme a francisé.

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fortune, puisqu’ell’avoit achevé de vomir son venin sur luy en ceste si grande perte et déconvenue. Telles parolles toucharent si fort au cœur des soldatz qui estoient à l’entour, qu’ilz se mirent tous à plorer et admirer ce grand roy. Cela se tient et se dit parmy les Espaignolz.

J’ay 1 traduict en françois ces mots précédens espaignolz, et non poinct les autres; car il faut croire que le roy les prononça tous en françois, et les Espaignols l’allarent traduire en leur langue.

Sur quoy j’ay pris ce subject de faire ce discours, pour noter que, bien que ce grand roi parlas! force langues, comme la latine, l’espaignolle et l’italienne, il voulait toujours porter tant d’honneur à la sienne, qu’il la préférait à toute autre et ne vouloit laisser en arrière, pour faire marcher devant l’estrangère. Aussy, ainsy que j’ay ouy dire à feu M. de Lansac, le bon homme, qu’il est bien tousjours meilleur, plus séant et plus grave, quand un roy parle de grandes choses devant les estrangers, et mesmes ses compaignons, roys et princes, faut qu’il parle son vrai langage, sans s’abaisser et se contraindre jusques-là de parler celuy de son compaignon, et contenter ses oreilles comme s’il luy vouloit servir de truchement.

L’empereur en monstra un très bel exemple en cela, lorsqu’il fut à Rome, et parla devant le pape, les cardinaux, les ambassadeurs, et qu’il brava tant, par trop enorgueily de sa victoire de Thunis et de la Collette. Il y eut les deux ambassadeurs de nostre

1 . Les huit alinéas suivants jusqu’à Quand le roy Henry II e , p. 76, manquent dans le manuscrit.

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roy, l’un vers Sa Saincleté, l’autre vers Sa Césarée Majesté, qui luy remonstrarent de ne parler poinct espaignol, mais autre langue plus intelligible. Il respondit à M. l’évesque de Mâcon comme au principal, à cause du rang qu'il tenoit vers Sa Saincleté, et marclioit devant M. de Velly, qui estoit près Sa Majesté, et ce avecques un certain dédain : Serïor obisjw, entiendame si quiere ; y no espere de mi otras palabras que de mi lengua espahola , la quai es tan noble, que merece ser sabida y entendidn de toda la gente christiana

Il y eut bien là de la natreté à l’empereur; car, s’il cust voulu, il eust fort bien parlé françois ou italien au pays et au lieu où il estoit, voir allemand et flamand, son pays natal, s’il eust fallu; et il les eust bien rendus à quia, car il sçavoit toutes ces langues; mais il ne voulut parler que l’autre, possible pour faire despit à ces messieurs les ambassadeurs et à aucuns cardinaux françois et autres partisans du roy; ou bien le fit-il par un desdain et bravade et ostentation, pour honorer mieux sa langue et aussi (ainsy que j’ay dict) que ceste langue est fort bravasche et fort propre pour menaces. Ce monsieur l’ambassadeur eut tort en cela ; car il le devoit laisser parler, et l’escouter et l’entendre bien, et puis le payer de mesme monnoye, et luy faire sa response en françois,

1 . Charles Hemard de Denonville. — Voyez P. Jove , liv. XXXV.

2. Monsieur l’évêque, comprenez-moi si vous voulez, mais n’attendez point de moi d’autres paroles qu’en ma langue espagnole, qui est si noble , qu’elle mérite d’être sue et comprise de toute la chrétienté.

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sans descouvrir son asnerie; mais possible n’eusl-il peu entendre son discours ainsi espaignolisé. Ainsi les fautes que luy et son compaignon firent, et qui cuvdarent porter préjudice à nostre roy, en font foy de cela. J’en ay escrit assez dans le discours que je fais de ce grand roy 1 .

Tant y a que ces ambassadeurs et autres qui tiennent leur place ont grand tort et grand 'honte de n’apprendre les langues pour s’en servir au besoing, comme estoit celuy-là; et monstrent bien qu ilz sont de grandz veaux , qui ne seavent et 11e parlent que leur langue de veau. Et ressemblent un certain évesque de France, qui alla au concile dernier de Trente sans argent et sans latin, et retourna de mesmes. Quel embarquement sans biscuit, et quel retour aussi ! Que diable peuvent faire ces gens qui n’ont nul exercice plus honorable pour eux que d’estudier, et ne sçavoir que leur langue; car, quant à la latine, le temps passé n’en sa voient guères; les autres qui crachoient quelque latin, c’estoit quelque latin de brevière’, mal raffiné et tamisé. D’autres l’ont peu bien parler, mais c’estoient des oyseaux rares, ainsi que fit M. le cardinal de Bellay, quand il harangua le pape Clément, au lieu de Poyet, qui fit le sot, et perdoit l’honneur de la patrie sans ce grand cardinal, qui rabilla tout. Pour le temps d’aujourd’hui, nos prélats se sont ravisez, qui commancent à tirer des armes et à desgainer le latin. Dieu mercy les huguenots, qui leur ont tant faict la guerre qu’ilz les ont aguerris et de mesmes armes qu’ilz les

i . Voyez t. III, p. 99 et suiv. — 2. Brevière, bréviaire.

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avoient battus d’autrefois, maintenant les battent; dont c’est bien employé. Que diroit-on d’un certain ambassadeur franoois que j’ay cogneu? Luy, ayant demeuré six ans en Espaigne, en retourna en parlant aussi mal la langue comme si jamais il n’y eust esté; et disoit-on qu’il ressembloit le perroquet de Madame de Brienne, qui avoit demeuré vingt ans en cage, et n’avoit jamais peu apprendre à parler un seul mot; proverbe ancien du temps des roys François et Henry, nos grands roys, et qu’on practiquoit à la cour envers ceux qui n’avoient rien appris ny rien sceu dire.

Or pour reprendre encore mon discours, M. de Lansac disoit qu’il est très nécessaire qu’un ambassadeur entende et parle le plus de langues qu’il peut, pour s’en servir à la nécessité aux lieux où il sera, et mesme pour l’espaignolle, latine, françoise et italienne; car pour les autres elles sont diflicilles, et pour ce ilz en sont excusables; mais pour ces quatre, ilz en doivent eslre taxez et blasmez s’ilz ne les sçavent, non pas pour les practiquer ordinairement et en faire litière, comme on dict , mais pour quelques fois, pour la nécessité, pour la gentillesse, pour l’honneur, pour la gloire, voire pour quelque ostentation, et pour dire que l’on en sçail d’autant.

Et plus en doivent faire nosgrandz roys et princes, qui doivent toujours honorer leurs langues; et, quant aux estrangères, il les faut réserver pour manière de devis, de causeries, de molz à propos, de gaudisseries, bravades et gentillesses, afin que d’autant plus ilz se rendent admirables de sçavoir plus que leur langue naturelle, ainsi que laisoit ce grand roy Fran-

ESPAIGNOLIJES.

cois, qui, aux grand/, affaires, ne se defferroit jamais de son beau parler françois, et n’en parla autre devant le pape Clément, le pape Paul, à Marseille et à Nice, et avecques l’empereur Charles passant en France. La reyne de Navarre sa sœur, si sçavante et bien disante, bien qu’elle sceust parler bon espaignol et bon italien, s’accommodoit toujours de son parler naturel pour choses de conséquence; mais quand il falloit en jetler quelques mot/ à la traverse des joyeusetez et gallanteries, elle monstroit qu’elle sçavoit plus que son pain quotidien. Nostre grand rov Henry II parloit si bien espaignol qu’homme de son royaume, pour avoir esté assez en aage dans l’Espaigne et en ostage pour l’apprendre; mais il ne parloit jamais que son françois avecques les Espaignolz, mesmes quand il y alloit d'affaires d’importance; mais pour dire le mot, et de faire une rencontre espaignolle, il la faisoit fort bien et de fort bonne grâce. La reyne, sa femme et mère de nos roys, parloit encore fort peu son toscan avecques ceux de sa nation pour grand/, affaires, ainsi que le l'oy son mary, portant en cela l’honneur qu’elle devoit au royaume où elle avoit pris sa grandeur et bonne fortune. La reyne Marguerite sa fille, bien qu’elle entende la langue italienne et espaignolle et qu’elle les parle aussi disertement comme si elle avoit esté née, nourrie et eslevée toute sa vie en Italie et Espaigne, elle en use de pareille façon en de grandes choses; mais pour alléguer de belles rencontres et gentil/ passages et bien dire les mot/., elle n’en cède à aucune personne, aussi bien qu’en sa langue françoise, tant elle a l’esprit grand et subtil.

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Nous autres petitz compagnons, si nous sçavons ces langues, il est très-bon que nous les parlions et les practiquions; mais il les faut sçavoir parfaitement pour ne nous faire mocquer si nous y faillons : aussi si nous nous en sçavons acquitter très-bien, nous nous en rendrons bien plus aimez, honnorez et estimez, tant à l’endroict des plus petitz qu’à l’endroict des grandz; ainsi que m’arriva une fois parlant au roy d’Espaigne', qui fit plus d’estime de moy qu’il n’eust fait quant il m’entendit parler sa langue, ainsi quej’ay dict ailleurs : comme de vray, pour lors je la parlois très bien, et s’en estonna, et m’en fit très bonne chère. Il faut que je me vante de cela en passant.

Or, pour faire fin, j’allongerois volontiers ce dis-, cours (qui est très beau) si j’estois aussi capable et aussi bien disant que ledict M. de Lansac, duquel j’en tiens la plus grand’ part : car il s’entendoit très bien en telles matières pour avoir esté par diverses fois, et pour le moins trente fois, en divers lieux et ambassades durant sa vie. Je ne passe donc plus avant, de peur de m’enrayer, et retourne à d’autres rodomontades, bien marry d’avoir esté si long en ce discours.

Quand le roy Henry II' assiégea la ville de Dînant*, il la fit battre si furieusement que ceux de dedans, n’attandant que l’assaut général et leur totalle ruyne, ne se voulant trop opiniastrer, advisarent d’envoyer

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