‹ Œuvres complètes de Pierre de Bourdeilles (volume 3)Chapitre 82 sur 179 · Subtil · texte numérisé non relu

Subtil

4. Mondragon, Navarrais, qui donnait des consultations en matière criminelle, en droit pénal.

Rodomontades espaignolles. 159

conte, ils firent tant de maux et se firent tant craindre, qu'ils donnèrent bien de l'affaire à Ferdinana, et à songer à luy; car, de les avoir par les armes, il n'en falloit point parler, tant ils estoient forts, braves et vaillans, et' se sçavoient très-bien conduire en bons hommes de guerre : et, pour ce, fut advisé de les avoir par douceur et belles promesses. Donc, après plusieurs allées, venues, conférences et ambassades par Alvarg de Sando, Sancho Allarcon, Alphonse Vives, et surtout par Juan Varga, le bon vieillard, que 1^ s amutinés aymoient et appelloient leur père, la paix fut faicte. Et pour la conclure et rendre bien ferme et stable, il fut dict et arresté qu'à un certain lieu où la messe se diroit, tous, d'une part et d'autre, au moins les chefs, jureroient sur le corps de Nostre Seigneur, quand le prestre le leveroit, qu'ils tiendroient la paixetnel'enfreindroient nullement. Quand ce fut là, les députés d'Heredia très-volontairement haussèrent les mains dextres. Il y eut un desdicts députés, qui s'ap-, pelloit Villa-Lobo, lequel voyant don Ferdinand estre long et tardif à hausser la sienne, il luy cria tout haut : « Seigneur vice-roi, leVezlamain s'il vous plaît. Voilà le corps de Dieu que vous voyez. Si vous ne la levez pas, nous nous départons sur-le-champ de notre serment; nous rompons la paix, et la guerre recommencera comme devant*. » C'est parlé

I . Senor virey, alzed la mano, si quisieredes, que es el cuerpo de Dios que aqui vais. Si no la alzais, luego nos apârtamos del juramento, y quebramos la paz, y guerra como adelante.

i6o Rodomontades espaignolles.

cela à un gênerai, et bravé un vice-roy. Quelle rodomontade ! Ce n'est de pair à pair, ny de compaignon à compaignon, mais d'inférieur à son supérieur. Ce tut à Ferdinand à lever la main aussytost, et faire bonne mine pour le coup; mais après il en eut bien sa raison, car, les ayant séparés et départis aux garnisons, qui çà qui là, il en fit mourir et pendre tous les chefs premièrement, et force autres, et plusieurs jetter dans la mer; si bien qu'on en voyoit les • rives bordées de corps morts, jusques environs cinq cens. Les autres, les rellegua et les envoya aux isles circonvoisines,où la pluspart moururent de faim, comme en l'isle de Lypary, que je pense n'avoir veu si misérable habitation ; car il n'y croist que des câpriers. Les autres furent envoyés en Espaigne pour y estre ignominieusement veus.

Dont aucuns disoient, quand on les y menoit : « Qu'ils auroient bien mieux aimé mourir que de recevoir un tel affront et un tel opprobe, ^t que d'être traînés ainsi pour être en butte au mépris de leurs parens, de leurs amis et de leurs compaignons*^» Pour conclure, ils furent très-rigoureusement chastiés. Ce quel^ conseil d'Espaigne trouva pourtant très mauvais, et se mit à en faire le procès à don Ferdinand. J'en ouys raconter quelques particularités du plaidoyé, qui certes sont belles, et fondées sur quelques raisons, lesquelles j'eusse mis icy, mais elles fussent esté trop

I. Que mas presto los hicieren morir, que recibirtal afrenta y verguenza, y ser traidos al escuerao de sus parientes, amigos, y compa&eros.

Rodomontades espaignolles. i6i

longues. J'espere les mettre ailleurs. Ils luy firent donner un adjournement personnel pour comparoistre; mais l'empereur fit surseoir la cause. Aucuns ont dict et escrit qu'il trouva très bonne ladicte rigueur et punition, et mesmes qu'il taxa Ferdinand de n'en avoir pas prou faict ; mais sont menteries, car je tiens de vieux capitaines et soldats espaignols que j'ay veus en Sicille et à Naples, qu il en fut très-mal content, et en blasma ledict Gonzague; et en coulla la chose pour le coup. Et tant s'en faut que l'empereur le trouvast bon, que, quandf les députés de Milan vinrent vers Ijiy pour luy remonstrer les maux que d'autres amutinés, conduicts par leur chef Sarmento, faisoient en sa duché de Milan, et que, s'il ne leur en faispit raison, ils seroient contraincts de se la faire eux- mesmes, il s'en courrouça et estomaqua fort, et menaça, s'ils luy tenoient jamais ces propos; et si leur en fit faire une réprimande et menace plus rigoureuse par son chancellier de Granvelle.

Or ledict Ferdinand ayant envoyé ces pauvres mallotrus en Espaigne, et veus en tel estât de tout le monde, mesmes aucuns s' estans présentés au conseil, ne faut point demander si le spectacle en fut odieux en toute l'Espaigne, et à belles injures après luy ; car ceste nation sçait fort bien a donner des brocards» » : et la pluspart l'appeloient <c lâche Italien, ennemi du nom et de la valeur des Espagnols, traître, parjure, moqueur du

Page 1