‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 2)Chapitre 69 sur 77 · Au grand émerveillement des Français · texte numérisé non relu

Au grand émerveillement des Français

4. C'est-à-dire : le soin de tels intérêts fait oublier ce qui plaît le plus.

192 Discours sur M. de la Noue.

en leurs Estais et biens, ils s'accordèrent avec Ferdinand, et l'allerent servir, et luy aidèrent à conquérir son royaume, aymans mieux laisser leur bienfaiteur seul que se perdre avec luy , dont pourtant n'en furent trop estimés. Encor que ces ingratitudes que je viens d'alléguer ne fussent licites, elles furent excusables.

Autant en firent les Angevins, c'est-à-dire ceux qui tendent le party d'Anjou ou de France à Naples, lesquels contraints s'accommodèrent au temps et à la fortune, suivirent le party d'Arragon, qui pourtant, quelques années après, n'en turent pirement traictës du roy Louis XII lorsqu'il les reconquit. Ains', les reprit tous en grâce et en faveur, voyant bien qu'ils n'avaient desvoyé par malignité ny par bon gré; car tels ingrats faillans ainsy' sont abhorrables par-tout. Par ainsy, M. de La Noue fust esté excusable s'il eust esté pressé de ces nécessités, comme ces autres que je viens d'alléguer pour exemples. J'en alleguerois plusieurs autres, mais je n'aurois jamais faict.

Par-quoy, pour retourner encor aux obligations qu aucuns publient et célèbrent tant que nous devons à nos pays et à nos souverainetés, en quoy peuvent-elles estre si grandes? Ventre-nom * pas de ma vie! nous ne sommes pas plustost nays que nous en recep-

i. C'est-à-dire désertant le parti sans nécessité. ;. Juron déguisé, et mis pour Vtatr/hUst qui csiis .n déguisement de Par le nuire qui a porté Dieu !

Discours sur M. de i

Noue.

vons plus de maux, de misères, de tourmens, que de plaisirs et bienfaicts. Si nous sommes en la guerre, il faut prodiguer nos vies et nos biens pour un morceau de pain : si nous les perdons, nous n'en avons autre chose que cela; si nous eschappons, la pluspart du monde en demeure chetifve et misérable, sans aucune recompense. Avons-nous eschappé la guerre, et la paix soit, voilà !a justice qui nous fait consommer tous nos biens en procès. Le moindre dehet que nous faisons, nous sommes exécutés ignominieusement; nous sommes bourellés par mille tourmens, nous sommes bannis, et nos biens proscrits et confisqués; bref, nous sommes subjects à mille injures 1 . Et si nous avons faict quelques services, les voilà oubliés, comme furent ceux de Themistocles, Corîolanus, Sertorius, Lucullus, Scipion, et une infinité d'autres.

Que feroitdonc là dessus un gallant homme, brave, vaillant et courageux r c'est de faire comme eux, et prendre les armes, et s'en repentir, et user de mesme ingratitude. Il n'y eut que le bon homme Scipion, lequel, je croy, s'il eust eu la mesme vigueur et force lorsqu'en sa belle et fleurissante jeunesse il entreprit le voyage d'Affrique, il en eust fait dire dans Rome et ailleurs; et eust bien autant

t. Plaint; faite pour étonner ceux qui rappellent à tout propos l'omnipotence de l'ancienne aristocratie, ils y verront qu'elle était plus ennemie de la royauté qu'on ne pense. Mais c'était par haine de la discipline et non du despotisme auquel chacun prétendait secrètement pour son compte sous prétexte d'indépendance.

294 Discours sur M. de la Noue.

remué que Coriolanus et Seriorius, et leur eust bien fait maudire leur ingratitude. Et pour parler d'exemples de nostre temps, que pouvoient moins faire ces quatre braves frères Stroz7.es, et ces vaillans hommes les seigneurs Petro, Paolo, Toussin, les capitaines Mazin, Bernardo, San-Petro Corso, Jehan de Thurin, bref, une infinité d'autres bannis, tant de Fieurance que d'ailleurs, si-non de faire ce

Su'ils firent, que de se retirer en France et lire au pis qu'ils purent contre leur nation, et là chercher leur vivre, et là le trouver, puisque leur patrie leur desnyoit, et sauver leur vie qu'on vouloit leur oster par cruels tourmens?

Je scay bien qu'il y a aucuns zélateurs de la patrie, cérémonieux et consciencieux, qui ont tenu ceste proposition : que certainement Us pouvoient esviter le danger préparé, et fuyr la fureur de la patrie et de la souveraineté irritée, qui ne dure pourtant pas tousjours, et se tenir coy, et vivre en repos, et tenir les mains liées, afin de donner occasion à leur supériorité 1 de s'appaiser et leur user après de clémence, voyant la debonnaireté de leur doux naturel et paisibles actions. Vrayment, voylà de braves philosophes scrupuleux! Leurs fièvres quartaines'! Et cependant que je feray

Page 1