El saco de la villa
IÛMONTADES ESP A1GNOLLES.
aucunes en sa vie'. Enfin la capitulation fut faicte et bien gardée, à l'honneur de nostre roy. Que s'il ne fust esté généreux et miséricordieux, ii les tenoit tous la corde au col, [misque le cardinal d'Austrie avoit failly de es seccurîr.
Si faut-il que je die Quelques gentilles rencontres et rodomontades qui touchent les dames.
Lorsque !a reyne vint à Bayonne ', de toutes les Espaignolles qu'elle avoit, elle n'en mena aucune avecques ses Françaises que Magdeleine de Giron, fille de la comtesse d'Iraigne, dame d'honneur de ladicte reyne. Elle y mena bien aussy la segnora Sofonisba, Italienne, damoiselle cremonoise, belle et honneste fille, et douce, qui avoit tout plein de vertus, et sur-tout qui scavoit bien peindre et pourtraire au naturel. Les autres tilles en Espaigne bien faschées pour ne se trouver en telle et si belle feste, qui eussent bien certainement paré la cour, car il y en avoit de belles, et entre autres Leonor de Tolède, qui estoit très belle,
Elle n
[viini p.irii
s détails dans les Mémoires et kltris de Marguerite de Valois (Paris, Renouard, 1843, in-8°, p. 8 i io.) Le jour des plus belles féres : • la fortune envieuse n'en pouvant supporter la gloire, feit orager une ri grande pluye et tempeste, que la confusion de ia retraicte qu'il falloir faire [a nuit par batteaui, apporta le lendemain ;mt.iiit de bons contes pour rire, que ce magnifique appareil de fcitin avûij ;.'■ ! Il ■':'.. » (Consulte! le Recueil
dis choses natabks qui ont ile /ails à Bayonne à l'entrevue du roi Iris thrititii Ourles iKuJicmc... Paris par Vascosan 1 566, in-12 — Pièces fugitives pour servir à l'histoire de France. Paris, 17)9, in-4", 1. 1.)
!70 RODOMO
;t qui eust possible effacé le lustre de ladicte Magdeleine de Giron; dont elle fut bien ayse de quoy ne vint pour ce subject. Je ne desduiray les raisons pourquoy ces belles filles ne vindrent point, pour ne servir en rien à nostre conte.
Geste donc belle Magdeleine parut très belle; aussy le pensoit-elle bien estre, tant elle esioit arrogante. Si bien, moy devisant un jour d'elle et de sa beauté avec un certain cavallier espaignol, il me dict, par un certain desdain et despit : « Laissez-la, monsieur. Je vous jure qu'elle est si orgueilleuse, à cause de sa beauté, que si le ciel s'abaissait et se prosternait à ses pieds, elle ne daignerait pas lui dire de se relever, et de se remettre en sa place '. » Voylà une parole bien arrogante, et plaisante imagination, de se figurer le ciel
(descendre de son lieu pour s'humilier à elle. Tel les paroles sont quasi semblables à celles que jadis tinrent nos braves chevalliers francois, qui allèrent en Hongrie soustenir les Hongres contre les Turcs, conduicts par ce vaillant Jehan duc de Bourgongne, et par le mareschal de Bouciquaut; lesquels, trop bouillans, presumans trop d'eux, disoient par tout que leurs lances n'estoient pas seulement bastantes pour deffaire tous les Turcs et les battre, mais, si le ciel vouloit descendre sur
Ieux pour leur faire guerre, l'empescher par
a dignaria dedrle q
orgu-
Rodomontades espaignolles. 171
le soustien de leurs bois et lances qu'il ne descendist, et le tenir en l'air comme il estoit. Mais pourtant le malheur fut tel que leur rodomontade ne porta feu; cHr, sans avoir affaire au ciel, ils furent tous desconfits et deffaits par les hommes ', comme on peut voir par nos Chroniques françoises.
J'aymerois autant d'un capitaine espaignol allant en un combat, et animant ses soldats; et louant leurs forces, il leur dit : a Je vous jure que si le ciel s'abaissoh nous le pourrions soutenir avec nos bras*. » Si ce brave eust faict ce coup, il fust esté estimé un second Atlas, qui soustenoit le ciel de ses espaules. Quel fardeau ! encor que j'aye ouy dire à un vieux resveur de philosophe que l'air est fort léger, et que le ciel, qui en participe, l'est aussy. Je coupe là, craignant que, pour voiler trop haut, je ne vinsse à tomber comme fit Icarus; car le parler m'en est aussy estranger et incogneu que le haut allemand; ny ne veux non plus l'apprendre, ny la science et tout, doubtant de mon cerveau débile et peu capable pour y advenir.
Or, pour retourner â ceste belle Magdeleine de Giron, bien qu'elle fust altiere, elle n'esioit pourtant trop ennemie de l'amour, et ne refusa point d'estre servie (comme toute belle et gentille dame ne doit faire ce refus) de plusieurs
I. Sur le champ de bataille de Niropoli, où Bajazet écrasa la noblesse franchi:;.; conduite par .'r..ri Sans peur, alors comte deNevers, et par le connétable Philippe d'Artois ( i )9fi).
' Dios, que si el cielo se cayese, le hemos de tenw
DES espaignoll:
mande qu'il ait à le luy renvoyer sain, sauve, et sans danger : autrement, qu'elle luy annonce guerre, et le menace de la luy faire très cruelle par mer et par terre; et puis, dit-elle : u Que si je ne trouve point de capitaine, je lèverai moi-même l'étendart, et je Tirai planter jus-
3ues aux portes de Londres; et si je manque ecanonniers, j'irai moi-même mettre le feu â l'artillerie; en sorte que tout le monde dira : Jésus! quelle femme guerrière ' ! i Voilà une brave guerrière, et seconde Marfise ou Bradamante, qui vouloit elle-mesme, par faute d'autre, conduire son armée, planter son estendart sur le haut de la muraille, et servir de canonnier, et bailler feu à son artillerie. La chanson en est fort jolie, et l'air plaisant, Ceste dame esioit plus valeureuse qu'une autre, qui usa de parolles certes généreuses il l'endroict d'un cavajlier, pour l'induire à se battre pour l'amour d'elle contre un autre qui l'avoit offensée. Les paroles estoient telles : a Je crois bien, brave cavalier, que vous m'accorderez ma prière avec autant de générosité que vous avez de force et de valeur pour me venger de mon ennemi-.» Gentilles parolles certes, et pour prier et pour louer.
Une belle jeune dame espaignolle ayant esté mariée de frais, et venant de bonne heure à
r. Que si me fa! M capitan, ïfi misma llevarii la bandera, y ïré i poncrla hnsta las puerras de Londres; y lambien, si me falta cânonero, yo nusma daré fuegù i la artillena ; si que dira toda la gente : • Jésus ! i|ue muger guerrera ! ■
para otorgar mi rueço, asi tnimi os sobra bondad y v para lograr la Victoria dp su persona.
ONTADES ESPAIGNOLLES. 17$
estre grosse, qui paradvant, estant fille très h autaine, desdaignoit le mariage bien fort, et disoit : « Que conformément à son courage et à sa gloire, elle ne vouloit s'assujettir à personne ' i> , et que, bien qu'elle y fust contraincte, elle s'efforceroit le plus qu'elle pourroit d'empescherson mary qu'il n'enlevât son pucellage que le plus tard qu'elle pourroit. Son dire ne correspondit point à sa gloire ny à l'eflect ; car, bientost après son mariage, elle fut enceinte, et en devint estonnée et honteuse, et fit ce qu'elle peut pour cacher sagroisse*, et ne la monstrer que le plus tard qu'elle pourroit. Dequoy s'appercevant un autre cavallier qui d'autres fois l'avoit servie estant fille, fut bien ayse de prendre ceste occasion pour luy en faire la guerre; et, l'ayant un jour abordée, il luy dit « qu'elle ne fût point honteuse, parce que tout le monde sçavoit qu'en de telles luttes il ne pouvoit y avoir que de semblables chutes; que cependant on ne s'étonnoit point de la voir confuse, parce qu'elle étoit novice en ce cas, et qu'elle éprouvoit en elle un changement auquel elle n'avait jamais été exposée, et qui était tel, que, quoique son courage, sa vertu et sa gloire fussent bien grands, ils ne pouvoient pas néanmoins résister aux inclinations que la nature avoit données aux femmes'». Ce caval-
l. Que no queria ser sugeta à ninguno, segun el valor y gloria de su persona.
i. Grossesse.
) . Que no estuvîese avergoiuada, porque todos bien jabian que de semejantes luciias siempre resulian laies caydas ; y por eso no se niaraïillaban si estaba avergonzada, porque en aqutl caso ella era novicia, y que sentia en si unes muda-
178 Rodomontades espaignolles.
jour un cavallier estant parmy trois filles, toutes trois sœurs, et bien noires. Elles luy demandèrent un jour de foire, par cas, à emprunter un ducat pour achepter quelque chose, disans qu'elles n'en a voient point apporté sur elles. Il leur dit qu'il n'en avoit point sur l'heure, et qu'il en estoit bien marry. Elles luy dirent : «Comment! un si galant homme n'a point un ducat r — Pourquoy non, corbleu ! puisqu'entre vous trois il n'y a pas une blanche'. ». L'allusion n'en est pas mauvaise, car une bLmca c'est une monnoie d'Espaigne; et convertïssoit ceste allusion sur elles trois, parmy lesquelles n'y en avoit pas une blanche. Un médecin espaignol ayant receu quelque desplaisir d'une dame veufve, chargea un jour un maquignon, devant elle, de luy trouver «une mule qui fut veuve* ». Le carretier* luy respondit : « Comment, corbleu! Vous moquez-vous de moi, monsieur le docteur?
(mole) ou donner des coups (guipe). Les deux équivalents se retrouvent en langue d'oc dans molir et cotpar.
t. Como! un nombre un honrado no tener un ducado? Diio él ; porque no, cuerpo de ta! ! pues entre vosotras trei no hay una blanca (a) .
i. Una mula que fuese viuda.
). Maquignon se dit en espagnol carmtero.
(a) Comment ! un homme aussi brillant ne pas posséder un ducat I — Il dit : pourquoi non ! curps d'un tel (de Dieu), puisqu'entre vous trois, il n'y a pas une blaaca (jeu de mois sur btitiiiit, blanche, et i-l.i:i,n, petite monnaie correspondant à notre blanc de cinq deniers.)
La traduction littérale serait non corbltix, mais corps d'an tel. C'est un juron dissimule comme celui de la page f Voir à la suite des Sermtals tt iurtmens les détiili d nésà ce sujet.
RODOMÔNT
DES ESPAiGNOLLES. 179
; mule ne fut jamais veuve '. » Le médecin liiy répliqua : c Je veux dire qu'elle ait lus trois qualités d'une veuve; qu'elle soit fort grasse, coureuse et de grand appétit*, »
L'on dict que lesveufves.au moins aucunes, ont ces trois conditions. Pour bien aller et pour bien manger, je m'en rapporte à ceux qui en ont faict preuve et y ont pris esgard. Pour quant à la troisiesme , j'en ay veu beaucoup de personnes, et mesmes une de très grande authorité, de très grand esprit, estre de ceste opinion et tenir ceste maxime, qu'une femme, aussy tost qu'elle est veufve, devient plus grasse et en bon poinct; ce que j'ay apperceu ; et m'en suis esmer veille. Car aucunesfemmes ay-je veu entre les mains de leursmarys, maigres, seiches, exténuées, qu'elles en tomboieni sur les dents. Ven oient-elles à estre veufves, les voylà remises et refaictes aussy tost, comme un cheval maigre et elangory 1 mis à l'herbe, qui se reffaict et se remet soudainement. De sorte que c'est une maxime, que : qui veut engraisser une femme mariée, qu'il la fasse veufve; car c'est le meilleur engrais qu'on luy sçauroit donner. Ce n'est pas pourtant que les marys ne leur donnent le iraictement et l'ordinaire qu'il leur faut, selon leur faculté et petit pouvoir; niais vous diriez que venant de leur* main,-;, dk*< ne le trou-
1. Coino, cuttpo de nll Os bnrWi tt mi, scnor doctorr Nuiit.i :'u<: muta viuda.
I. Dign yo que tenga très «Mdicioflcs de una viuda; que sea gorda, andadora y comedora.
j, Languissant. On dit toujours tilangunril en langue d'oc.
Rodomontades espaignolles.
vert jamais si bon comme quand elles sont en viduité, et qu'elles le prennent d'elles-mesmes qui cù qui là, en leur piainiere volonté. J'en voudrois volontiers demander une raison à quelque bon médecin, si ce n'est qu'il me renvoyas! à l'apologie de l'asne et du cheval qui est dans Rabelais, et a leur parlement qu'ils firent quasi sur mesme chose, où enfin monsieur l'asne conclut qu'il n'y a que la liberté des champs et choisir sa pasture comme l'on veut, et faire autre chose que je n'ose dire, et n'est re nullement en subjection, bien que l'on mange son saoul à crever dans l'estable. Un cavallier parlant un jour d'amour à une femme aagée, mais pourtant belle encore et fort désirable, elle luy dit : « Eh ! monsieur, comment me parlez-vous de telle chose, lorsque j'en suis aux compiles'? » L'autre luy respondit : * Madame, vos compiles valent mieux que prime de toute autre 9 o ; faisant allusion gentille là-dessus sur les complies du soir et sur les heures de prime du matin.
J'en ay faict un beau discours sur ce subject ailleurs. Et combien y a-t-il de dames aagées qui sont autant belles et désirables que les jeunes? De vieillard, il n'en fut jamais un beau ni désirable pour les dames, si ce n'est qu'on ne se vouiust ayder d'un plaisant mot lu'un vieux cavallier dit un jour à une belle lame, luy présentant son service, et qu'elle
vu de prinu
Rodomontades espmgnolles. i8j
l'en reprenoit. Ceste dame s'appellant a madame de La Tour 1 », il luy dit : u Une telle tour a besoin d'une barba-cane'. » Ce mot est bon et porte en soy deux intelligences, car une barbetanc est une espèce de fortification ", et barba cana enespaignol signifie b.ubc blanche.
Telle et semblable ' dil un cavallier d'une fort belle et honneste dame, laquelle ayant espousé un homme fort laid et sale, toutesfois n'enlaidissoit nullement, mais s'embellissoit de jour en jour. Ce cavallier alla rencontrer' <t qu'il n'avoît jamais vu de fruit si longtemps en pareil panier sans se pourrir °». J'ayveu beaucoup de femmes on mu vie de ce naturel, ;\ ne se gaster ny corrompre leurs beautés pour hanter des marys layds, sales et maussades.
Or, faisons une fin, et belle, par trois belles et honnestes princesses.
A ce mesme voyage et entrevue de Bayonne que j'ay dîct ci-devant, madame de Guyse, aujourd' huy madame de Nemours, y estoit", où elle parut fraischement vefve, et très belle et en bon poinct, ainsy que de son temps jeune il n'y en a poinct eu une qui l'ait passée, comme son automne en donne encore une belle apparence; et bien qu'alors elle fust
I. Matlama de La Twre, 3. Ta] terre ha menesl ). Darbacant désigna
;. rare teite ré
182 Rodomontades espaignolles.
plus aagée de beaucoup que Magdeleine de Giron, elle l'effaça fort, bien qu'elle pensast le contraire ; car volontiers on void aucuns fruicls en automne aussi beaux ou plus qu'en esté. Ainsy donc qu'elle estoit un jour en la chambre de la reyne, un cavallier espaignol de bonne façon, et bien en poinct, me vint demander : « Monsieur, quelle est cette belle dame vêtue de deuil ? — Monsieur, lui répondisse, c'est madame de Guyse, femme de ce grand capitaine M. de Guyse. — C'est madame de Guyse ! dit-il. Dieu me soit en aide, c'est une belle dame et de très grande et haute guise ' ! b Ce mot est un mot ancien des vieux romans, qui correspond bien à ce nom de Guyse; et puis, continuant à la louer, il me dit : m Qu'elle est bien mise! qu'elle est bien faite, et que son regard est agréable'! »— Et puis me redemanda : « Est-elle aussi bonne catholique et aussi grande ennemie des luthériens aue monsieur son mari ? — Ouy, monsieur, lui repondis-je, et encore plus, parce que les luthériens l'ont tué". »
Il me redemanda si elle avoit des enfans aussy beaux qu'elle. Je luy dis qu'ouy, et luy
[. Sehor, quien fs esta linda dama vesttda de lulo? — Sefior, luy repondiî-je, es madama de Guyza, muger de aqud gran capiian monsur de Guyia. — Es madama de Gujn' dit-il. Valame Dios, que linda dama es, y de taay brava y alla guisa !
2. ViveDicsl que bravo trage tiene, y que es bien tallada, y de linda caîadura !
). Esta» buen.i i,r- 'i!io, y enemifin de loi tareranos, como su marido? — Si, Sefior, luy respondis-je, y aun mas; porque lus luteranos le ban matado.
Rodomontades espaignoli.es. 18}
monstray M. de Guyse son fils, et qu'elle en avoit deux autres aux escolles à Paris, tous deux semblables. Après, ayant un peu songé en soy, et arreg.trdant ceste belle dame, et de grand' admiration, il dit, par une petite exclamation : ttOtrop heureux capitaine, qui avez combattu et tué tant d'hommes ennemis de Dieu dans les armées et dans les villes! 0!
trop heureux, encore une autre fois, et plus, qui avez combattu et vaincu a tant d'assauts et de reprises une si belle dame efltre les pavillons de votre lit 1 « Et me dlsoit cela comme par un despit amoureux, jaloux de quoy il n'eust peu participer à une si belle advaniure.
Comme de vray, je croy qu'il n'y a au monde si grand chagrin ny despit à un amoureux d'une belle dame, que quand il songe que son mary ou un autre en jouissent, et n en mange son pain qu'à la fumée du festin ou par imagination. J'ay ouy tenir ceste opinion à un très grand et brave prince qui est mort, qui me racontoit un jour privement que, s'il estoit roy de quelque grand royaume,
I. Ol bien adïenluracla capîtan, que tantos hombres enemîgosde Di. : : en campos y villas! 0!
bien adïenturado, dira vez, y mas, que cou tantôt ttrfloa cembaiisteb y vencisleis esta linda dama en las canlas y pabdlones(fl) !
[a) bien fortuné capitaine qui avez combattu et lue au champ comme à 1,1 ville tant d'hommes ennemis de Dieu. O bien plus fortuné encore, d'autres fois, quand vous avez livré tant d'assauts victorieux à cette belle dame sur les lits ïamacs, — (Pabilkoun conserve encore le sens de :n langue d'oc.)
184 Rodomontades espaignolles.
il ne seroit jamais tyran que pour une chose; qu'il entretiendrait très bien la justice, et fairoit observer très estroictement ses edicts et ordonnances, ne fairoit tort à personne, caresseroit fort sa noblesse, et surtout ne foulleroit jamais son peuple de grandes tailles, tributs ny subsides. Mais que si un sien subject, ou grand ou petit, eust une belle femme de laquelle i! vint espris, certes il perdroit tout respect, et estendroit là -dessus un peu de tyrannie; car il faudroit résolument qu'il en jouyst bongré maugré, ou par amour ou par force. Mais premier tenteroit toutes les voyes de douceur et d'amour; et que si elles estoient trop longues et fascheuses à tenir, qu'il useroit de diligence et de prise : « Car bien gastée, disoit-il, seroit-elle d'avoir l'accointance d'un brave roy, et le mary d'estre son compaignon à qui, et a elle, fairoit de grands biens et donneroit de bonnes grades, et ne leur seroit jamais ingrat, ny surtout les escandaltiseroit 'ï »
Je pense n'avoir guieres changé de ces mots qu'il me dit, car quasi ils sont tous semblables; et me les disoit sur un très beau et très grand subject, sur lequel ceste tyrannie meritoit bien d'estre exercée.
La reyne d'Espaigne, pour l'amour de laquelle seule ce voyage et entrevue de Bayonne se fit, parut aussy très belle; et n'y eut Fran-
!. Conclusion digne de l'exorde. Enrichir la femme et faire avancer le mari sans occuper la chronique sca ' ' il n'y a que Branîhorae pour croire ta chose f surtout pour déclarer un tel sujei ■ très beau et très
Rodomontades esp.
cois qui, l'ayant veue estant fille, n'advouast â'estre extrêmement accreue en beauté, bonne façon et belle majesté, bien qu'elle eust apporté tout cela dès sa naissance; mais l'aage et le temps font beaucoup de belles et bonnes choses, aussy bien que de mauvaises et de laides.
Ainsy, un jour que je devisois avec un fort honneste cavalier espaignol 1 (car certes force braves et honnestes d'eux me recherehoient, tant pout en avoir veu et cogneu aucuns en la cour d'Espaigne, qu'il n'avoit pas six mois que j'en estois venu, que pour en parler bien la langue), il me dit, ainsy que nous estions sur les hautes louanges de ceste belle reyne, ces mesmes mots, et beaux certes : « Qu'en vérité une reine si grande et si accomplie paraissoit avoir été comme cachée et renfermée dans la pensée de Dieu dés avant la création du monde, jusques à ce que ce fût sa divine volonté de la joindre par un saint mariage avec le roy don Philippe, qui étant, par son heureux destin, un si grand et un si puissant roy qu'il touche presque le ciel avec la main de sa grandeur et de sa puissance, il étoit absolument nécessaire, et non autrement, qu'il n'en épousât point d'autre qu'elle, qui, pour sa grande beauté, sa majesté suprême, et ses belles et grandes vertus, sembloit plutôt divine et céleste qu'humaine'. » C'estoit bien
]. Ce toi! homiïV-nûv^lcrojpj^nolne peut être que Rranthome lui-même; il aura iugé l'occasion bonne pour gloser l'espagnol ce redoublement de flagorne-
ries. Il est difficile de pousser I.
13 allons le voir ûmi les dtaUuus suivantes.
i. Quedevcras, tan principal leyna, y lan cumplida, pare-
i86 Rodomontades espaignolles.
louer son roy et sa reyne. Je parle d'elle plus au long en un discours que j'ai fakt à part pour elle, sans passer outre.
Or, si ceste belle reyne d'Espaigne a esté louée des siens, non-seulement par ces belles, mais p.ir un million d'autres paroles (car ils l'aymoit-nt fort, voire quasi l'adoroient, ainsy que j'ay dict ailleurs,, la reyne de Navarre, sa troisième sœur, a bien esté autant admirée et louée d'eus quand ils l'ont veue, les faisant aller à l'esgal toutes deux. Mais pourtant la puisnée passoit un peu devant l'aisnée, ainsy que l'on void quelquefois en un boscage un jeune arbrisseau, par ses belles branches, se hausser sur un autre plus vieux que luy. Mais pourtant toutes deux estoient ires belles, mais
fiar airs différens pourtant ; car chascune avoit e sien à part, très beau et très admirable.
Il faut donc sçavoir que lorsque ceste belle reyne de Navarre alla aux bains de Spa elle passa par Namur, comme j'ay dict ailleurs, où elle fut honorablement receue par don Juan d'Austrie, et veue en grande admiration des capitaines et soldats espaignols. De là à peu je rencontray à Paris, dans le Palais 1 un
cia ser anres U creacion del mundo quasi escondida y cerrada en el pensamiento de Dios, hasta que fuese su divina volunlad que se juntase por santo raatrimunio con el rey don Phelipe ; que siendo por sus buenos hados tan grande, tan poderoso rey, y quasi locando el ciel con la mano de su grandeza y pujanza, era meneslcr, y no de otro modo, que no esposase otra lino aquella, que por su gran liermosura, su honrada magestad, y sus virtudes claras y nobles, semejaba m
a y ci
; palais du Louvre.
Rodomontades espaignolles. 187
capitaine cspaignol, à oui je «iemanday s'il l'avoit veue de par de là; il me dit que si, « et que, pour la grandeur de sa beauté et de sa bonne grâce, il y avoit plus de presse pour l'admirer quand elle sortoit, que non pas pour boire ies eaux des bains; et que, pour l'ornement de sa beauté, elle captivoît les hommes par sa réputation, et encor mieux par sa présence, parce que sa beauté l'a faisoit paroltre entre les autres dames comme le soleil entre les étoiles. Je ne parle point de ses autres vertus illustres, parce qu'elle étoit si belle que rien ne lui manquoit 1 . n
Je rencontray une autre fois, dans le Louvre, un autre capitaine espaignol venant d'Espaigne vers Flandres, qui m'ayant choisi par dessus mes compaignons, comme connoissant en moy quelque façon espaîgnolle, aînsy qu'il me dit après, me pria de le faire entrer dans la grande salle du bal, qui estoit un jour d'une grande magnificence, pour voir seulement ceste belle reyne de Navarre, de qui « la renommée voloit par tout le monde 1 , me dit-il. Je le fis entrer avec moy, lequel, durant tout le bal, ne dît jamais mot, ny fit autre geste, si non regarder fixement ceste belle reyne, sans jetter ses
1. Y que por scr eitremada de beldad y buenas gracias, habia mas priesa, quando salia fuera, por mitarta, que no à beber aj;ua de loi banos; y que por cl arte de su hermosura captivaba las personas con II Lima, y aun muy mejor cou su pmenda : porqiie fti'jSis.ibn ::n iicrmosiira entre las orras damas, como el sol cuire las estrdlas. De sus o;r.is tltntres y diras virtudes no tiablo yo, porque, por ser tan hermosa,
le falta.
1, La fama volaba por t
i88 Rodomontades espaignolles.
yeux ailleurs, comme j'y pris garde; et luy laissay faire, sans le desbaucher de sa contemplation. Après le bal finy, je lui dis :
«En bien, monsieur, que vous semble de notre reine de Navarre? — Que m'en semble, monsieur ? je vous jure qu'elle me paroït telle, que si elle étoit à notre cour de Madrid, comme elle est en celle-ci, le chemin seroit si fréquente pour la voir et admirer, qu'il paroltrolt un chemin de pèlerinage où l'on gagne bien de pardons; même s'il n'y avoit point de chemin tracé, il suffiroit de suivre la file du monde pour l'admirer et adorer comme reine de la terre, et la première de toutes les autres reines et dames les plus signalées de l'Europe, et la proclamer telle par un juste et honorable titre, à cause de sa divine beauté, de sa royale majesté, et de ses bonnes grâces 1 , n Certes, cest honneste homme avoit raison > de tenir de tels propos; car je pense qu'au monde ne s'est jamais veu princesse plus belle. J'en puis parler au vray; car j'en ay veu force, et en France, et aux pays estrangers, où la beauté se loge. Il ne luy manque qu'une chose : qu'elle n'est autant heureuse
i . Y pues, seiior, que os parece de nuestra reyna de Navirra? — que me parece, seiior? me rcspondit-il. Juro a Dios, me parece ta!, que si esruviese en nuestra corte de Madrid, como esta en esta, e! camïno séria tarfpoblado, para visitar y mirarla, que pareieria un caraino de romeria, donde Inuchas perdanes se gauan : que xuaquc Sefebdo camino no liubicra, solamente bastaria de seguir el liilo de la gente, para mirar y adorarla, como reyna de la rierra, y la generala de toda nus las m.is sehaladas de
[a Europa, y pregonarla tal ton justo y iionrado litulo, por au divina bf
pa, y pregonarla tal ton juste y hoi 1a beldau, real magestad, y buenas gi
Rodomontades espaignolles. 189
en ce monde comme ses mérites le requièrent, et que ses plus affectionnés serviteurs souhaitent et disent. Je n'en puis conjecturer autre raison, si non que le ciel qui Ta faicte ne veut, comme jaloux, qu'elle dépende d'autre que de luy. bien qu'elle ne se soucie point de ceste grandeur du monde, que tous et toutes recherchent tant : se fondant sur une raison qui est belle certes, qu'elle me fit cest honneur de me dire il n'y a pas longtemps, qu'elle n'avoit affaire d'ambition ny de grandeur plus haute que celle qui luy estoit née et venue d'une si grande race de roys ses ayeulx et ancestres : si qu'elle se peut dire estre aujourd'huy la seule restée de la plus grande maison au monde, et qu'il n'y a royaume, empire, ny monarchie, oui la peust rendre plus grande qu'elle est. L ambition est bonne pour les princesses basses, et luy sont nullement égales ; mais, pour quant à elle, à part l'ambition 1 . Elle se contente de ce qu'elle est, ny ne sçauroit voiler plus haut. Ses belles et amples aisles de sa noble maison, de ses vertus et de ses qualités, luy peuvent donner le vol, voire jusqu'au ciel, quand elle se voudra laisser porter à elles.
Finissons donc ici par ceste belle fin ; car j'en ay faict un fort long et grand discours à part*.