‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 2)Chapitre 70 sur 77 · On voit par les Curiosités d'Oudin qu'on invoquait les · texte numérisé non relu

On voit par les Curiosités d'Oudin qu'on invoquait les

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Discours sur M. de la Noue. 295

ainsy du sot et du reformé, qui me nourrira ? Au lieu qu'exposant mon espée au vent, elle me donne bien à manger, et une très-belle et bonne réputation. Et, la tenant à Pabry et couverte d'un foureau, je meurs de faim et vis comme une beste, sans gloire et sans honneur.

Qu'eust faict M. de Bourbon, s'il n'eust faict ce qu'il fit? Enfin il fust esté prisonnier, et luy eust-on faict son procès et couper la teste, comme on avoit faict au connestable de Sainct-Paul, et deshonnoré pour jamais, et luy et les siens. Au lieu qu'il est mort trèsglorieux, si jamais grand mourut, ayant vengé ses injures et offenses, pris son roy en battaille rangée, qui le vouloit faire mourir; et fut bien receu, et trouva des courtoisies aux pays estrangers, que le sien propre luy avoit desnyées. En quoy est bien vray ce qu'on disoit anciennement :

Omne solum forti patria est, ut piscibus <equor.

C'est-à-dire :

Toute terre est terre, et tout pays est pays, et pareil et tel, à un homme généreux, comme toute mer Test aux poissons 1 .

Ces exemples pourtant que je viens d'alléguer, ce n'est pas pour une maxime que je veuille tenir qu'à chaque coup on doive estre ingrat à sa patrie et à ses supérieurs, et se

1. Dans cette traduction fantaisiste d'Ovide, généreux a le sens d'homme de race, et non d'homme faisant taire son ressenti meni qui a cours aujourd'hui.

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révolter pour la moindre mousche qui leur vole devant le nez'. Maïs il faut meuremem songer et considérer les occasions et les subjects, et faire comme fît le feu prince de Condé, Charles de Bourbon, tué à la battaille de Jarnac, lequel, lorsqu'il cuyda estre attrapé dans sa maison de Noyers, que M. de Ta vannes disoit tenir la besie dans les toilles*, et ne restoit qu'à la lancer et la prendre, il se sauva à grandes traittes avec toute sa famille, se retirant tant, qu'il pouvoit, et sans s'arrester, à La Rochelle. Et là commença à tourner teste, et prit les armes; et, pour sa deffense, il disoit que : tant qu'il avoit peu, et qu'il avoit trouvé terre, il avoit fuy; mais, ayant trouvé la mer, et ne la pouvant traverser ny nager comme les poissons, il avoit été contraint de s'arrester, de peur de se noyer passant plus outre, et se revirer au mieux qu'il put. Il eust bien mieux valu possible qu'il n'eust tenté l'hazard, et se fust embarqué et tiré plus outre, car il ne fust pas esté tué six mois après, comme il fut. Bienheureux sont aucuns qui peuvent patienter en ces choses-là, et d'autres bien malheureux sont-ils aussy.

C'est assez parlé de ces ingratitudes, parlons un peu des recognoissances, et comme

1. Branthûme est coummier de ces réticences toutes les fais qu'il fait te révolté ou l'impie ; ii croie ainsi se donner le plaisir de dire ce qu'il pense en restant en règle avec la royauté et l'Église,

1. Tenir la bhe dans les toiles, c'était alors entourer de cordages et de fortes toiles le fourré où on avait recoru présence du sanglier. Pendant que les valets gardaient enceinte, les chasseurs y entraient armés d 'épie ux.

nt cette

Discours sur M. de la Noue.

ils sont plus louables. J'aj ou^ raconter à une personne grande : que le grand roy François, grand certes en tout, ne fut point si rigoureux, ny ne voulut point tant de mal, comme l'on diroit bien, aux serviteurs de feu M. de Bourbon qui le suivirent hors de France en son adversité. Quand on les luy amenoit, pris ainsy qu'ils passoient pays pour suivre leur maistre, il les interrogeoit simplement où ils alloient, et, après leurs responses (qu'ils suivoient leur maistre), sans autrement s'estomaquer, il dtsoit à ceux qui les avoient pris, ou tien à d'autres qui crioient : Tolk, toile, crucifige! (comme il y en a tousjours de telles gens, et s'en trouvent assez pour faire des bons valets) « Ce seroit charge de faire mal à ces pauvres gens; ce sont pauvres serviteurs et officiers de leur maistre qui les nourrit très-bien; ils le vont trouver pour vivre, que s'ils l'abandonnoient, ils mourroient de faim ailleurs : moy-mesme ne leur en donnerois

Pas, n'en estant la raison, ny aussy pour oster aux miens pour le donner à eux. Parquoy, qu'ils se retirent, ils sont à louer pour leur loyauté. » Et par ainsy, se fondant sur de très-bonnes raisons, il n'exerça que peu de rigueurs de justice envers eux, ny mesmes envers les plus coupables, ny les plus grands, auxquels il pardonna, comme au seigneur de Sainct- Val lier, estant sur l'eschaffaut, et de La Vauguyon et Louys d'Ars.

Qui plus est, il s'en servit d'aucuns, comme il fit de M. de Pomperant, lequel estoit tenu grandement à M. de Bourbon, à cause qu'il

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avoit tué à Ambroise le seigneur de Chissay, l'un des gallands et mignons de la cour. Et ainsy que iedict Pomperant fut cherché partoutî n'estant bon à donner aux chiens, pour la hayne que luy portoient le roy et les seigneurs et dames de la cour, à cause de ce meurtre. M. de Bourbon le recela dans son logis (car lors les logis des grands princes estoient sacrés) et le fit esvader secrettement, si bien qu'on n'en entendit plus parler, si-non au bout de quelque temps, qu'il fallut à M. de Bourbon luy-mesme s'esvader et s'enfuyr de France. Ledict seigneur de Pomperant le servit et le seconda si bien, qu'il le sauva hors de France heureusement par sa vaillance, résolution et prévoyance, ainsy que le recite très-bien M. du Bellay en ses Mémoires ; si que, possible, sans luy M. de Bourbon eust couru une très-grande fortune. Et par ainsy, luy, brave et généreux, recognut le bien de sa vie à l'endroict de son bienfaicteur par un service signalé, avec plusieurs autres, ne l'abandonnant jamais en ses guerres et adversités, Après la battaille de Pavie, le roy ayant cognu et esprouvé sa grande loyauté, après l'avoir envoyé deux fois en Espaigne pour sa prison vers l'empereur, M. de Bourbon vivant pourtant, le roy le prit en grâce et en son service, le remit en ses biens et luy donna honneurs et grades. Car il le pourveut d'une compaignie d'hommes d'armes, de laquelle il s'acquitta très honnorablemeni et vaillamment au royaume de Naples, où il mourut en servant son roy loyaumeni, et aussy hdellement

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en portant la croix blanche comme il avoit faict 1 M. de Bourbon portant la croix rouge. Voilà l'humeur qu'eut ce grand roy de se servir d'un tel serviteur, si plein de gratitude et si recognoissant. Il n'en fit pas de mesmes à l'endroict d'un serviteur dudict M. de Bourbon, chery et très-aymé et favory de son maistre; je ne le nommeray point. Il estoit père d'un grand d'aujourd'huy, et qui a un bon grade en France 8 . Cestuy serviteur, et son premier .valet de chambre, sçachant tous les secrets de son maistre, d'autant qu'il se fioit en luy comme en Dieu, alla descouvrir au roy toutes les menées et manigances de son maistre de poinct en poinct, en luy monstrant le double de tous ses mémoires et instructions. De telle façon que, si le roy n'eust esté bon et sage roy, il mettoit la teste de son maistre sur un eschaffant : mais le roy le voulut gaigner par douceur, comme il fit à Chantelle, lorsqu'il luy parla à son lict, faisant du malade. Certainement du premier abord le roy fit bonne chère à ce serviteur ingrat, et l'estima pour ce coup ; mais despuis et luy et toute sa cour l'estimèrent meschant, ingrat, ingratissime, importun et très-odieux. Se trouvant une fois eux dans la chambre de la reyne, luy et Pomperant, et devisans ensemble, le roy, les seigneurs, les gentilshommes et les dames les regardans, disoient

1 . Comme il avait fait pour M. de Bourbon en portant la croix rouge.

2. Ce serviteur, que Branthôme ne veut point nommer, est le père du maréchal de Matignon.

joo Discours sur M. de la Noue.

tous d'une voix assez haute : u 11 y a bien différence de ces deux-là, l'un pour avoir esté traistre et très-ingrat à son maistre, et l'autre très-loyal et recognoissant, et très-homme de bien. ■> Et n'y avoit ny petit ny grand qui n'abhorrasi l'un et n'estimas! beaucoup l'autre et ne l'admirast.

Et si le roy a bien estimé le sieur de Pomperant pour sa générosité de bon et recognoissant naturel, l'empereur, de son costé, en fit bien de mesmes a plusieurs serviteurs et honnestes gentilshommes dudict M. de Bourbon, Car, ayant perdu leur bon maistre, ne sçachant où se retirer, luy ayant recognu en eux leurs fidélités, loyales actions et amitié envers leur maistre, les retira A soy et s'en servit, et s'en trouva très-bien, et si bien les rescompensa tous, qu'il n'y eut aucun qui demeura pauvre. Ccsdits gentilshommes, des plus remarqués, estoient Tes sieurs de La Mothe des Noyers, Le Peloux, l'Alliere, Montbardon, Luringe, des Guerres et La Chapelle-Montmoreau ; de tous ceux-là je n'ay veu que le seigneur des Guerres à Naples, la première fois que j'y fus, et qu'il vint faire îa révérence à feu M. le grand-prieur de Lorraine , fort honneste gentilhomme certes. Il avoit bien six mille escus d'intrade ' à Cazé, et estoit marié à Naples. Ce La Chapelle-Montmoreau estoit un gentilhomme, mon voisin, que je n'ay point veu; mais j'ay ouy raconter à deux de ses frères qui l'allerent veoir en Espaigne par cinq

u [aitraàa en italien).

'ISCOURS SUR M. DE L

Noue.

six fois, et l'y virent si honoré et si enrichy, que, les voyant, il les pria de ne se dire ses frères, à cause qu'ils estoieni très-mal en poinct, car je croy qu'ils n'avoient pas tous te. Et donna

mble deux cens livres de r

des desbauchés qui brouillèrent et a rent tout â leur retour. Du despuis j'ay veu aucuns titres de luy, par lesquels il paroissoit qu'il avoit, ou en estât chez l'empereur, ou en pensions, ou en banques, plus de douze mille ducats de revenus. Il mourut à Nancy, ayant esté envoyé ambassadeur par l'empereur son maistre vers l'altesse de madame sa niepce, et est enterré audict Nancy aux Cordelliers, dans une petite chapelle à main droite en entrant, ainsy que m'ont dict ses frères, lesquels ont laissé perdre tout par faute d'aller sur les lieux, et aussy qu'ils n'avoient point trop d'esprit : leur frère leur avoit tout emporté avec luy. J'y ay veu d'aussy beaux pafiiers et titres, que, s'ils fussent tombés entre es mains d'un habile homme, il fust esté riche de plus de cinquante mille escus.

Voylà comme l'empereur sceut très-bien remarquer et recognoistre les bons cœurs de ces gens de bien. Que s'ils fussent esté autres, il ne s'en fust jamais servy ny ne les eust jamais estimés ; car ces grands, encor qu'ils fassent pour le commaneement bonne chère aux traistres et aux ingrats à leurs bienfaiteurs, et leur monstrent quelques signes de benivolance, si est-ce que puis après ils s'en mocquent, ils ne s'y fient point et ne les estiment jamais.

$02 Discours sur M, de la Noue.

Je me soubviens que, lorsque M. de Montmorency d'annuy 1 fut coniraint de .

contre le roy en Languedoc, lorsqu'il tourna de Pouîogne, il dict à ses serviteurs et gentilshommes : « Messieurs, vous voyez comme je suis pressé et contrainct de prendre les armes contre mon roy, ce que j'ay fuy tout ce que j'ay peu; je les prends certes à mon grand regret, non pour agresser, mais pour me deffendre. Je sçay que parmy vous autres il y en peut avoir quelqu'un à qui l'ame et la conscience peuvent picquer de faire comme moy et de s'armer à rencontre de son roy, chose fort difficile à digérer. Par-quoy tous ceux qui sont atteints de ce remors et qui ne voudront demeurer avec moy et s'en aller, je les puis asseurer que pour cela je ne leur voudray mal, ny leur feray aucun ton ny desplaisir, et en serois bien marry. Tant s'en faut, que je les feray conduire seurement où ils voudront : et à ceux qui voudront demeurer avec moy et courir ma fortune, je leur auray une grande obligation, et se ressentiront de moy en tout ce que je pourray de la bonne fortune qui me voudra rire.»

De ceux qui voulurent demeurer avec luy le nombre en fut plus grand que des autres

3ui s'en osterent d avec luy et s'en allèrent; ont il y en eut deux que je ne nommeray point, qu'il y avoit long-temps qui avoient esté de sa maison; entre autres un (je ne dirai point de quelle nation, car on le pourroit

avilit, poû

Discours sur M. de la Noue. joj

cognoistre et le blasmer, ce que je ne veux, car il estoit fort mon amy) , il y avoit trente ans qu'il servoit le maistre. Quand ils vindrent à la cour et se présenter au roy, luy donnant à entendre que, comme ses très -humbles subjects et serviteurs, ils s'estoient despartis d'avecques leur maistre et de ses factions, veu qu'il se bandoit contre Sa Majesté, le roy les receut certes avecques un bon visage. Mais je sçay bien ce que je luy en vis dire par après, et se mocquer d'eux 1 à part, et les tenir par trop ingrats et de peu de cœur : et non luy seulement, mais toute la cour les blasma et les monstra au doigt, pour avoir ainsy abandonné leur maistre et son bon besoing, soubs ceste légère couleur qu'ils ne vouloient point avoir le renom et nom de révoltés contre leur maistre.

Lorsque Monsieur s'en alla mescontent de la cour, j'en sçay plusieurs qui en firent de mesmes, et ne le voulurent suivre ni courir sa

i . En ce passage comme en d'autres, Branthôme paraît beaucoup moins préoccupé de conter l'histoire de M. de La Noue que de fortifier les sentiments de rébellion de la noblesse contre le principe de la souveraineté qui faisait en somme sa grande force et duquel découlaient tous les privilèges aristocratiques. Dans les pages qui précèdent, Branthôme soutient que la noblesse est odieusement opprimée par les rois ; ici, il représente l'insurrection comme un devoir, et, ce qui est difficile à croire, un devoir devant lequel le Roi s'inclinait au point de mépriser ceux qui ne voulaient point entrer dans la révolte de ses vassaux contre son autorité. Ces théories anarchiques s'accordent d'ailleurs avec le mépris que l'auteur affiche pour l'idée de patrie. Par le fait, une partie de la noblesse était du même sentiment qui cachait le désir de rester placé au-dessus des lois.

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fortune, alleguans tousjours ce vieil dicton, qu'ils ne vouloient aller contre le roy. Quand il alla aussy en Flandres la première fois contre l'opinion du roy, il y en eust aussy qui l'abandonnèrent et qui ne le voulurent suivre, disans qu'ils ne vouloient aller contre la volonté du roy ; mais je vous jure que le roy, ny la reyne, ny toute la cour, ne les en estimèrent nullement, et n'en firent nul cas, et se mocquoient d'eux. Car je sçay bien que la reyne m'en nomma un qui se fit deffendre au roy exprès, dont il en fut bien mocqué et fouetté de belles parolles, à mon advis. J'ay veu fort bien tout cela et en parle comme trèscertain, car j'estois de la partie moy-mesme fiour leur donner des fessées; et les appelions es conscicaùeux d'eau douce, et les dévots et religieux reallistis ', et les bons secounurs de leurs maistres et bicnfa'icUars en leurs nccessitCs.

C'est aussy une vraye follie d'avoir ces sottes scrupules, que d'estre ainsy du tout fidèle au service du roy et si attaché qu'on le préfère à tout autre; car je voudrois bien sçavoir' : voylà un pauvre diable qui n'est cognu du roy non plus que le plus estranger de Turquie, qu'il vinsi laisser et abandonner son bienfaicteur qui l'ayme, le cognoist, pour aller au service du roy qui n'en fera compte : que doit-on dire de luy, si-non que c'est un sotf Aussy à la battaille de Jarnac fut pris un brave et vaillant gentilhomme appelle M. de Corbozon, frère second de M. le comte de

Discours sur M. de la Noue.

Montgommery. Ainsy que Monsieur, nostre roy Henry despuis, luy eut dit qu'il falloir qu'il quitlast son party et fist service au roy, il luy respondit : « Certainement, monsieur, du temps que M. le prince de Coudé mon maistre vivoit, j'eusse plustost choisy mille morts que de l'avoir quitté et luy et son party, encor que je voyois bien que je faillois, et luy aussy grandement, de se bander ainsy contre son roy : et me pardonnez si je le dis; mais à ceste heure, puisqu'il est mort et que je n'ay plus de maistre ny de bienfaicteur qui me doibve tenir lié à soy par ces petites obligations, s'il plaist au roy me pardonner, et à vous aussy, monseigneur, de me prendre pour serviteur, je vous serviray aussy fidèlement comme j'ay faict mon premier maistre. »

Il dit cela à Monsieur, et devant tout le monde, qui luy en sceut un très-bon gré; et luy et toute l'assistance l'en estimèrent fort; si bien que Monsieur le prit à son service, avecques beaucoup de protestations de le bien servir. Et quant à moy, je pense qu'il est permis de Dieu de prendre et suivre son mieux là où on le trouve.

Quelques années avant, aux premières guerres, un gentilhomme de Xainctonge, nommé Saincte-Foy, ayant esté faict créature de M. le prince et son lieutenant de sa compaignie de gens-d'armes, et à qui il avoit desparty de ses honneurs et beaucoup de ses moyens (et encor qu'il fust riche gentilhomme, si est-ce que M. le prince l'ayant advancé, poussé et faict cognoistre et vafioir), il le vint

)o6 Discours sur m.

à quitter à Orléans, soubs le prétexte du dévot realliste 1 , et vint trouver le roy au bois de Vincennes, avec d'autres que je ne nommerai point, mais non obligés audîct prince. Il y fut si mal-venu et trouvé si odieux, et du* roy de Navarre, pour avoir ainsy abandonné son frère, et de tout le monde, et on en fit si peu de cas, que de despit il se retira en sa maison avec sa patente et sauve-garde du roy, que personne ne vouloit voir 1 , au moins peu, non pas ses amys. Et quant à ceux de son parly, ils luy portèrent une telle hayne et inimitié, qu'ils ne cessèrent jamais, jusqu'à ce qu'un jour, retournant de La Rochelle, où il estoit maryé avecques la fille héritière de madame de Laneret, txmrgeoise, le guettèrent en chemin et le tuèrent.

Voylà enfin comme il en prend aux ingrats ; car, quelque belle couleur qu'ils puissent trouver en leur faict, ils sont tousjours rejettes de toutes bonnes et honnestes compaignies :

et faut bien dire qu'ils sont en rancune de tout le monde, qu'eux-mesmes se haïssent et ne se peuvent aymer ; et le plus grand desplaisir qu'on leur sçauroit faire, c'est de les appeller ingrats; et confesseront plustost qu'ils sontsubjectsà toutes autres imperfections que tachés de ce vice. Ce qui n'advient pour autre chose, sinon de ce que l'ingratitude est inexcusable; car, faillir à l'obligation que l'on a, ce

i. Sous préleïte de dévouement à la royauté.

1. Même par le toi de Navarre et par tout le monde, ]. En sa maison ou presque personne ne et ce n'étaient pas ses amis.

ic le voulait voir.

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vice est trop deshonneste, et ne sçauroit se couvrir d'aucune chose. Ainsy demeure tousjours tome nue, si bien qu'elle est contraincte de monstrer partout sa honte et sa vergogne; au lieu que les autres vices se peuvent quelquefois pallier et couvrir de quelque manteau, sinon vray, du moins approchant de quelque couverture.

Et ce qui est cause aujourd'hui qu'il y a tant d'ingrats et que l'on ne soucie point de ce vice et péché, c'est qu'il ne porte point de punition quant et soy, comme plusieurs autres, et aussy qu'un tel mesfaict ne peut recebvoir peine qui le puisse esgaller. Les Égyptiens jadis en sont esté fort ennemys de telles gens, et ne les punissoient autrement, si-non qu'il les faisoient cryer et publier partout pour infâmes, afin que personne ne leur fist plus aucun plaisir, estimant peine condlgne à l'ingratitude d'un amy de les luy faire perdre'.

Tous les Perses, comme dit Zenopnon, ne trouvoient parmy eux aucun vice plus blasmable que ceste maudicte ingratitude, et chastioient fort rigoureusement ceux qui en estoient touchés.

il y en a aucuns qui tiennent que, comme la trahison ne peut estre assez punie, aussy l'ingratitude ne peut estre assez blasmée et en horreur à tout le monde, estimans ces deux vices si conjoincts ensemble, que l'on peut dire que tout traistre est ingrat. Car, coratre

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